Il y a des silences qui finissent par devenir des complicités. Depuis des années, dès que l’on prononce le mot islam, une étrange mécanique se met en marche.

On explique, on nuance, on contextualise. On convoque l’histoire, les blessures coloniales, les discriminations, les malentendus culturels. Tout cela peut être nécessaire. Rien de cela ne doit devenir une manière élégante de détourner les yeux. Car pendant que nous raffinons nos précautions de langage, des femmes, elles, voient leurs libertés rétrécir. Il suffit de regarder vers l’Afghanistan. Des femmes chassées des universités, éloignées du travail, repoussées hors de l’espace public, enfermées dans une existence dont d’autres ont décidé les contours. Leur vie se rétrécit comme une fenêtre condamnée. Et nous trouverions encore le moyen de leur expliquer que leur situation mérite d’abord d’être « contextualisée » ? Non.

À une femme à qui l’on retire le droit d’étudier, je ne veux pas offrir une dissertation sur les civilisations musulmanes. Je veux offrir ce que toute femme devrait recevoir à sa naissance et ne jamais avoir à réclamer : la liberté.

Je sais ce que l’on va me répondre. Que l’islam ne se résume pas aux talibans. Évidemment. Que des millions de musulmans vivent leur foi paisiblement et respectent la liberté des autres. Évidemment encore. Qu’il existe dans l’histoire de l’islam une immense tradition philosophique, scientifique, poétique. C’est vrai. Mais une civilisation ne se juge pas seulement à ses chefs-d’œuvre. Elle se juge aussi à la place qu’elle accorde à ceux qui refusent ses dogmes. C’est là que commence mon désaccord. Je suis laïque parce que je ne veux pas remettre ma liberté entre les mains d’une vérité révélée. Je suis universaliste parce que je refuse que les droits fondamentaux changent de nature selon la religion, le sexe, l’origine ou la culture de celui qui les réclame.

La République ne me demande pas de savoir en quoi je crois. Elle me demande seulement de reconnaître que ma croyance ne peut devenir la loi de celui qui ne la partage pas. C’est une frontière simple. Elle protège le croyant comme elle protège l’athée. Elle protège la foi de l’État comme elle protège l’État de la foi. Et cette frontière, je la défendrai. Toujours. Partout.

Comprendre l’islamisme est nécessaire. Comprendre n’a jamais signifié absoudre. Le colonialisme appartient à l’histoire. Les humiliations ont existé. Les injustices aussi. Mais aucune blessure historique ne peut transformer l’oppression en droit. Aucune mémoire, aussi douloureuse soit-elle, ne donne à un homme le pouvoir de disposer du corps d’une femme. Aucun passé ne justifie que l’on enferme une conscience dans un dogme.

Je refuse également les amalgames. Un musulman n’est pas un islamiste. Une foi n’est pas une idéologie politique. Et combattre l’islamisme exige précisément de ne pas confondre ceux qui croient avec ceux qui veulent imposer leur croyance. Mais je refuse avec la même force l’autre piège, devenu presque aussi dangereux : celui qui consiste à rendre certaines idées intouchables dès qu’elles se réclament de la religion. Une religion peut être aimée. Elle peut être pratiquée. Elle peut être enseignée dans certains pays. Elle peut même être critiquée ici. C’est cela, la liberté.

Notre laïcité ne demande à personne de déposer sa foi à la porte de la République. Elle lui demande de ne pas transformer cette foi en instrument de domination. Voilà pourquoi les femmes sont au cœur de cette bataille. Car il n’existe pas de liberté véritable si la moitié de l’humanité doit encore demander la permission de disposer de son corps, de son avenir, de son intelligence ou de sa parole. Je pense aux Afghanes. Je pense aux Iraniennes. Je pense aux Yéménites. Je pense aux Algériennes. Je pense à toutes celles qui, partout où le religieux prétend gouverner l’intime, doivent négocier leur existence avec des hommes qui ont décidé de parler au nom de Dieu.

Et je pense à l’Europe. À la Belgique. À la France. À nos sociétés qui ont mis des siècles à arracher l’individu aux tutelles religieuses et qui doivent aujourd’hui avoir le courage de défendre ce fragile héritage sans honte et sans complexe. La liberté de conscience n’est pas une invention occidentale dont nous devrions nous excuser. L’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas une lubie culturelle. La possibilité de croire, de ne pas croire, de changer de religion, de renoncer à toute religion, de blasphémer, de rire, de contester, de dessiner ou de dire non n’est pas un privilège. C’est la liberté. Et la liberté n’a pas de religion.

Je continuerai donc à combattre l’islamisme sans combattre les musulmans. À défendre les croyants sans leur abandonner l’espace public. À respecter les consciences sans renoncer à la critique. À tenir cette ligne parfois inconfortable qui refuse simultanément le mépris et la soumission. Parce qu’il arrive un moment où la prudence devient une capitulation. Un moment où le silence protège davantage celui qui impose que celui qui subit. Un moment où, derrière les mots savants et les précautions infinies, une femme attend simplement que quelqu’un dise enfin : « non, tu n’as pas à choisir entre ta liberté et le ciel ». Alors je choisirai toujours son côté. Celui de la femme qui relève la tête. Celui de l’enfant qui veut apprendre. Celui de la conscience qui veut respirer. Celui de l’être humain qui refuse de s’agenouiller devant quelque pouvoir que ce soit.

Je suis laïque. Et je préfère une conscience libre à tous les dogmes du monde.


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

Publications de cet auteur
Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Suspension de la retraite ou comment avancer en marche arrière ?

En obtenant la suspension de la réforme des retraites, la Néo-Gauche a enfin remporté une victoire majeure : instaurer la marche arrière automatique…


0 Commentaire8 minutes de lecture

L’auto-sabordage du Front républicain

Le « Front républicain » a connu un succès inattendu et retentissant pour empêcher le RN d’obtenir la majorité à l’assemblée, après la dissolution de juin 2024. Trois coups de poignard l’ont néanmoins affaibli en moins d’un an et demi.


0 Commentaire17 minutes de lecture

La France en panne sèche de « simplification administrative » ?

Les discours de politique générale sont toujours, sous notre République, témoins des ambitions en « bosse » comme « creux ».


0 Commentaire12 minutes de lecture

Privacy Preference Center