La société Vae Solis décryptera régulièrement pour la NRP un événement sous l’angle de la communication. Premier exercice avec la visite de Léon XIV sous la plume de Philippe Mettoux.

Le voyage apostolique de Léon XIV en France a produit une concentration d’attention publique que peu d’acteurs politiques obtiennent encore : environ 800.000 fidèles place de la Concorde selon le Vatican, des audiences télévisuelles massives et une couverture continue sur quatre jours. Néanmoins, cette visite ne rend pas la communication politique « démodée », mais elle en révèle, par contraste, les limites ou les impasses : le manque de sens, voire de fond, l’accélération, la saturation des formats courts et la personnalisation sans transcendance. Le pape ne communique pas mieux que les responsables politiques, il communique selon un autre régime de légitimité, fondé sur le rite, la durée et l’autorité symbolique que, depuis de Gaulle, au sein d’une démocratie, la politique ne peut imiter et ne devrait plus ignorer.

Du 25 au 28 septembre 2026, Léon XIV a parcouru la France : discours à l’Élysée et au siège de l’UNESCO, vêpres à Notre-Dame, veillée des jeunes au Stade de France, messes place de la Concorde, puis à Lourdes et Metz. Il s’agissait de la première venue d’un pontife à Paris depuis Benoît XVI en 2008. Pendant quatre jours, l’agenda médiatique national s’est organisé autour d’un homme, souverain monarchique absolu dans son Etat, qui ne brigue aucun suffrage, ne tweete pas frénétiquement ses réactions et parle lentement.

Le contraste est saisissant avec l’écosystème ordinaire et quotidien de la communication politique française : petites phrases calibrées pour les chaînes d’information, séquences verticales pour TikTok, polémiques à durée de vie de quelques heures, formes de communication engendrant une défiance record envers la parole publique. La visite pontificale bouleverse-t-elle dès lors les moyens habituels de communication et que nous enseigne-t-elle, au moment où s’ouvre l’un des temps forts de notre démocratie ?

La réponse proposée est double.

D’un côté, l’événement confirme qu’un certain type de communication – ritualisée, incarnée, lente – conserve une puissance de mobilisation que la communication politique contemporaine a largement perdue. De l’autre, la scène de l’Élysée montre que cette puissance repose sur un régime de légitimité non transposable dans l’espace démocratique classique, ce qui devrait interdire de conclure à une simple « désuétude » du politique. Ainsi, la visite agit moins comme un modèle à copier que comme un révélateur.

I. Un « événement médiatique » au sens plein du terme

La visite correspond presque trait pour trait à la catégorie des media events, définie en 1992 par Dayan et Katz : un événement préprogrammé, retransmis en direct, qui interrompt le flux ordinaire des programmes et convoque une audience nationale dans une forme de communion. Les chaînes ont ouvert des éditions spéciales, les vêpres de Notre-Dame, la visite à l’UNESCO, les messes à Lourdes et Metz ont été diffusées en direct.

Deux éléments peuvent alors retenir l’attention du politiste. D’abord, la veillée du Stade de France, prévue le même soir qu’un match de l’équipe de France de football, a tout de même obtenu une audience objectivement jugée très bonne : l’événement religieux a résisté à la concurrence du spectacle sportif, référence absolue de la télévision fédératrice. Ensuite, ces parts d’audience ont été obtenues un samedi après-midi, créneau peu porteur, sur une célébration d’une heure et demie sans montage, ni rythme télévisuel classique ; une comparaison systématique avec les grandes interventions politiques télévisées récentes reste à établir, mais l’ordre de grandeur interroge.

La télévision linéaire, que l’on dit supplantée par les plateformes, retrouve ici sa fonction de « cérémonie collective ». Ce n’est donc pas l’outil médiatique qui est bouleversé : c’est son usage. Le pape ne s’est pas adapté aux formats dominants : ce sont les médias qui se sont adaptés à son rythme.

II. Une grammaire communicationnelle à contre-courant

Ce qui frappe dans la séquence n’est pas la sophistication technique, mais l’inversion des règles admises de la communication contemporaine. Quatre ressorts peuvent être distingués.

Le corps plutôt que la phrase. La papamobile dans les rues de Paris, puis de nouveau au milieu de la foule à Lourdes ou à Metz, relève d’une communication par la présence physique. Le message tient d’abord dans l’image d’un homme exposé, sans protection excessive, qui salue, sourit, embrasse les enfants et bénit. Le bain de foule politique existe, mais il est devenu un exercice défensif, sous escorte massive et sous la menace de l’interpellation filmée.

Le rite plutôt que l’événement. La messe, les vêpres, la veillée suivent une liturgie connue à l’avance. Loin d’être un handicap, cette prévisibilité produit de la solennité : chacun sait quand se lever, chanter, se taire. La communication politique, obsédée par le « coup », la « surprise » et l’annonce, a largement abandonné les formes rituelles. Le discours de Versailles ou les vœux du 31 décembre en sont parmi les derniers vestiges et leur utilité est régulièrement mise en doute.

La lenteur plutôt que le flux. Une homélie en français, pesée, articulée au cours d’une célébration d’une heure et demie : tout contredit l’économie de l’attention qui gouverne les rédactions. Le temps long devient lui-même un signe de sérieux, là où l’élu est sommé de réagir dans l’heure.

L’autorité plutôt que la séduction. Max Weber distinguait l’autorité charismatique de l’autorité traditionnelle. Le pape cumule les deux : un charisme de fonction (« charisme institutionnalisé ») et une tradition bimillénaire. Il n’a pas besoin de plaire pour être écouté. Il parle au nom de quelque chose qui le dépasse. L’homme politique, à l’inverse, doit sans cesse reconquérir une légitimité précaire, sans cesse remise en cause, ce qui le pousse vers la personnalisation et la recherche d’empathie immédiate.

Il faut ajouter que l’Église n’a pas renoncé aux outils numériques : le programme était relayé sur les réseaux sociaux et un site dédié proposait un itinéraire interactif. Mais ces outils restent au service du rite. Ils annoncent et prolongent l’événement ; ils ne le constituent pas.

III. L’Élysée comme scène : quand la parole pontificale déborde le protocole républicain classique

Le moment le plus instructif pour la science politique a été la réception du 25 septembre au palais de l’Élysée, parce qu’elle a placé les deux régimes de communication côte à côte, dans le même cadre et devant les mêmes caméras.

Le discours d’Emmanuel Macron a suivi la grammaire républicaine attendue : rappel de la hausse, depuis quinze ans, des actes antireligieux touchant chrétiens, juifs et musulmans et appel à une quête de la paix, présentée comme commune à toutes les confessions. Parole d’État, inclusive, attendue, prudente et presque ennuyeuse, elle vise à ne heurter aucune composante de la société.

Léon XIV a, lui, rapidement dépassé le cadre protocolaire. Il a abordé, avec conviction et épaisseur, la fin de vie, la GPA, le nucléaire, l’intelligence artificielle, les chrétiens d’Orient, les racines chrétiennes de la France et proposé sa propre lecture d’une « juste laïcité » qui n’exclut la religion ni de l’espace public, ni de l’éducation. Il a aussi affirmé, fortement, devant le chef de l’État, qu’un président se désintéressant des catholiques manquerait à ses devoirs.

L’asymétrie est nette. Le pape peut se permettre une parole normative, performative, et même clivante, sur des sujets de société, parce qu’il ne dépend d’aucune majorité : il est un souverain absolu. Le président, lui, s’est senti tenu par la neutralité de l’État et par la pluralité de ses électeurs et son propos est constatif : il est un chef de l’Etat en voie de péremption. Dans ce face-à-face, le politique paraît terne, non pas tant parce qu’il communique mal, mais parce que sa fonction ou sa doxa du « en même temps » lui interdit la franchise doctrinale.

Le recul confirme la logique de l’écosystème numérique. Des vidéos virales ont réinterprété la séquence comme un affront infligé au président, en opposant la vision de la France attribuée au pape, à celle prêtée à Emmanuel Macron. La parole pontificale, longue et nuancée, est ainsi découpée et recyclée dans le conflit partisan. Le pape ne pratique pas la communication de la polarisation, mais il n’y échappe pas : ce sont d’autres acteurs qui la fabriquent à partir de lui.

IV. Désuétude ou différence de régime ?

Conclure que la communication politique serait devenue « démodée » serait pourtant une erreur d’analyse, pour au moins quatre raisons.

Le caractère trompeur de la comparaison. Une visite pontificale est rare – la précédente à Paris remonte à 2008 – et préparée de longue main. La communication politique, elle, est quotidienne et répétitive. Comparer un sommet exceptionnel à une pratique ordinaire revient à comparer une finale de Coupe du monde à un championnat.

La rareté est une ressource que le politique ne possède pas ou plus. La force de la parole papale tient en partie à sa rareté. Un élu qui se tairait des semaines pourrait vite être accusé d’absence ou de dilettantisme : la démocratie médiatique exige la justification permanente et instantanée. L’information en continu et la « désintermédiation » numérique n’ont fait qu’accentuer cette tyrannie de présence constante et souvent creuse.

La légitimité démocratique est conflictuelle par nature. La politique au quotidien consiste à trancher entre des intérêts et des valeurs opposés, sous le regard d’adversaires prompts à faire feu de tout bois. Le pape s’adresse d’abord à une communauté qui a choisi de venir à sa rencontre et, pour une grande majorité, qui partage ses croyances ou ses convictions. Même au-delà des catholiques, il bénéficie d’un crédit de principe. Aucun responsable politique ne dispose plus, depuis de Gaulle, d’un tel « public acquis » à l’échelle nationale.

Le religieux n’échappe néanmoins pas aux logiques qu’il semble dépasser. On l’a vu avec les vidéos virales de l’après-Élysée, mais aussi avec la médiatisation de la rencontre avec des victimes de violences sexuelles à Lourdes : l’Église aussi gère une crise de confiance et sa communication comporte une part de stratégie de réparation.

Il serait donc plus juste de parler de deux régimes de communication. L’un, sacral et rituel, produit de la communion à partir d’une autorité reconnue et connue pour être équilibrée, pondérée et en prise avec le réel. L’autre, démocratique et agonistique, produit du débat à partir d’une légitimité plus ou moins contestable et, ces derniers temps, contestée. La visite n’abolit pas le second ; elle rappelle ce qu’il a sacrifié en se réduisant au flux : le sens de la forme, la gestion du temps, la tyrannie de la « phrase choc », la capacité à incarner autre chose, plus grand que soi-même.

V. Conclusion

La visite de Léon XIV ne bouleverse pas les moyens de communication : elle a utilisé la télévision, la presse et les réseaux sociaux, tels qu’ils existent. Elle bouleverse plutôt la hiérarchie implicite des formes, en montrant qu’une parole profonde, lente, ritualisée et incarnée peut encore réunir des foules physiques de plusieurs centaines de milliers de personnes et des millions de téléspectateurs.

Pour les responsables politiques, la leçon n’est pas d’imiter le pontife : la tentation d’une « sacralisation » de la fonction présidentielle recèle ses propres dangers démocratiques. Elle serait plutôt de s’interroger sur trois renoncements qui ont précipité son déclin : la rareté de la parole, la forme transcendante et un discours qui renvoie à un projet plus large que la personne qui le porte.

Reste une question pour la recherche : l’effet de la visite sera-t-il durable, ou se dissipera-t-il comme toute séquence médiatique ? Des enquêtes d’opinion menées dans les mois à venir, sur la confiance envers la parole publique et la perception du fait religieux, permettront de mesurer si l’événement a déplacé les attentes des citoyens envers leurs dirigeants, ou s’il n’a été qu’une parenthèse enchantée pour les catholiques français.

par Philippe Mettoux, Directeur Associé Vae Solis Communications.

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