Les ingérences étrangères sont une réalité, et la campagne présidentielle française qui arrive en a déjà connu trois, touchant les candidats du bloc central et de la gauche non mélenchoniste, de quoi attiser les craintes alors que les Français ne sont pas encore largement préoccupés par l’élection. Pour autant, une ingérence étrangère peut être massive, toucher des millions d’électeurs et pourtant ne produire aucun effet électoral mesurable. Tour d’horizon des enquêtes et études rassurantes quant aux effets des ingérences et, plus globalement, des réseaux sociaux sur le vote.

Depuis l’élection de Donald Trump en novembre 2016, l’ingérence russe est devenue l’un des exemples les plus fréquemment invoqués pour illustrer la capacité des puissances étrangères à manipuler une démocratie à travers les réseaux sociaux. Et les chiffres semblent, au premier abord, donner raison à cette inquiétude.

Dans les huit mois précédant l’élection présidentielle américaine, des chercheurs d’universités américaines, danoises, allemandes et irlandaises estiment qu’au moins 32 millions d’utilisateurs américains de Twitter ont potentiellement été exposés à des publications provenant de comptes liés à la campagne d’influence russe. Pris isolément, le chiffre est spectaculaire et prouve l’existence d’une opération suffisamment massive pour avoir pu peser sur le résultat d’une élection particulièrement serrée.

Mais déduire de l’existence même d’une ingérence qu’elle aurait nécessairement modifié le comportement électoral constitue un raccourci considérable. L’exposition à un contenu de propagande ne préjuge en rien de sa capacité à convaincre celui qui le reçoit, d’autant que l’importance prise par une campagne d’influence à l’échelle nationale peut être trompeuse : une opération qui paraît massive lorsqu’on en additionne toutes les occurrences peut, une fois replacée dans le flux quotidien d’informations auquel chaque individu est confronté, n’occuper qu’une place tout à fait marginale.

C’est précisément ce qu’a cherché à mesurer cette équipe de chercheurs dans une étude publiée en 2023 dans Nature Communications. Leur travail présente un intérêt particulier : plutôt que de simplement comptabiliser les messages russes diffusés sur Twitter, ils les ont rapprochés du comportement et des opinions d’un même panel d’Américains au cours de la campagne.

L’étude repose sur 1 496 utilisateurs américains de Twitter interrogés à plusieurs reprises par YouGov. Les chercheurs ont reconstitué les publications susceptibles d’apparaître dans leurs fils Twitter pendant les huit mois précédant le scrutin, soit au total environ 1,2 milliard de tweets, puis identifié parmi eux ceux issus des comptes associés aux opérations d’influence étrangères. Les résultats permettent de comprendre pourquoi une opération apparemment gigantesque peut finalement avoir une influence électorale très limitée.

Tout d’abord, l’exposition à la campagne d’ingérence fut extraordinairement concentrée. Le chiffre de plusieurs dizaines de millions d’Américains potentiellement atteints masque une réalité beaucoup plus déséquilibrée : 1 % des utilisateurs du panel concentrent à eux seuls 70 % de toutes les expositions aux comptes russes. Autrement dit, l’opération ne touche pas uniformément des millions d’électeurs : une petite minorité d’utilisateurs particulièrement actifs reçoit l’essentiel des contenus, limitant ainsi l’impact réel de la tentative d’ingérence.

Ensuite, l’étude montre que la propagande russe avait atteint principalement des électeurs déjà convaincus. Ainsi, les utilisateurs s’identifiant comme des « strong Republicans », des sympathisants convaincus du Parti républicain, ont été exposés à environ neuf fois plus de contenus provenant des comptes russes que les démocrates ou les indépendants. C’est un point essentiel pour comprendre les limites de l’influence politique en ligne. Pour faire basculer une élection, il ne suffit pas de diffuser massivement un message favorable à un candidat : encore faut-il qu’il atteigne des individus susceptibles de changer d’avis. Or, une grande partie des contenus russes circulait précisément parmi les électeurs qui avaient déjà le plus de chances de soutenir Donald Trump. L’opération fonctionne ainsi largement comme une chambre d’écho : elle renforce ou accompagne un environnement politique existant davantage qu’elle ne convertit des électeurs adverses.

Enfin, même lorsqu’elle atteint un utilisateur, la propagande russe reste noyée dans un océan de contenus américains. Durant le dernier mois de campagne, les personnes étudiées étaient exposées en moyenne à environ quatre publications quotidiennes provenant des comptes russes identifiés. Dans le même temps, elles voyaient chaque jour environ 35 publications provenant de responsables politiques américains et 106 provenant des médias nationaux. Un utilisateur était donc confronté à environ neuf fois plus de contenus politiques américains et vingt-cinq fois plus de contenus issus des médias nationaux que de contenus liés à l’opération russe. Si l’on additionne ces deux sources domestiques, leur présence dans l’environnement informationnel étudié est environ trente-cinq fois supérieure à celle des comptes russes.

C’est probablement l’enseignement le plus important de cette étude. Ce qui paraît être une opération massive d’ingérence lorsqu’on observe une campagne de désinformation isolément peut devenir marginal lorsqu’on la replace dans la totalité des informations auxquelles un citoyen est exposé.

En comparant l’exposition aux comptes russes avec l’évolution des opinions et du vote des mêmes individus au cours de la campagne, les chercheurs ne mettent en évidence aucun effet statistiquement significatif en faveur de Donald Trump et, plus globalement, aucun effet robuste n’apparaît davantage sur les attitudes politiques.

L’étude ne permet évidemment pas d’affirmer que l’ingérence russe n’a eu absolument aucun effet, car elle porte uniquement sur Twitter, mesure une exposition potentielle et ne couvre pas l’ensemble des opérations menées en 2016. Elle montre en revanche qu’une campagne d’influence, même massive en apparence, ne suffit pas à démontrer une modification effective du vote. Les auteurs estiment ainsi que son influence directe sur les comportements électoraux a probablement été limitée.

Les chercheurs avancent toutefois l’hypothèse d’un effet potentiellement beaucoup plus grave : non pas convaincre directement les Américains de voter pour Donald Trump, mais convaincre les Américains que la Russie avait réussi à influencer le vote de millions d’électeurs américains.

L’attention politique et médiatique considérable que l’ingérence de 2016 a suscitée, ainsi que la conviction qu’une puissance étrangère avait pu déterminer l’issue du scrutin, ont contribué à nourrir les interrogations sur la légitimité de l’élection et la confiance dans le système électoral. Les auteurs vont jusqu’à suggérer que la campagne russe sur les réseaux sociaux pourrait avoir produit ses effets les plus importants en persuadant les Américains qu’elle avait réussi.

C’est peut-être là que réside la véritable réussite d’une opération d’ingérence, et c’est aussi le point auquel nous devons être le plus attentifs : la capacité à changer un bulletin de vote est finalement moins grave, car difficile à mettre en œuvre, que la capacité à faire douter une société démocratique de ses institutions.

Nos démocraties sont déjà traversées par une défiance croissante. Le danger n’est pas vraiment de sous-estimer les tentatives d’ingérence étrangère, car elles sont surveillées par différentes institutions et révélées au grand jour. Non, le vrai danger serait de leur attribuer mécaniquement un effet sur les électeurs. À force de vouloir démontrer que nos adversaires sont capables de manipuler nos élections, nous risquons de leur attribuer un pouvoir que les données scientifiques, elles, peinent précisément à retrouver.

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