Depuis plusieurs mois, une petite musique se fait entendre crescendo : les ingérences de la Russie mettraient en péril la démocratie au point de parvenir à fausser les résultats des prochaines élections présidentielles en France. Trois candidats du bloc central, Raphaël Glucksman pour Place Publique, Gabriel Attal pour Renaissance et Edouard Philippe pour Horizons, ont été victimes de sites internet laissant supposer faussement qu’ils sont atteints de maladies ou ont des pratiques corruptives. L’affaire serait suffisamment dramatique pour que l’ensemble des médias relayés par les réseaux sociaux s’en fassent l’écho. De telles manipulations par trolls et autres diffuseurs de fausses nouvelles, sont il faut le reconnaître, fort habituelles et non moins éminemment condamnables. Mais, outre le fait que ces trolls ne semblent pas ici avoir eu une audience massive, sont-ils véritablement capables de nuire gravement à la sincérité du scrutin présidentiel jusqu’à remettre en cause les résultats des élections en mai 2027 ?
La dénonciation hautement alarmiste de ces ingérences a-t-elle un impact ? On peut se le demander : beaucoup de Français sont lassés des bisbilles politiciennes et des annonces tonitruantes. Ils attendent des solutions concrètes. La situation dégradée de la France sur le plan industriel, commercial et de l’emploi, la baisse du pouvoir d’achat qui lamine les classes moyennes, la montée de l’insécurité et l’affaiblissement du positionnement international de notre pays, ont rompu la confiance du public. Au lieu d’éclairer et de rassurer sur les réformes nécessaires, certaines alertes sur les influences étrangères et sur le caractère prétendument exclusivement nuisible des réseaux sociaux éveilleraient plutôt le soupçon, au grand dam du fonctionnement normal de nos institutions démocratiques. Car sans lien de confiance entre le peuple et ceux qui le gouvernent, rien ne va plus.
La mise en cause des ingérences de la Russie pour peser sur ces élections s’inscrit dans ce climat de méfiance, car elle suscite certaines interrogations. Non pas que la Russie de Vladimir Poutine d’aujourd’hui (comme l’URSS d’hier) puisse se voir exonérée de mener une stratégie de déstabilisation. Celle-ci est réelle. Toutefois, ces ingérences ne sauraient être l’arbre qui cache la forêt. D’autres pays sont tout aussi actifs et dangereux dans leurs efforts de manipulation de l’opinion à la veille d’échéances électorales.
En l’occurrence, les ingérences de la Russie ont été portées à la connaissance des trois candidats par Viginum, le service de l’Etat créé en 2021 étrangères auprès du Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN), pour lutter contre les ingérences numériques. Leur mode opératoire, via des réseaux pro-russes Storm-1516, CopyCop, Storm-1679 et Matriochka, est documenté depuis plusieurs années.
Ce qui rend perplexe, c’est que le rapport d’activité de Viginum pour 2025 s’attarde presqu’exclusivement sur les ingérences pro-russes et les ingérences israéliennes. En cela, l’approche de Viginum tranche avec celle des auteurs du rapport de la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale (rapporteure Constance LeGrip et Président Jean-Philippe Le Tanguy) de 2023. Ce rapport parlementaire relatif aux « ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères – États, organisations, entreprises, groupes d’intérêts, personnes privées – visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français », souligne certes le rôle prépondérant de la Russie et de la Chine, non seulement sous la forme d’une guerre informationnelle, mais également via les diasporas et l’espionnage, notamment industriel. Mais les parlementaires citent d’autres pays aux premières loges de l’entrisme politique, en particulier l’Iran, le Qatar et la Turquie. Le rapport indique d’ailleurs que « la Turquie s’inspire aussi de méthodes pratiquées par la Russie et la Chine ».
Pour le reste, le rapport fait valoir que les membres de la commission d’enquête n’ont pu « faute de temps » aborder la question des ingérences via des associations cultuelles ou culturelles. Ainsi n’est pas évoquée l’implication de la Grande Mosquée de Paris dans la politique française dont le Recteur, ancien président du Comité de soutien en France du président algérien, A. Tebboune, a appelé à faire barrage à « l’extrême droite ». Dans un communiqué du 6 janvier 2025 à charge de CNews, il déplore une campagne menée contre lui à raison de ses « engagements forts contre l’extrême-droite ». Le rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale ne fait pas plus état du constat établi par le rapport officiel également publié en 2025 sur « Les Frères Musulmans et l’Islamisme politique en France » qui insiste sur le « recours à la dissimulation » comme principale modalité d’entrisme de cette mouvance. « Cette influence sur le terrain est amplifiée dans le monde virtuel. De nombreux prédicateurs, « 2.0 » sont actifs sur internet. Ils sont relayés par des comptes de « rappel islamiques », qui totalisent jusqu’ à 1,5 million d’abonnés sur Tiktok et alimentent les algorithmes ».
Pourquoi le rapport d’activité de Viginum ne fait-il pas référence à ces ingérences étrangères ? Pourquoi se focalise-t-il sur la Russie et Israël ? Ces questions méritent d’autant plus d’être posées que ce service coopère étroitement avec l’Arcom, en sa qualité de coordinateur pour les services numériques, en vue de la « protection des élections ». Cette protection exige, selon Viginum, de lutter contre « la polarisation du débat politique autour de thématiques clivantes » et contre la « stratégie consistant pour une puissance étrangère à amplifier de manière artificielle ou inauthentique la visibilité de certains sujets sensibles, susceptibles d’influencer les décisions des électeurs, afin de nourrir la polarisation du débat public et d’accroître ses divisions (politiques publiques, place des minorités, violences policières, débats religieux, etc.) ».
Ceci expliquerait-il que l’Arcom ait tancé récemment le journaliste et écrivain Frantz-Olivier Giesbert qui a « osé » faire remarquer qu’il était difficile d’être « juif à Roubaix » ? Comme si l’inquiétante montée de l’antisémitisme en France était un sujet tabou à quelques mois de l’échéance de mai 2027 ?
Non, il n’y a pas de sujet tabou. Seul le mensonge éhonté destiné à nuire et à mettre en danger doit être combattu, pas le langage de vérité même s’il est choquant, comme le rappelle rituellement la Cour européenne des droits de l’homme. Le deux poids deux mesures n’a pas sa place au sein de l’Etat dont les services et les agences doivent être exemplaires en matière de neutralité et d’impartialité.
Noëlle Lenoir, avocate, ancienne ministre, membre honoraire du Conseil constitutionnel.
Noëlle Lenoir
Noëlle Lenoir est juriste. Avocate à la Cour, elle a commencé sa carrière comme administrateur au Sénat, puis a été directeur à la CNIL et directeur de cabinet du ministre de la Justice. Elle est conseiller d'Etat honoraire et membre honoraire du Conseil constitutionnel. Elle a été ministre des Affaires européennes (2002-2004) lors de l'élaboration du traité constitutionnel européen (rejeté par référendum) et de l'accession des pays de l'Europe centrale et orientale à l'UE. Elle s'est aussi dédiée à l'éthique en présidant divers comités d'éthique (UNESCO, Union européenne, Radio France, Parcoursup...). Elle a été déontologue à l'Assemblée nationale. Elle est présidente du Comité de soutien international de Boualem Sansal.
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