Arrivé au pouvoir à la faveur d’un vaste mouvement populaire, le président de la Refondation de la République de Madagascar inscrit sa politique de rupture dans une perspective historique. Sa boussole : l’action. Sa force : un pragmatisme assumé.

Ils semblent déjà bien loin, ces jours fatidiques d’octobre 2025, ce moment de bascule, où le colonel Michaël, alors à la tête du CAPSAT, décide de rejoindre le mouvement populaire porté par la GenZ. Pas question de tirer sur la foule, ce mouvement est pour lui une opportunité ; pas question de réprimer une jeunesse dont il partage par ailleurs largement les aspirations. L’armée fraternise avec les manifestants. Le CAPSAT évite un bain de sang. Le régime s’effondre et le colonel Michaël est rapidement investi à la tête du pays par la Haute Cour constitutionnelle D’emblée, il annonce une transition d’une durée de 18 à 24 mois, pulvérisant la Constitution de la IVᵉ République qui prévoit un délai maximum de 60 jours pour l’organisation de nouvelles élections.

Désormais président de la Refondation de la République de Madagascar, il fait une promesse : il est devenu président au grade de colonel, il quittera la fonction encore et toujours colonel. Dans un pays malade de la corruption, le nouvel homme fort revendique haut et fort sa probité. Ce luthérien pratiquant applique les valeurs morales prônées par son Église dans sa vie personnelle, mais aussi dans la sphère publique. Il assume une tolérance zéro envers les anciens dignitaires coupables de détournements de fonds et réfute toute accusation de chasse aux sorcières ou de règlement de comptes politiques à propos des poursuites judiciaires en cours. Son profil fait écho aux revendications profondes de changement de gouvernance portées par le mouvement de l’automne dernier. Le combat de la Gen Z était social, mais également politique.

Trois mois et des poussières après le 14 octobre, les attentes sont immenses mais pour le moment la Gen Z reste encore patiente. L’un de ses animateurs très présent sur les réseaux sociaux, évoque ainsi « une attente positive » entre le pays et le président. Les mots sont presque identiques lorsque l’on interroge Benjamin Vaovao, acteur historique de la vie publique malgache depuis les années Radsiraka. L’ancien parlementaire loue « l’exemplarité » du chef de l’État. Il attend désormais de lui des actes et une communication toujours plus offensive. Des actes, c’est aussi ce que demandent les professionnels du secteur du tourisme, secteur clé de développement, pour bâtir « un environnement sain, attractif et incitatif, fondé sur des règles claires ».

Pour conforter son capital confiance, le président mise sur le contact direct et des résultats rapides.

Le président sait devoir agir vite. Les bailleurs de fonds de Madagascar et ses partenaires internationaux réclament une trajectoire précise et le respect d’un calendrier de retour à l’ordre institutionnel. Mais cela n’empêche pas une certaine bienveillance. La SADC n’a pas suspendu Madagascar des organes régionaux. Elle conduit actuellement une mission sur l’île rouge. Le colonel Michaël a pris l’engagement de tenir strictement les délais impartis à sa présidence. Il l’assure : « 24 mois seront suffisants pour les concertations, le référendum et les élections. » Du côté de l’Union africaine, les sanctions financières sont levées ; le Conseil de paix et de sécurité ne parle plus de « coup d’État militaire » mais évoque sobrement « les autorités malgaches ».

Agir vite est aussi un impératif sur le plan intérieur… Il lui faut éviter l’enlisement, les embûches, les chausse-trappes d’une vieille classe politique qui n’a pas dit son dernier mot. Il doit ne pas décevoir une jeunesse exigeante susceptible de se retourner à tout moment. Le paradoxe est là : changer la vie, c’est imprimer sa marque dans la durée, mais avec la contrainte de délais resserrés. Au fil de ses interventions, Michaël Randrianirina dévoile un projet dont on décèle la dimension historique, au-delà d’une simple période de transition. La refondation sera politique, avec de nouvelles institutions entérinées par référendum à l’issue d’un réel processus de concertation mené au niveau provincial ; elle sera équilibrée, à travers une décentralisation présentée comme le socle d’un approfondissement de l’unité nationale ; elle constituera un facteur de développement, par une souveraineté économique ouverte qui permette de sortir de l’économie de subsistance, fondée sur la création de valeur et sur des partenariats renouvelés.

Sur le plan social, les premiers résultats sont déjà là, avec la fin des délestages électriques, au prix d’une consommation de 15 000 litres de carburant par jour. L’État assume un surcoût que la Jirama n’est pas en mesure de financer. Mais l’action ne se résume pas à la satisfaction des besoins vitaux. À l’université de Barikadimy, le colonel Michaël écoute les doléances et se montre concret : bourses, sonorisation des salles de cours, accès à internet, les actes suivront le constat. Il aime à rappeler qu’il n’est pas besoin de consultations avec de grands discours. Il décline le mode d’emploi : « des engagements tangibles, un calendrier clair, des mesures claires et des institutions de suivi ».

La pédagogie érigée en méthode de gouvernement.

Expliquer pour convaincre. L’exercice passe par des mots, mais aussi des symboles. Ce lundi 19 janvier, lorsqu’il ouvre officiellement les Assises pour la relance économique, le président Michaël Randrianirina affiche une conviction : « Madagascar n’est pas un pays pauvre. C’est un pays que l’on a appauvri » ; volontiers souriant, il adopte le registre de l’humour pour répondre en français à Roland Kobia, l’ambassadeur de l’Union européenne, avant de poursuivre son intervention en malgache. Le malgache, sa langue, est devenu son unique vecteur d’expression publique, en toute circonstance, interview à la chaîne de télévision française France 24, intervention lors de l’Abu Dhabi Sustainability Week. La langue, facteur d’affirmation tranquille d’une souveraineté assumée !

Ce jour-là, le courant passe et les applaudissements de la salle sont nourris. Tout comme en fin de semaine, lors d’une visite de terrain à Toamasina Les étudiants partagent même avec lui quelques joyeux éclats de rire. La marque d’une évidente complicité, fondée sur cette relation directe et une forme de simplicité.

Michaël Randrianirina va à la rencontre du peuple. Il multipliera les moments d’échanges. Enfant de l’Androy, il doit conquérir le cœur des Merina Hova. Mais le terrain dépasse ce cadre, pour un homme qui n’est pas encore connu sur l’ensemble du territoire malgache. Le président de la Refondation se garde de dévoiler ses intentions personnelles lorsqu’il s’agira de passer à la phase de l’élection présidentielle. Souhaitera-t-il confirmer dans les urnes un pouvoir acquis dans la rue ? Certains le somment déjà de sortir de l’ambiguïté. Cette hypothèse implique une meilleure notoriété, assise sur l’affirmation de sa personnalité, mais aussi sur un projet partagé. Elle impose également une forme de consensus national, sur la légitimité pour un même homme à incarner successivement une rupture institutionnelle puis l’ancrage de l’état de droit.

Son souci de proximité se nourrit aussi d’une exigence de redevabilité. L’image de douaniers inspectant sa valise a marqué les esprits. Davantage qu’un acte de communication, un exercice pédagogique, le rappel paisible que nul n’est au-dessus des lois. Lors du lancement de l’enrôlement biométrique, on le voit se prêter à l’exercice, tout sourire aux côtés des principaux dirigeants malgaches. Ce souci de transparence devrait désormais se décliner au retour de chaque déplacement international. Son premier voyage à Dubaï, un peu en catimini, avait été mal compris, mal expliqué, objet de railleries sur les réseaux sociaux. En matière de pédagogie de l’action, le président souffre d’un entourage peu aguerri. La communication est d’évidence son talon d’Achille.

Relations internationales et diplomatie d’équidistance

En matière internationale, le président est conscient que la Grande Île ne saurait se priver de personne. Devant les assises pour la relance économique, il prend le temps de détailler sa stratégie : « Madagascar travaillera avec les pays du Golfe, renforcera ses liens avec l’Afrique du Sud, souhaite une collaboration avec les BRICS et participera au sommet prévu en Inde l’été prochain. Madagascar a la volonté de renforcer sa collaboration avec ses partenaires traditionnels, dont l’Union européenne, et avec tous ceux qui sont soucieux d’une collaboration dans l’intérêt du peuple malgache ».

Ce qui est valable dans le domaine économique l’est aussi sur le plan militaire. Le colonel Randrianirina ne reconnait aucune exclusivité à aucun partenaire. Le pays accueille des instructeurs russes, une formation sur la manipulation de drones avec le 2ème RPIMA de la Réunion, discute avec l’administration Trump, envisage la construction d’une usine d’armement avec les Chinois. La ligne est toujours la même, déclinée ici dans le domaine de la sécurité nationale : « ce qui nous importe, ce sont les intérêts de l’armée ». Cette position sera-t-elle tenue dans la durée, et notamment quels choix fera-t-il pour sa propre protection ? Moscou est aux aguets. S’il faisait appel à des sociétés privées russes, le régime prendrait un autre visage, et virage.

La question est désormais posée : imprimera-t-il sa marque, singulière, sur la diplomatie malgache ? Peut-il redessiner sans emphase ni agressivité cette diplomatie d’équidistance, fondée sur une stratégie d’alliances multiples en fonction des intérêts de son pays ? Alors que l’Afrique semble redevenue un terrain de chasse de puissances extérieures, l’exception malagasy est-elle possible, un chemin de souveraineté qui ne soit ni une rupture ni une fermeture, mais une main tendue à tous ? Pour l’heure, l’équidistance est parfois interprétée comme une ambiguïté, de laquelle le président, là encore, ne semble pas pressé de sortir.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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