Il devrait être au barycentre de la politique française, il risque d’être aspiré par son triangle des Bermudes. Edouard Philippe l’a confirmé hier soir, au 20h de TF1, il refuse une primaire « de la droite et du centre ». Mais au-delà de ce refus logique, c’est sa stratégie qui interroge, et sa difficulté à renouveler un discours « modéré » confronté à une situation qui n’a rien de telle.

A la croisée du « juppéisme » et du « macronisme », la trajectoire politique d’Edouard Philippe l’aurait placé, il y a 20 ou 30 ans, en digne successeur de Giscard, Barre ou Balladur. C’est-à-dire en candidat crédible à la présidentielle, avec sens de l’Etat et discours de rigueur économique, chic décontracté et appui de quelques grands médias. Aujourd’hui, dans la lessiveuse de cette pré-campagne, il n’est que le meilleur des relégués, le moins mal classé des modérés. Loin derrière Marine Le Pen, et même, ces toutes dernières semaines, quelques points derrière Jean-Luc Mélenchon, il semble réduit à incarner le dernier espoir de l’éternelle droite orléaniste, dont le charme paraît bien suranné dans le bruit et la fureur d’un mouvement social. Autrement dit, le voilà ramené, à l’insu de son plein gré, à la figure du pâle continuateur d’un système politico-administratif raisonnable et libéral, dans une campagne qui donne une prime à la radicalité et la rupture.

En septembre encore, le centre droit semblait pouvoir rassembler largement, tandis que le macronisme agonise et que la droite s’épuise à rappeler les électeurs partis chez Marine Le Pen. Début novembre, c’est l’heure des doutes, sinon des vertiges. Hier soir, sur TF1, Edouard Philippe a ainsi eu cette phrase étrange : « En février, chacun prendra ses responsabilités et j’ai l’habitude de prendre les miennes. Si en février, les Français ont décidé de passer à autre chose, j’en tirerai les conséquences ». « Passer à autre chose », qu’est-ce à dire ? Que, s’il continue de s’effriter dans les intentions de vote, Edouard Philippe se retirera, même s’il est le moins mal placé de son « camp », de cet introuvable « bloc central », dont on ne sait exactement où il commence ni où il finit ? Ou bien que si les Français ont décidé de porter au second tour le duel Le Pen/Mélenchon, il n’y aura plus grand-chose à faire, pour lui comme pour les autres « modérés » ? Février c’est le moment où une campagne présidentielle se cristallise et où souvent le vainqueur se dessine, du moins les acteurs du second tour. Jusqu’à présent, décembre, au plus tard janvier, paraissait le moment propice pour que l’offre des candidats se décante, c’est-à-dire, pour le dire plus directement, que certains candidats aient l’obligeance de se retirer poliment, sans faire trop de bruits. Février, d’une certaine manière, c’est déjà bien tard, sinon trop tard.

Dans cette phrase ambivalente, presque obscure, se lit les hésitations et plus encore le malaise d’Edouard Philippe. Que faire, que dire dans cette situation où tout semble jouer contre vous, où les choses et les électeurs paraissent se détourner ?

Edouard Philippe semblait le mieux placé pour disputer le second tour à Marine Le Pen, avec plus de chances que d’autres de la battre. C’était un argument fort pour attirer à lui bien des électeurs divers que l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national inquiète. Pour bénéficier, autrement dit, de ce fameux « vote utile » qui peut faire la décision dans les dernières semaines avant le scrutin. Or cet « avantage concurrentiel » qui le distinguait s’évapore : non seulement, parce que Mélenchon le devance désormais au 1er tour, mais aussi parce que l’écart se creuse, dans les intentions de vote, entre E. Philippe et M. Le Pen au second tour, (et toutes les précautions d’usage sur un second tour mesuré fin octobre n’empêcheront pas la question).

Il lui faudrait donc être à l’offensive, reprendre l’initiative, avancer des propositions sur les sujets les plus chauds, bref, faire campagne et se battre. Or ici, à ce moment décisif et difficile, Edouard Philippe cumule deux handicaps : un sparadrap qui lui colle à la chaussure comme le Capitaine Haddock et un surmoi de bonne élève respectueux, dont il ne parvient pas à se départir.

Le sparadrap, c’est Gabriel Attal. Qui ne veut pas lâcher, bien que nettement distancé dans les sondages. Qui revient toutes les semaines, avec un entêtement de mauvais perdant, poser la question d’une primaire. Il n’est pas jusqu’aux derniers murmures du palais de l’Élysée, transmis à la presse, qui ne réclament aussi cette primaire : la « macronie » ne veut pas acter sa défaite, et d’une certaine manière, sa fin, en se rangeant derrière le premier Premier ministre d’E. Macron, venu d’une autre histoire politique, celle de la droite juppéiste. E. Philippe est ainsi d’abord victime d’un acharnement thérapeutique, celui d’un macronisme qui ne veut pas mourir, et qui l’empêche d’afficher une dynamique, même limitée, de rassemblement, au moins de l’ex-majorité.

Son surmoi, c’est celui du bon serviteur de l’État, conseiller-maître au Conseil d’État, ancien Premier ministre sérieux trois années durant, qui ne joue pas, ou peu, le rôle d’aiguillon d’un gouvernement épuisé, sans ressources ni imagination. Un gouvernement qui a réagi avec beaucoup de retard dans la réponse au mouvement lycéen et qui apporte des réponses limitées au mouvement social contre « la vie chère ». Hier soir encore, sur TF1, la réponse d’Edouard Philippe à la question du « pouvoir d’achat », était de travailler plus pour gagner plus. Perspective qui peut se défendre pour les 5 prochaines années, mais qui ne répond guère au retour quotidien de l’inflation, ni à l’urgence d’une crise.

Edouard Philippe retient-il ses coups de crainte de froisser ses quelques amis au gouvernement, dont il espère le soutien, ou bien a-t-il intériorisé à ce point quelques impasses du macronisme finissant, au risque de ne plus savoir inventer de nouvelles solutions, quand la situation est inédite ? Se retient-il d’une rupture par prudence politique, ou bien par impuissance à la concevoir ?

Dans la réponse à cette question se décidera le destin électoral d’E. Philippe : incarner un moindre mal qui n’enthousiasme personne et qui finit par échouer face aux radicalités poussées par le vent social ? Ou bien trouver les ressources d’un renouveau, d’un combat qui ne soit pas seulement celui de « faire barrage ».

On ne gagne pas, et plus encore en 2027, sur des demi-mesures.


Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

Publications de cet auteur
Voir aussi

Le politique, plus que jamais !

La vocation de la NRP est de penser pour agir, de comprendre pour maîtriser, de débattre pour aider à décider aussi. Nous assumons des choix.


0 Commentaire4 minutes de lecture

Shein au BHV : autopsie d’un renoncement politique et économique

Shein au BHV : ce mariage contre-nature acte un renoncement politique. Entre urbanisme punitif et iniquité fiscale, Bernard Cohen-Hadad dénonce le sabotage de notre industrie textile et exige la fin des privilèges accordés à l'ultra-fast fashion.


1 Commentaire6 minutes de lecture

Les leçons à tirer des affaires Sansal et Christophe Gleizes

Le journaliste français Christophe Gleizes a finalement été condamné à 7 ans de prison. Contre toute attente et alors que la plupart des observateurs s’attendaient à un acquittement ou une condamnation très légère de manière à ne pas envenimer le contentieux avec la France.


0 Commentaire5 minutes de lecture

La signature

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

Consulter tous ses articles

Privacy Preference Center