88 145. C’est le pic historique qu’a atteint le nombre de détenus dans les prisons françaises pour seulement 63 353 places opérationnelles. Le manque de moyens budgétaires est systématiquement érigé en excuse pour justifier un tel immobilisme. Pourtant, ce rejet automatique est révélateur de l’impuissance publique, facteur de rejet du politique et de la justice puisque désormais 85 % de Français ne font plus confiance aux partis politiques et 65 % en la justice selon le dernier baromètre de février 2026.
L’administration pénitentiaire : parent pauvre du régalien
La Justice souffre d’une orientation budgétaire déséquilibrée. Pour 2026, le budget de la Justice est de 10 691 millions d’euros, selon la loi d’orientation et de programmation du ministère de la Justice 2023-2023, soit moins de 3 % du budget de l’État. Cette part est bien plus petite que celle des 60 milliards du ministère de l’Éducation. Surtout, en comparaison avec les pays voisins allemands, la France subit un retard persistant. En 2023, la dépense publique allemande par habitant pour la justice était d’environ 130 euros et celle des Pays-Bas de 155 euros par habitant, contre seulement 75 euros dans l’Hexagone.
Pire, l’administration pénitentiaire reste le parent pauvre de la Justice. Avec un maintien du budget 2024 sur l’année 2025 et un ralentissement des hausses budgétaires telles qu’observées en 2018, où 5 à 7 % d’augmentation étaient possibles, le financement de l’administration pénitentiaire subit un véritable ralentissement béant. Seule pointe d’optimisme : les crédits de personnel, atteignant 3,225 milliards d’euros en 2025, ont permis une progression de 5 % en un an. Ces crédits ont permis la création de 447 emplois, renforçant ainsi les effectifs dans les établissements pénitentiaires. Or, ceci reste insuffisant. Aucun poste dans les métiers du social, de l’insertion et de l’éducation n’a été créé, ni comblé. Pourtant, ces missions sont nécessaires pour la réhabilitation des individus en société.
Un paradoxe français : l’échec sur les deux indicateurs de la peine
Notre modèle carcéral échoue sur les deux tableaux fondamentaux de la justice pénale : la dissuasion et la réinsertion.
D’un côté, les prisons françaises perpétuent la délinquance. Avec un taux de récidive dramatique où près de 65 % des condamnés replongent dans l’illégalité dans les 5 ans suivant leur libération, la France affiche l’un des bilans les plus sombres d’Europe. Faute d’un accompagnement suffisant et de programmes de réinsertion effectifs, la promiscuité et l’inaction transforment la détention en un véritable moulin. La prison ne neutralise pas la menace à long terme, elle la cultive.
D’un autre côté, ce modèle ne peut pas non plus être qualifié d’ultra-répressif. C’est là le second visage du paradoxe : l’impunité de fait progresse puisque près de 100 000 peines de prison ferme prononcées par les tribunaux ne sont pas exécutées, laissant en liberté des coupables reconnus comme tels par l’institution judiciaire.
Cette faillite simultanée de la punition et de la réparation engendre un profond désaveu populaire. Selon un sondage IFOP de 2022, 65 % des Français estiment que les peines prononcées sont insuffisamment sévères. Cette donnée traduit une attente légitime de durcissement de la Justice, mais dans le même temps, une méfiance croissante face à des alternatives perçues comme laxistes et le souhait d’adapter enfin l’appareil carcéral face à une forme de « barbarisation » des violences de notre société.
Rompre avec la fatalité des moyens
Le manque de moyens budgétaires ou l’enlisement administratif ne peuvent plus servir de prétextes à l’immobilisme. Face à une population carcérale qui atteint désormais une densité critique de 139,1 % en moyenne, nous devons changer de logique. Il ne s’agit plus seulement de gérer un « stock » de détenus par une course effrénée à la construction de prisons classiques, dont le plan 15 000 places démontre toutes les limites et les retards administratifs, mais de piloter intelligemment les flux.
Des solutions pragmatiques, modulaires et moins coûteuses existent pour briser le cercle vicieux de la surpopulation et des matelas au sol. D’abord, il s’agit de déployer des structures modulaires et de réaménager le foncier. L’urgence des chiffres nous impose d’être flexible et d’adapter nos capacités matérielles. Le recours à des structures cellulaires préfabriquées et amovibles au sein du foncier pénitentiaire existant permet de créer des espaces d’incarcération dignes et sécurisés en quelques mois seulement, là où un projet classique s’enlise durant des années dans un labyrinthe administratif. Le lancement de projets modulaires à horizon 2026 vise l’implantation de 3 à 4 établissements de ce type, représentant un potentiel de près de 3 000 nouvelles places rapidement mobilisables pour désengorger nos prisons.
À cette première solution s’en ajoute une deuxième : celle de la réhabilitation des friches industrielles et maritimes. L’État doit réinvestir ses friches industrielles et explorer des solutions temporaires éprouvées à l’étranger, comme l’usage de paquebots ou de barges amarrées sécurisées. Pour optimiser les coûts de construction, qui s’avèrent par exemple inférieurs d’un tiers dans le modèle des prisons ouvertes d’Europe du Nord, la France doit développer de petites structures à taille humaine (environ 150 places) dédiées aux courtes peines ou aux structures d’accompagnement à la sortie (SAS).
En imposant un cadre strict où 100 % des détenus de ces structures sont contraints au travail, nous donnerons un sens à la peine : un choc d’autorité immédiat qui interrompt la trajectoire délinquante sans provoquer la désocialisation totale.
Cette proposition ouvre sur une dernière : celle d’instaurer un mécanisme de « pay to stay » à la française. Inspirée de modèles appliqués avec succès dans plusieurs États américains, cette mesure consiste à faire participer les détenus solvables aux frais matériels de leur incarcération (hébergement, restauration). L’accès à un standing cellulaire amélioré ou à des services spécifiques serait ainsi indexé sur une contribution financière directe. Loin d’être une simple mesure budgétaire classique, le pay to stay responsabilise l’individu face au coût que ses actes imposent à la collectivité. Les fonds ainsi levés permettraient d’abonder directement le budget de l’administration pénitentiaire, offrant un levier d’autofinancement inédit.
Le délabrement de notre système carcéral n’est pas une fatalité budgétaire ; il est le produit d’un manque de courage politique et d’agilité logistique. Pour protéger la société et rendre à la sanction sa crédibilité, la fermeté de l’exécution doit enfin s’allier à l’efficacité de la réhabilitation.
Marine Hannouna, analyste au Millénaire et co-auteure du rapport « Une politique carcérale adaptée au XXIᵉ siècle. Pour un réarmement carcéral face aux évolutions de la violence »
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