Dans son dernier ouvrage « Les Femmes entrent en révolution » (Taillandier), l’historien Loris Chavanette revient sur le rôle de ces dernières dans la dynamique révolutionnaire. Propos recueillis par Arnaud Benedetti.

1/ Vous considérez les journées des 5 et 6 octobre 1789 comme un moment de bascule peut-être plus décisif encore que la prise de la Bastille. En quoi le retour forcé de Louis XVI et de la famille royale à Paris transforme-t-il profondément la nature du pouvoir et le cours de la Révolution ?

En revenant sur ces journées qui conduisirent le roi et la reine à rentrer à Paris et à s’enfoncer dans un abîme de malheurs, le chancelier Pasquier écrit qu’il lui semblait que « dans l’espace de dix jours, dix années se fussent écoulées sur leurs têtes. » Ces « dix jours » auxquels il fait référence, du scandale du banquet des gardes du 1er octobre à l’installation de la famille royale aux Tuileries, peuvent même être considérés comme « la fin du règne de ce monarque », Jean-Christian Petitfils parlant même du « premier épilogue de la monarchie ». Au lendemain de la prise de la Bastille, Louis XVI avait été proclamé « restaurateur de la liberté des Français » et à part sa venue à Paris le 17 juillet, il n’avait perçu les événements que de loin, tandis qu’à l’automne, il voit les foules parisiennes déferler sur Versailles même et le prendre à partie. Lui et sa famille, de même que ses gardes du corps, sont ciblés par les manifestants parmi lesquels essentiellement des femmes. Cela a pour conséquence que le retour forcé du roi dans la capitale a la saveur d’une profonde désacralisation de son autorité et de son pouvoir. Burke, Chateaubriand et d’autres avec eux ne s’y sont pas trompés : la monarchie ne se relèvera jamais de la poussière du trajet d’octobre quand les Parisiens ramènent pareils à des trophées les fantômes de Louis XVI et de Marie-Antoinette au château des Tuileries où ils vont être des prisonniers de fait désormais dans la main des révolutionnaires. La légitimité du pouvoir royal va dégringoler palier par palier, en passant par l’humiliation de Valmy et l’humiliation de Louis XVI forcé à boire le vin du peuple avec un bonnet phrygien sur le crâne au sein même de son palais, jusqu’au parricide du 21 janvier. Cette chute verticale commença dès l’ouverture des États généraux, comme l’a montré Emmanuel de Waresquiel, elle s’accentua avec la prise de la Bastille, puis elle devint radicale et incompressible avec la marche des femmes sur Versailles où le pays entre dans une nouvelle société, un âge nouveau, avec le jeu des sociétés populaires – les futurs Jacobins –, les journaux comme celui de Marat, et l’habitude de la foule de faire de Louis XVI un pion, ne voyant pas en lui le roi de la révolution qu’il aurait pu devenir. Il y a un exemple qui illustre cette décrépitude du pouvoir et des institutions même : non seulement la foule des manifestants a pénétré l’enceinte de l’Assemblée constituante à Versailles pour influencer les débats et votes des députés, mais en plus l’opposition parlementaire au parti dit patriote et démocrate démissionne massivement de l’Assemblée car elle refuse de siéger à Paris sous la pression des futurs sans-culottes. Ainsi non seulement symboliquement le pouvoir change de nature, mais le rapport de forces à l’Assemblée, donc le jeu institutionnel, est faussé avec ces démissions en cascade. La monarchie constitutionnelle est condamnée d’avance, peut-on dire, à végéter, et plus tard à s’écrouler, la dynamique révolutionnaire n’étant jamais pour elle, excepté de rares exceptions. Pour la première fois, écrit Jules Michelet, le peuple français pense que « la Révolution est finie ». Elle ne faisait en réalité que s’accélérer, se radicaliser, et ce sont les femmes qui ont été les moteurs de cette transformation, ce qui ouvre également un nouvel horizon, plus élargi, à la naissance de la démocratie dite moderne. C’est l’axe de ce livre sous la forme interrogative.

2/ Ces femmes marchent d’abord sur Versailles pour obtenir du pain et assurer la survie de leurs familles. À quel moment cette révolte frumentaire devient-elle, selon vous, une véritable insurrection politique ? Peut-on distinguer clairement, chez elles, la nécessité sociale de la conscience révolutionnaire ?

Les femmes ont toujours été en première ligne des révoltes populaires pour cause de disette, notamment parce qu’elles étaient en charge de l’alimentation au sein du foyer domestique. Cela s’est vu lors de plusieurs mouvements populaires au XVIIIe siècle, à l’occasion de la guerre des farines par exemple. Ce sont elles qui font la queue aux portes des boulangeries des nuits entières espérant acheter du pain pour leurs enfants. Et début octobre, le pain est rare, mauvais et très cher, ce qui excite la colère populaire. Elles vont donc d’abord demander du pain au roi, sachant qu’à l’occasion du banquet des gardes du 1er octobre au château, les vivres et le vin furent en abondance. On veut donc prendre le pain où il est pour ne pas mourir de faim. La politisation de ce mouvement féminin naît à la suite de ces besoins engendrant des émotions collectives puissantes, notamment après que la rumeur a commencé à se répandre qu’au banquet, la cocarde nationale a été foulée aux pieds. Il y a un véritable désir de venger cette insulte à la Révolution. On marchera aussi sur Versailles pour faire rendre gorge aux gardes du corps du roi de leur volonté d’humilier la Révolution. Tout s’imbrique spontanément, ce qui fait écrire à Michelet et Quinet au XIXe siècle que les journées d’octobre sont la manifestation de la spontanéité des foules décidant de ne pas rester à la marge de l’histoire. Et puis il y a indubitablement, à côté de la nécessité sociale, la part de conscience de participer à un mouvement de plus grande ampleur, à savoir exiger du roi sa venue à Paris. Cela fait plusieurs semaines que les Parisiens s’attroupent au Palais-Royal et demandent à grands cris : « Le roi à Paris ! » C’est le slogan d’octobre, très politique celui-ci puisque l’on souhaite séparer la famille royale de la cour et de ses conseillers jugés mauvais et contraires aux intérêts de la nation. L’institution royale est donc prise pour cible et sommée de se réformer, puisque la venue du roi à Paris impliquerait également l’installation de l’Assemblée sur les bords de la Seine. Octobre a vu cette transformation et c’est depuis que les pouvoirs exécutif et législatif sont parisiens. Là encore ce sont les femmes à la manœuvre. Ont-elles été guidées et manipulées par les orateurs de la Constituante – on pense à Mirabeau et à Philippe d’Orléans –, auquel cas elles auraient été politisées malgré elles, ou bien est-ce le torrent révolutionnaire qui enflamma les esprits et donna l’idée aux femmes de se mettre en marche avec ces revendications mixtes, politiques et sociales à la fois ? Le livre ouvre des perspectives de ce point de vue. On peut en effet parler de conscience révolutionnaire en germe avec ces femmes du peuple parce qu’elles agissent pour la première fois comme groupe social homogène avec des revendications politiques. On ne naît pas révolutionnaire, on le devient. Et ce sont les événements torrentiels de l’été et de l’automne qui leur donnent un sentiment de légitimité populaire à même de peser sur les corps constitués et même leur dicter la conduite à tenir, au besoin par l’usage de la violence. Par contre, il n’y a pas encore de conscience féministe à l’époque. On peut dire de ce point de vue que les journées d’octobre ont créé un précédent. À partir de ce jour, elles sont héroïsées dans la presse, notamment sous la plume de Camille Desmoulins, la Commune de Paris frappe même des médailles saluant leur action. Paradoxe de cette histoire, il a donc été donné à celles que l’on croyait, en ce siècle, les plus faibles de la nature et les moins aptes à penser librement, de présider à ce renversement des choses pouvant être qualifié de changement d’époque. Ce sont les « héroïnes de Paris », comme on commence à les appeler, qui font l’histoire sans savoir vraiment l’histoire qu’elles écrivent. L’espace d’un instant, ce sont elles les souveraines de la Révolution et l’on peut lire dans la presse cet éloge de leur conduite : « Nous pouvons nous flatter que voilà notre liberté raffermie ; elle en avait besoin, elle ne devait plus durer qu’un moment, elle était ruinée de toutes parts… Et ce sont les femmes qui nous l’ont rendue ! De quelle gloire immortelle elles viennent de s’environner ! » En somme, si elles n’avaient pas de véritable conscience révolutionnaire avant octobre, la dynamique des événements et leur victoire à ce moment-là sont de nature à leur en donner une. En définitive les journées d’octobre comptent parmi ces journées révolutionnaires où le peuple parisien revendique une légitimité démocratique, même si celle-ci n’est pas encore celle venant combattre la légalité parlementaire comme ce le sera plus tard. Ces journées aident néanmoins à comprendre la question du transfert de souveraineté à cette époque, du roi d’abord à la nation, avant qu’il y ait compétition problématique entre la démocratie indirecte des assemblées et celle directe et violente des insurrections. La Révolution française y apparaît plurielle, complexe, à la croisée de ces deux chemins où le légalisme est toujours en porte-à-faux.

3/ Les “Poissardes” ont longtemps été représentées comme des femmes incontrôlables, violentes ou manipulées par des meneurs masculins. Quelles archives vous ont permis de dépasser cette caricature et de restituer leurs motivations, leurs paroles et leurs individualités ?

Les Poissardes sont le ferment, le noyau dur, de ce mouvement. Je consacre un chapitre important du livre à faire leur portrait pour comprendre qui elles étaient et ce qui les définit. J’ai ainsi pu découvrir qu’elles bénéficiaient d’un statut spécial depuis Saint-Louis qui leur a conféré des droits et privilèges afin d’en faire un relais populaire pour tout ce qui concerne l’alimentaire dans la capitale, centre névralgique du pays. En 1789, cela fait des siècles qu’elles sont autorisées à présenter leurs hommages au palais lors d’une naissance ou d’un mariage royal ou princier à titre d’exemple. Il faut dire qu’elles sont le ventre de Paris, la plaque tournante des questions alimentaires en tant que marchandes de la halle. Leur nom vient d’ailleurs de la vente du poisson, et on les appelait aussi les « harengères ». Tout ce qui concerne l’alimentation passe entre leurs mains. Pour faire leur portrait, j’ai bénéficié des travaux de nombreux historiens comme Daniel Roche, David Garrioch, Dominique Godineau, ou encore plus récemment Katie Jarvis, qui a livré une étude fouillée sur l’univers des marchés parisiens. J’ai ainsi pu approfondir que toute une littérature des XVIIe et XVIIIe siècles les prenait pour personnages principaux dans le registre de la comédie sociale, faisant ainsi ressortir leur langage haut en couleur, si singulier et pétillant de bons mots, et de traits d’esprit. Les insultes hilarantes pleuvent dans leur langue triviale et vivante, le véritable argot parisien qui se perd peu à peu aujourd’hui. Leur caractère éruptif et sanguin se perçoit sous la plume de Louis de Tilloy, dit Lécluse, ou encore du poète Vadé, auteur truculent de La pipe cassée, où les rixes abondent, notamment lorsque ces marchandes vont chercher leurs époux en train de s’enivrer à la taverne ; l’une d’elles jette au groupe d’hommes : « Si je prends mon sabot, je vous torcherai la gueule. » Ce sont elles qui marchent sur Versailles et font la Révolution avec de l’eau-de-vie et leur langage courroucé prenant notamment Marie-Antoinette pour cible. Pour refaire l’histoire d’octobre, heure par heure, je me suis basé sur l’enquête judiciaire menée par le tribunal du Châtelet ayant donné lieu à des centaines d’auditions de témoins, acteurs et aussi actrices de ces journées. J’ai ainsi pu découvrir les témoignages des Poissardes qui ont marché sur Versailles, celles ayant été reçues par Louis XVI en personne le soir du 5, et aussi celles ayant pénétré par effraction dans les artères du château le matin du 6. Bien sûr on y rencontre cette virulence et cette violence, mais n’en déplaise à ceux jugeant l’histoire avec des œillères et des idées préconçues, oui cela arrive encore, il faut différencier le noyau d’excitées et radicales qui veulent faire couler le sang, de l’immense majorité des femmes d’octobre qui déplorent les excès de ces journées et en sont même parfois les victimes. Je veux donner un exemple : Louison Chabri est celle présentée au roi le soir du 5, elle s’évanouit dans ses bras de fatigue et de faim, elle obtient du pain pour le peuple, mais en retrouvant ses congénères devant les grilles du palais, elle est à deux doigts de se faire lyncher par les enragées. Elle est le visage de ces journées et bientôt, on lui rendra un bel hommage à Paris, j’en suis très heureux, car les minorités violentes de chaque émeute ne doivent pas faire oublier l’essence même de ces journées où des femmes humbles vinrent demander du pain pour leur famille. En regardant à la loupe ces poissardes, on se rend compte qu’elles sont loin des fameuses « tricoteuses » de la guillotine. L’histoire sert à mettre de la complexité et à étudier au plus près des faits le vivant qui la constitue. Elle n’est ni manichéenne ni écrite en noir et blanc. En résumé, j’explique que les journées d’octobre ne se réduisent pas à l’assassinat des deux gardes du corps ayant défendu la reine et ayant eu la tête tranchée. Je fais le récit de chacun des troubles, chacune des aspirations, et le sang versé ne doit pas occulter les élans de bonté de la plupart de ces femmes.

4/ Votre récit met en présence deux figures féminines que tout semble opposer : les femmes du peuple parisien et Marie-Antoinette. Ces journées constituent-elles seulement l’affrontement de deux mondes sociaux ou révèlent-elles également deux manières, radicalement différentes, pour les femmes d’entrer dans l’histoire politique ?

Je vous répondrai en soulignant premièrement que les femmes ont eu une forte influence dans les sphères intellectuelles et aristocratiques tout au long du XVIIIe siècle. On dit même qu’elles « régnaient » en ce temps. Cette vision est juste mais microscopique quand on la compare au statut que leur réserve globalement la société patriarcale française. Marie-Antoinette est l’archétype de cette quête d’indépendance et de vie privée, même d’influence politique sur les choix de son époux. J’en fais un long portrait là aussi afin de percer les figures de l’« Autrichienne » et de « Madame déficit », la calomnie s’étant abattue sur elle avec une virulence rarement égalée, ce qui a commencé avant la Révolution et s’est prolongé pendant le cours de celle-ci. Octobre la voit aux prises avec les marchandes, filles du petit peuple, qui disent vouloir « faire des cocardes avec ses boyaux » faisant de la reine la face immergée de la contre-révolution, ce qui n’est pas faux au demeurant. C’est donc un choc, et même un duel, entre deux mondes qu’il fallait restituer afin de saisir le contraste entre ces deux types féminins. D’un côté l’individualité de la reine, de l’autre cette masse de femmes simples, lesquelles allèrent jusqu’à pénétrer dans les appartements de Marie-Antoinette pour la violenter. La reine sait affronter avec une rare dignité cette colère, mêlée de rage, contre elle. Quand elle paraît au balcon surplombant la cour de marbre du palais, le matin du 6 octobre, le face-à-face se colore d’une intensité dramatique. La reine en sortira en pleurs, mais en ayant su inspirer de l’admiration de la part même des partisans de la Révolution. Le révolutionnaire Duquesnoy tient un journal et y témoigne pour sa part : « Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle a eu constamment la contenance la plus ferme, la plus assurée, et qu’elle a déployé un très grand courage. » Cette attitude trouve un écho, quelques années plus tard, dans l’extraordinaire dignité dont elle fait preuve devant le tribunal révolutionnaire, où elle endure sans faiblir les calomnies les plus infâmes. Ces deux épisodes, sur le balcon du château de Versailles puis à la barre du Tribunal révolutionnaire, d’abord en reine de France, ensuite sous le nom de « veuve Capet », marquent les deux temps forts de sa destinée. Ce sont d’ailleurs deux épisodes de sa vie se déroulant au mois d’octobre. La reine savait l’importance des journées révolutionnaires de 1789 puisqu’elle diligenta elle-même une enquête auprès de ses gardes du corps pour savoir ce qui s’était très exactement passé durant l’invasion du château. On retrouva des dizaines de lettres de ses gardes dans une armoire aux Tuileries lors du 10 août. C’est aussi cette source qui m’a permis de retracer vingt-quatre heures de la vie de la reine entre les 5 et 6 octobre. Pas d’histoire d’octobre sans ces archives exceptionnelles.

5/ Les femmes contribuent directement à faire ratifier la Déclaration des droits de l’homme et à ramener le roi à Paris, mais demeurent ensuite exclues de la citoyenneté politique. Comment expliquer ce paradoxe : la Révolution a-t-elle été rendue possible par l’action des femmes avant de chercher à les écarter de l’espace public ?

Je dis souvent que c’est aussi dans le sang des femmes que la Révolution dérapa, pour emprunter à François Furet sa jolie expression. Dans l’espace public, les femmes avaient déjà exprimé leur engagement révolutionnaire, comme en témoignent les journées d’octobre 1789. Initialement motivées par des difficultés économiques, leurs mobilisations évoluèrent progressivement vers des revendications politiques, faisant d’elles un acteur essentiel de la dynamique révolutionnaire. À partir de 1789, un vaste mouvement de revendications féminines se développa, conduisant à plusieurs avancées juridiques significatives, notamment l’instauration du divorce ainsi que la reconnaissance d’une plus grande égalité au sein du mariage et en matière successorale.

Olympe de Gouges, qui proposa dans l’indifférence généralisée sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, dédiée d’ailleurs à la reine de France, fut guillotinée pour s’être mêlée de politique. En réalité, la plupart des dirigeants révolutionnaires, à la notable exception de Nicolas de Condorcet, entendaient cantonner les femmes à la sphère domestique. Royalistes traditionalistes et jacobins montagnards se retrouvaient dans cette proscription des droits des femmes parce qu’on ne voulait pas qu’elles deviennent citoyennes, alors qu’elles avaient joué un rôle décisif en octobre 1789 dans la ratification de la Déclaration des droits par Louis XVI. À la fin du mois d’octobre 1793, soit seulement quatre ans après les journées d’octobre 1789, le conventionnel Jean-Pierre-André Amar présenta un rapport préconisant l’interdiction des clubs féminins. Selon lui, les femmes ne possédaient ni les qualités morales ni les capacités physiques nécessaires et devaient, par conséquent, être exclues des débats publics. Cette conception issue du naturalisme de Jean-Jacques Rousseau se résume dans cette affirmation du député jacobin : « En général, les femmes sont peu capables de conceptions hautes et de méditations sérieuses (…). Une femme ne doit pas sortir de sa famille pour s’immiscer dans les affaires du gouvernement. » Ce rapport fut adopté à l’unanimité par la Convention, qui enverra les députés girondins à l’échafaud dès le lendemain. Pour suivre ces péripéties d’une émancipation à peine entrevue, déjà détruite, j’ai suivi le parcours de deux femmes d’exception, les deux seules persécutées et emprisonnées pour leur rôle supposé dans les journées d’octobre : je parle de Reine Audu, une marchande de la halle, et Théroigne de Méricourt, l’amazone. Toutes deux ont été héroïsées avant de finir leur existence dans la douleur de l’enfermement à l’asile comme aliénées mentales. Oui la Révolution fut ingrate avec elles, et après avoir aboli le privilège des nobles, n’alla jamais jusqu’à s’emparer véritablement de la question de l’autre privilège de naissance : celui masculin de naître homme. Bien sûr il faut contextualiser et se remettre dans les consciences de l’époque pour juger cet oubli des droits des femmes. L’anachronisme est dangereux car il n’existe pas ou peu de conscience féministe à l’époque, à part quelques exceptions dignes d’être soulignées, telles Olympe, Théroigne et d’autres. Quand je dis cela, ce n’est pas faire de l’histoire cédant à la mode wokiste, sinon on en viendra à ne plus pouvoir étudier l’histoire des femmes de 1789 sans être caricaturé. C’est au contraire l’histoire du droit et des institutions qui montre bien que la France fut loin d’être pionnière en la matière. Il suffit de citer les règles successorales masculines du trône jusqu’à une époque récente – on dit la loi salique – pour se rendre compte que la France a peut-être moins de leçons à donner que certaines à recevoir dans son histoire. Sans cela, peut-être aurions-nous encore une monarchie, allez savoir. Je plaisante un peu en formulant cela ainsi. Uchronie et histoire ne font pas bon ménage, même si ce sont les silences de l’histoire, en même temps que ses murmures, qui font tout le sel de la recherche.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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