La carrière du diptyque La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry ressemble étrangement au destin du Général lui-même pendant la Deuxième guerre mondiale. Le premier volet, L’âge de fer, sorti le 3 juin dernier, avait connu un démarrage modeste – comme De Gaulle l’a connu à Londres en 1940 – avant de conquérir un public nombreux par le bouche à l’oreille (c’est-à dire, à notre époque, de réseau social à réseau social). La seconde partie, J’écris ton nom, sortie trois semaines plus tard, n’a fait que confirmer la ferveur du public français pour cette œuvre monumentale et atypique, qui évite aussi bien l’hommage officiel que le dénigrement « déconstructeur ». Son vrai message est ailleurs et résonne bien plus fort : l’engagement d’une jeunesse héroïque pendant la guerre, au nom du Général.

Bluff

Dès la toute première séquence de L’âge de fer, l’on découvre un militaire pas comme les autres.

Nous sommes en mai 1940. Le colonel de Gaulle – il sera fait général à titre provisoire peu après – repousse des blindés allemands lors de la bataille de Montcornet. De Gaulle paraît fantasque, il prend des risques inconsidérés, mais par son simple aplomb, il impose sa volonté aux soldats.

C’est une dimension de De Gaulle qu’on avait peu vue dans le cinéma jusqu’ici, celle d’un de l’homme d’action qui prend des risques énormes, et recourt sans complexe au bluff. [1]

Autoritaire et susceptible

La biographie de référence, De Gaulle : Une certaine idée de la France de Julian Jackson, qui a servi de guide historique à Antonin Baudry, met un bémol aux exploits du Colonel de Gaulle, en citant notamment le capitaine Paul Huard, membre de son état-major lors de la bataille de Montcornet. Huard décrit le style De Gaulle comme « un commandement indépendant, exclusif, autoritaire et égocentrique, basé sur la conviction que son jugement était, en toute occurrence, le meilleur sinon le seul valable (…) »[2] Le biographe observe que, parmi les militaires qu’il a commandés pendant cette bataille, aucun ne l’a rejoint à Londres : « (…) ces trois semaines de commandement semblent indiquer que de Gaulle n’avait pas toutes les qualités humaines requises pour devenir un chef militaire capable de souder et d’enflammer ses troupes sur un champ de bataille. »

« Profanation » ?

Pour Julian Jackson, le bilan de Montcornet est donc mitigé et on retrouve ce portrait en demi-teintes dans tout le livre. Il cite de nombreux faits et témoins qui montrent l’intransigeance et l’orgueil excessif du Général. Par exemple ce qu’a déclaré l’homme politique britannique (et futur Premier ministre) Harold Macmillan, qui fréquente souvent De Gaulle pendant la Guerre : « L’arrogance qui rend parfois quasiment impossible tout rapport avec lui est le revers d’une extrême sensibilité. Je n’ai jamais rencontré d’homme aussi désagréable et aussi sentimental. » [3] Ce diagnostic ne permet-il pas de comprendre des attitudes pour le moins problématiques du Général revenu au pouvoir, notamment lors de la décolonisation de l’Algérie avec l’abandon des Pieds-noirs d’Oran à la vindicte du FLN, récemment analysé par la Nouvelle Revue Politique ?[4]

Le film reprend cette prise de distance avec l’homme du 18 juin, en ajoutant une dimension romanesque au personnage :« j’ai reconnu en lui un personnage que j’adore, Don Quichotte », déclare Antonin Baudry dans le dossier de presse qui accompagne le premier volet. Un Don Quichotte qui a même son Sancho Panza – le personnage fictif Blazej, un plombier devenu serviteur de De Gaulle à Londres. Dans un entretien savoureux avec le magazine Le Grand Continent, le réalisateur affirme vouloir désacraliser le Général, il utilise même le terme provocateur de « profanation. »[5]

Effectivement, le comédien Simon Abkarian donne à son interprétation de De Gaulle une dimension quasi-grotesque : il est raide comme un piquet, multiplie les poses théâtrales et défend avec grandiloquence la France éternelle, alors que ses chaussettes sont trouées. De Gaulle se contemple lui-même jouant à De Gaulle. Les Anglais se moquent de sa silhouette étrange et même Churchill, taquin, le surnomme la « gouvernante ». En 1940, il ne parle même pas anglais, ce De Gaulle qui reste muet lors d’une conférence à Londres, censée se passer dans la langue de Shakespeare. Et en Afrique, il affirme que « Les moustiques ne piquent pas le Général de Gaulle »… avant de se retrouver au lit foudroyé par la malaria.

Une « chimère » vraiment ?

Dans ce même entretien, Baudry affirme : « De Gaulle invente une chimère. Et ensuite il essaie de la faire exister. À la fin du premier film, elle existe. »

« Chimère », le mot paraît excessif, car dans son refuge à Londres, on voit rapidement arriver des gens de grande valeur : des marins bretons, de jeunes militaires, Leclerc et Kœnig, René Pleven, assistant de Jean Monnet, le préfet Jean Moulin, tous jeunes.

Et puis il y a le récit parallèle autour de Fernand, figure centrale du premier volet et un peu oublié par les commentaires du film. Fernand Bonnier de La Chapelle est un figure personnage, connue dans les annales pour avoir tué l’amiral Darlan, homme clef de Vichy – passé, en éternel opportuniste, dans le camp allié après le débarquement en Afrique du Nord. Baudry présente cet assassinat comme commis au nom de De Gaulle, alors le jeune Fernand était dans la réalité d’obédience monarchique. Tout cet épisode reste un peu obscur dans l’historiographie, Jackson ne croyant pas à la responsabilité directe de De Gaulle. Baudry donne aussi à Fernand le rôle (fictif) d’organisateur avec ses amis Pierre et Livia – qui eux sont des personnages de pure fiction – , de la manifestation du 11 novembre 1940 à Paris. Et que crient-ils dans le film, ces jeunes gens, devant l’Arc de Triomphe ? Évidemment « Vive De Gaulle ! »

Or tous ces jeunes hommes et femmes qu’on voit dans La Bataille de Gaulle, militaires et civils, à Londres, à Paris, en Afrique, risqueraient-ils leurs vies pour un Don Quichotte, pour un vendeur de « chimères » ? Évidemment non. C’est qu’ils croient en cette idée de la France résistante qui refuse la défaite et la compromission de Vichy : double refus insufflé et incarné justement par le Général de Gaulle.

AMGOT

Encore faut-il que De Gaulle parvienne à convaincre les Alliés de sa légitimité – faute de légalité. Ce combat dure tout au long de La Bataille de Gaulle car la position du Général comme chef incontestable de la France Libre n’est jamais assurée. Même Churchill, qui l’a pourtant accueilli à Londres en 1940 et qui lui a donné les moyens d’exister et d’agir, le lâche à plusieurs reprises, lassé par l’obstination et les maladresses du Général, mais aussi sous la pression de Franklin D. Roosevelt.

Le président américain ne croit en effet absolument pas en De Gaulle, lui préférant des figures plus proches de Vichy, Darlan, puis Giraud, pour des raisons pragmatiques (le contrôle de l’Afrique du Nord), mais aussi par antagonisme politique et antipathie personnelle. Quand Roosevelt reçoit le Général à Casablanca, il est entouré d’agents de sécurité armés mal dissimulés derrière un rideau, une scène qui vient de la biographie de Jackson. Roosevelt ordonne même que la France de l’après-Débarquement soit gérée comme un territoire militaire américain (AMGOT : Allied Military Government of Occupied Territories). Baudry insiste lourdement sur l’obsession anti-gaullienne du président américain qui pourrait rappeler l’attitude d’un autre occupant actuel de la Maison Blanche.[6]

Héroïsme

Pour contrer ces attaques, De Gaulle se voit obligé de recourir à des opérations très osées – à l’image de sa bataille de Montcornet – ou d’agir par ruse. C’est l’un des grands mérites de La Bataille de Gaulle que de nous montrer justement tous les risques que De Gaulle et ses partisans prennent – notamment Kœnig et Leclerc, et Jean Moulin bien sûr. Cette France libre, aussi déterminée que démunie, multiplie les coups de poker sur tous les terrains : militaire, politique, diplomatique, intérieur et extérieur. De Brazzaville à Dakar, de Londres à Alger, de Bir-Hakeim à Lyon. Lyon où la jeune Livia poursuit son aventure (fictionnelle): on l’avait rencontrée à Paris, lors de la manifestation du 11 novembre 1940, on la retrouve dans la proximité de « Rex ». Juive, elle parvient à traverser toute la guerre (et les deux volets du film) en devenant une véritable icône de la résistance des jeunes Français.

L’histoire n’est jamais écrite

Dans ses Mémoires de guerre, De Gaulle a lui-même revendiqué la nature de son combat : « À quarante-neuf ans, j’entrais dans l’aventure, comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries. »[7] Une aventure, c’est finalement le qualificatif qui convient à cette Bataille de Gaulle. Baudry réussit à nous entrainer dans cette épopée grâce à une mise en scène flamboyante et lyrique, hélas partiellement gâchée par une musique envahissante. Par une qualité rare aussi : nous faire revivre l’histoire non pas comme un acquis mais dans son émergence même, au jour le jour, dans l’incertitude constante d’un avenir qui est tout sauf « écrit d’avance ».

Elle parvient enfin à rendre un superbe hommage à l’héroïsme de ces hommes et de ces femmes, jeunes et moins jeunes, qui se sont battus, ensemble, pour la liberté. Message d’une grande puissance, notamment pour la jeunesse à laquelle ce film offre un hymne éblouissant, de Leclerc à Livia, de Moulin à Fernand. Message clairement destiné à notre époque désabusée, démotivée et démobilisée, alors même que notre liberté est, à l’intérieur comme à l’extérieur, à nouveau si menacée.

« Liberté », le titre du célèbre poème de Paul Élouard dont le second volet de La bataille de Gaulle emprunte le leitmotiv : J’écris ton nom.

[1] En 2020 sortent deux adaptations cinématographiques consacrées à De Gaulle : un film, avec Lambert Wilson dans le rôle-titre, et une mini-série télévisuelle, De Gaulle, l’éclat et le secret, avec Samuel Labarthe. Le film avec Lambert Wilson se focalise sur la période de juin 1940 et nous montre un homme de famille avec une affection particulière pour sa fille Anne, trisomique, la mini-série frappe par la prestation d’acteur de Labarthe qui reproduit à la perfection la gestuelle du Général telle qu’on la connaît. Mais dans les deux cas, on reste dans le domaine de la reconstruction historique assez académique.
[2] Julian Jackson : De Gaulle : Une certaine idée de la France, traduction française de Marie-Anne de Béru. Éditions du Seuil, Paris, 2018, p. 141.
[3]»Julian Jackson : De Gaulle ( …), p. 259.
[4] Guillaume Zeller : « Massacre d’Oran – un silence insupportable ». Nouvelle Revue Politique, 5 juillet 2026.
[5] Le Grand Continent, 24 mai 2026
[6] Dans l’entretien avec Le Grand Continent, Baudry compare lui-même les rapports entre De Gaulle et Roosevelt avec ceux entre Trump et Zelinsky.
[7] De Gaulle, Mémoires de guerre DGM, p. 73.

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