Dans une lettre ouverte aux candidats à la Présidentielle 20 professionnels et experts de la santé en appellent à un renforcement des politiques de prévention.

Nous cherchons partout comment contenir la dépense publique. Mais une partie des économies possibles se joue avant la dépense elle-même. Maladies chroniques, perte d’autonomie, épuisement des aidants, ruptures professionnelles, addictions : agir plus tôt peut éviter ou différer des coûts humains, sociaux et économiques importants. À l’approche de 2027, la prévention mérite aussi d’être pensée comme une politique économique.

Nous savons ce que coûte la maladie. Beaucoup moins ce que coûte l’absence de prévention. Une hospitalisation, un traitement, un arrêt de travail, un accueil en Ehpad : ces dépenses sont identifiées, chiffrées, rattachées à des budgets. Mais combien coûte une maladie chronique dont on aurait pu retarder les complications ? Une perte d’autonomie que l’on aurait pu différer ? Une addiction ou un trouble des conduites alimentaires que l’on aurait pu prévenir ? L’épuisement d’un aidant faute d’accompagnement précoce ? Des arrêts de travail liés à des difficultés professionnelles, sociales ou familiales repérées trop tardivement ? À l’approche de l’élection présidentielle, alors que la maîtrise des dépenses publiques s’imposera nécessairement dans le débat, cette question mérite d’être posée : combien nous coûte ce que nous ne prévenons pas ?

Prévenir en santé, c’est aussi éviter des coûts de société

La prévention a progressé en France, notamment à travers la vaccination, le dépistage, l’éducation thérapeutique, l’activité physique adaptée, la prévention de la perte d’autonomie ou encore les rendez-vous de prévention à différents âges de la vie. Ces avancées concernent largement la prévention des risques, le repérage précoce ou l’accompagnement de situations déjà identifiées. Il reste davantage à construire en amont, dans une logique de prévention primaire et de préservation de la santé.

Agir suffisamment tôt peut éviter qu’une fragilité ne s’aggrave et n’entraîne, à terme, des conséquences humaines et financières plus lourdes.

Retarder les complications d’une maladie chronique peut réduire des années de traitements, mais aussi le nombre de consultations médicales et d’hospitalisations. Prévenir le risque de chute chez les seniors peut contribuer à préserver leur autonomie, éviter certaines hospitalisations et favoriser leur maintien à domicile. Le cout annuel des chutes est estimé à 2 mds€. Prévenir l’épuisement d’un aidant, c’est préserver sa santé, mais aussi son activité professionnelle et sa capacité à accompagner son proche. Agir tôt sur les difficultés rencontrées au travail peut éviter certains arrêts prolongés et des situations de désinsertion professionnelle.

Le coût de l’inaction ne pèse donc jamais sur un seul budget. Il se répartit entre l’Assurance maladie, les entreprises, les collectivités, les politiques sociales et les familles.

À l’inverse, les bénéfices d’une même action de prévention peuvent produire des effets à plusieurs niveaux. Soutenir un aidant bénéficie à sa santé, mais aussi à son activité professionnelle et à la personne qu’il accompagne. Si l’aidant a une activité professionnelle, cela bénéficie aussi aux entreprises et aux comptes sociaux. Préserver l’autonomie d’une personne âgée, c’est préserver sa qualité de vie, soulager ses proches et éviter certaines dépenses liées à la dépendance.

C’est précisément cette répartition des coûts évités et des bénéfices qui rend l’impact économique de la prévention difficile à appréhender : l’action menée est immédiatement « visible », tandis que ses effets peuvent apparaître plus tard et dans plusieurs budgets à la fois.

Évaluer une politique de prévention suppose donc de regarder au-delà de son coût immédiat et de mesurer aussi ce qu’elle permet d’éviter ou de différer dans la durée.

Mais l’enjeu économique ne tient pas seulement aux coûts évités. Il tient aussi à la manière dont nous utilisons les ressources déjà disponibles. Faire mieux avec l’existant, c’est mieux articuler les ressources, mutualiser lorsque les besoins se rejoignent et éviter de multiplier des réponses parallèles lorsque certaines pourraient être communes. Mutualiser ne signifie pas pour autant uniformiser. Il s’agit de préserver les réponses spécifiques lorsqu’elles sont nécessaires, tout en mettant en commun ce qui peut l’être.

Agir en amont du soin médical

C’est précisément en amont du soin médical que la prévention prend une part essentielle de son sens. Prévenir, c’est agir à plusieurs temps : avant la maladie, lorsqu’un risque apparaît, mais aussi pour en limiter les conséquences. Or c’est encore le premier de ces temps — celui où l’on peut préserver la santé avant qu’elle ne se dégrade — qui reste peu investi par les politiques publiques. Les citoyens, eux, s’en sont déjà saisis dans leurs pratiques quotidiennes, à travers l’attention portée à l’alimentation, à l’activité physique, au sommeil, à l’équilibre psychique ou encore à la gestion du stress.

Cette appropriation citoyenne reste toutefois profondément inégale : le désir d’agir sur sa santé ne garantit ni l’accès aux ressources, ni les mêmes possibilités de s’en saisir selon les conditions sociales, économiques, territoriales ou les situations de vie.

Parallèlement, cette évolution des comportements trouve encore trop peu de réponses collectives. Or, le rôle de la puissance publique est précisément de créer les conditions, les environnements et l’accès aux ressources qui permettent à chacun d’exercer ce pouvoir d’agir en amont.

Et cet amont ne se joue pas nécessairement sur le terrain médical mais souvent dans les parcours de la vie. Le deuil, l’isolement, l’épuisement d’un aidant, le stress ou une période de fragilité professionnelle ne sont pas nécessairement des maladies. Mais lorsqu’aucune réponse n’est accessible, ces situations peuvent s’aggraver et avoir des conséquences sur la santé, l’activité professionnelle, les politiques sociales ou les proches.

C’est aussi là que se joue l’économie de la prévention : intervenir au bon niveau et au bon moment plutôt que prendre en charge plus tard les conséquences d’une situation qui s’est dégradée. Il ne s’agit pas de médicaliser davantage ces fragilités. Au contraire, mieux articuler les ressources associatives, sociales, territoriales, professionnelles, sportives ou culturelles peut permettre d’apporter des réponses en amont sans reporter systématiquement ces situations vers un système de soins déjà sous tension. La prévention devient alors une question d’organisation collective autant que de santé publique.

L’intelligence artificielle et plus largement le numérique peuvent également constituer des leviers, en allégeant certaines tâches administratives et en aidant à repérer et prédire plus tôt certains risques ou fragilités. Une application peut, par exemple, accompagner le suivi de l’activité physique ou du sommeil, tandis que l’analyse de données peut aider à identifier certains signaux d’alerte et permettre d’agir plus tôt.

Un ministère pour décloisonner la prévention : un enjeu aussi économique

La France a déjà fait entrer la prévention dans l’intitulé d’un ministère : en 2022, le ministère de la Santé est devenu celui de la Santé et de la Prévention. Mais cantonner la prévention à la politique de santé est réducteur : elle concerne tout autant les politiques du travail, de l’autonomie, du handicap, de l’éducation, du sport, de l’environnement, des territoires ou encore de la cohésion sociale. C’est précisément cette dimension transversale qui reste à construire.

C’est pourquoi nous proposons d’aller plus loin avec la création d’un ministère de la Prévention et de la responsabilité citoyenne, ou, à tout le moins, une politique interministérielle de prévention dotée d’un véritable pilotage transversal. Sa vocation ne serait pas d’ajouter une strate administrative, mais de relier ce qui reste trop souvent séparé : identifier les besoins communs, coordonner les ressources, favoriser les mutualisations et évaluer les effets d’une action au-delà du seul budget qui la finance.

Le choix des mots importe. Parler de « responsabilité citoyenne », c’est aussi rappeler que la prévention appartient au citoyen. Elle ne se décrète pas davantage qu’elle ne se prescrit : elle suppose son adhésion, son implication et son pouvoir d’agir. La puissance publique doit créer les conditions du pouvoir d’agir, rendre les ressources accessibles et réduire les obstacles, non décider à la place de chacun de ce qui serait bon pour lui. Une prévention qui prétendrait tout prescrire risquerait d’infantiliser ceux qu’elle entend responsabiliser. Responsabilité citoyenne ne signifie évidemment pas responsabilité individuelle de la maladie. Les déterminants sociaux, économiques, professionnels et environnementaux pèsent sur la santé. Il s’agit précisément d’un partage des responsabilités : créer collectivement les conditions qui permettent à chacun d’agir.

La France investit pour soigner. Le prochain cap consiste à faire de la prévention une politique d’efficience collective : mieux utiliser ce qui existe, agir suffisamment tôt et regarder la dépense à l’aune de ce qu’elle permet aussi d’éviter.

Dans le débat budgétaire qui accompagnera nécessairement la présidentielle, le coût de l’action devrait désormais être mis en regard du coût de l’inaction : combien coûte ce que nous choisissons de ne pas prévenir ?

Dès lors, aux candidats, de partager leur vision et d’argumenter leur position : quelle place souhaitent-ils donner à la prévention dans leur projet de société ?

Une question que nous leur posons à travers cette lettre ouverte et que nous les invitons à mettre en débat.

SIGNATAIRES

  1. Véronique Suissa, docteur en psychologie, directrice générale Association A-MCA
  2. Serge Guérin, sociologue, professeur INSEEC GE
  3. Dr Philippe Denormandie, chirurgien orthopédiste
  4. Pr Antoine Bioy, professeur de psychologie, Université Paris VIII
  5. Dr Alain Ducardonet, cardiologue, Centre de santé et de prévention Ellasante – Paris
  6. Jean Gatel, ancien ministre de l’économie sociale
  7. Vincent Touzé, économiste, Directeur de recherche OFCE Sciences Po
  8. Pr David Spiegel, professeur de psychiatrie, Université de Stanford
  9. Pr Charles Martin-Krumm, professeur, Directeur du Laboratoire de recherche de l’EPP
  10. Dr Marie Floccia, médecin gériatre, CHU de Bordeaux
  11. Dr Adrian Chaboche, médecin, Centre Vitruve, coordinateur d’enseignement Université Versailles
  12. Frédéric Brun, président Association Entre’aide à domicile
  13. Martine Aulagnier, présidente de Passerelle Assis’t Aidant
  14. Maxime Bellego, docteur en psychologie et psychologue clinicien
  15. Joëlle Mignot, psychologue sexologue clinicienne, directrice d’enseignement Université Paris cité
  16. Dr Patrick Bellet, médecin, coordinateur pédagogique, Université de Strasbourg
  17. Dr Tolotra Andriamparany, médecin spécialiste en santé publique
  18. Dr Olivier Benarroche, chirurgien-Dentiste
  19. Dr Pascal Vesproumis, médecin addictologue
  20. Nicolas Jaud, infirmier, Saint-Nazaire

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