Deve Maboungou, expert en intelligence économique et géopolitique, est l’auteur de Décolonisons ! Pour une intelligence économique souveraine africaine.

  1. Dans votre ouvrage Décolonisons !, vous défendez l’idée que l’indépendance politique des États africains ne s’est pas nécessairement traduite par une véritable souveraineté économique et stratégique. Quelles sont aujourd’hui les principales formes de dépendance qui entravent l’émancipation du continent africain ? Peut-on parler d’une nouvelle forme de colonisation, plus discrète, qui passerait désormais par l’économie, les normes et la maîtrise de l’information ?

L’Afrique est aujourd’hui un continent central et un acteur contraint. Centrale logistiquement, démographiquement, numériquement, normativement ; mais, faute d’une intelligence organisée pour défendre cette centralité, elle demeure une vulnérabilité permanente que d’autres sauront toujours mieux exploiter que ses détenteurs naturels. Sa relation au monde reste marquée par une interdépendance asymétrique, héritée de l’histoire coloniale, des ajustements structurels et d’une gouvernance mondiale où l’Afrique reste sous-représentée.

La domination a changé de nature. Elle ne se lit plus dans les uniformes et les gouverneurs nommés depuis les métropoles ; elle est devenue plus élégante, plus technique, plus difficile à nommer, et c’est précisément cette difficulté à la nommer qui la rend efficace. J’en distingue quatre vecteurs.

Le premier est la dette. Un prêt assorti d’une obligation de recourir aux entreprises du pays prêteur, d’un arbitrage dans des juridictions étrangères ou du nantissement d’actifs stratégiques (ports, réseaux électriques, ressources) n’est pas une simple ligne de crédit : c’est une forme de tutelle économique. Le mécanisme n’est propre à aucun créancier ; il a aussi caractérisé les plans d’ajustement structurel des années 1980-1990.

Le deuxième est la normalisation internationale. Les standards techniques, sanitaires, comptables et numériques se négocient à Genève, à Bruxelles ou dans les agences de notation, où la présence africaine est structurellement minoritaire. La prime de risque qui en résulte sur la dette souveraine se chiffre en milliards de dollars chaque année, prélevés sur l’investissement social. Les normes constituent une forme de domination encore plus discrète, et peut-être plus durable dans ses effets parce qu’elle est plus difficile à identifier et à contester.

Le troisième est l’influence, au sens de la socialisation des élites : formations à l’étranger, think tanks, indices de gouvernance et de compétitivité élaborés sans les Africains. Leurs effets se mesurent sur des générations, non sur des mandats. J’en tire le concept de dépendance analytique : laisser à d’autres le soin de définir les problèmes que l’on doit résoudre et les solutions qui nous conviendraient.

Le quatrième est le numérique. L’Afrique est entrée dans la modernité numérique sur des architectures dont elle ne maîtrise ni les normes, ni les infrastructures, ni les algorithmes. L’affaire du siège de l’Union africaine, dont les données ont été transmises vers des serveurs étrangers pendant plusieurs années avant d’être révélées en 2018, en est le cas d’école.

Et cette domination s’accompagne d’une opération plus discrète encore, celle du récit : avant de contrôler les ressources, les normes ou les données, il faut d’abord contrôler la manière dont on parle de celui qu’on entend dominer. L’Afrique a produit les penseurs de cette souveraineté cognitive : Fanon a disséqué l’aliénation coloniale, Cheikh Anta Diop a restitué à l’histoire africaine sa centralité, Mbembe cartographie les formes contemporaines du postcolonialisme. Je crois que la plus grande victoire des puissances extérieures a été de convaincre les Africains que la stratégie n’est pas pour eux, qu’il n’y aurait qu’à choisir son patron avec sagesse plutôt que de chercher à être maître de soi-même. C’est pourquoi l’intelligence économique est d’abord, à mes yeux, une affaire de libération du doute.

  1. L’Afrique est devenue un terrain majeur de confrontation entre puissances, notamment la Chine, les États-Unis, la Russie, la Turquie et les anciennes puissances coloniales européennes. Cette multiplication des acteurs constitue-t-elle une véritable opportunité d’émancipation pour les pays africains ou risque-t-elle simplement de substituer de nouvelles dépendances aux anciennes ?

Les deux, et c’est tout l’enjeu. La guerre froide, puis le moment unipolaire des années 1990-2000, avaient enfermé l’Afrique dans des logiques d’alignement contraint. L’affirmation de la Chine, le retour de la Russie, la montée de l’Inde, de la Turquie, du Brésil et des pays du Golfe ouvrent, pour la première fois depuis les indépendances, un réel espace de diversification des partenariats.

Les données sont connues : avec environ 295,5 milliards de dollars d’échanges en 2024, la Chine est le premier partenaire commercial du continent, et plus de cinquante pays sont insérés dans les réseaux de financement du FOCAC et des Nouvelles routes de la soie ; la Russie, par l’Africa Corps qui a succédé de facto à Wagner, associe présence militaire, accords miniers et influence informationnelle au Sahel et en Centrafrique ; le Golfe et la Turquie font de la mer Rouge un théâtre de rivalités. Ces acteurs, comme la France ou les États-Unis, poursuivent des stratégies qui servent leurs intérêts nationaux et entrent parfois en contradiction avec les nôtres. L’analyse doit s’en tenir à une ligne de crête : ni naïveté, ni paranoïa.

Le concept opératoire est celui de multialignement. La question n’est plus de choisir un camp, mais de négocier simultanément au Nord (normes, accès au marché, régulation financière), à l’Est (infrastructures, énergie, sécurité) et au Sud (chaînes de valeur, ports, numérique). Le levier existe : dans la transition énergétique, les détenteurs de cobalt, de lithium, de manganèse ou de terres rares disposent d’un pouvoir de négociation sans équivalent historique.

Mais ce levier est réversible. Le multialignement peut alimenter des divisions entre États africains que les grandes puissances ont intérêt à entretenir, et chaque partenariat peut devenir un nouveau piège de dette, de dépendance technologique ou de cession d’actifs. D’où ma thèse : l’intelligence économique est le seul instrument permettant de comparer les offres, d’anticiper les conditionnalités et d’éviter de substituer une dépendance à une autre. Concrètement : due diligences stratégiques, projections d’impact à dix ou vingt ans, scénarios de renégociation et clauses de souveraineté systématiques sur les données, les infrastructures et le contentieux. Car la multipolarité ne signifie pas que l’Afrique peut se permettre de ne pas avoir de politique étrangère cohérente. Mais, bien jouée, elle est l’un des leviers les plus puissants d’une politique d’IE continentale efficace.

  1. Vous placez l’intelligence économique au cœur de votre réflexion sur la souveraineté africaine. En quoi la maîtrise de l’information, des données et des stratégies d’influence est-elle devenue aussi décisive que le contrôle des ressources naturelles ? Les États africains disposent-ils aujourd’hui des moyens politiques et institutionnels nécessaires pour mener cette bataille ?

Le rapport Martre de 1994 en a donné la définition fondatrice : « l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution, en vue de son exploitation, de l’information utile aux acteurs économiques ». Et Christian Harbulot a montré, dans La Machine de guerre économique, que la compétition entre ces systèmes structure désormais la puissance. Pour l’Afrique, au centre de toutes les convoitises, cette capacité n’est pas facultative : elle conditionne la possibilité même d’une souveraineté réelle. Chaque contrat minier, chaque accord de télécommunications, chaque partenariat de défense est une bataille d’intelligence économique : la perdent les États qui arrivent à la table avec des dossiers incomplets, des analyses produites par d’autres et une image de marque façonnée par des mains étrangères.

L’asymétrie informationnelle est au cœur du problème. Face à un consortium qui maîtrise les montages contractuels, les garanties croisées et les clauses de résiliation, l’État qui arrive sans diagnostic propre négocie à l’aveugle. La Commission économique pour l’Afrique estime les flux financiers illicites entre 50 et 80 milliards de dollars par an, davantage que l’aide publique au développement reçue : c’est la mesure économique de ce déficit d’information.

À cela s’ajoutent deux dimensions immatérielles. Les données, d’abord : leur captation par des serveurs étrangers constitue une nouvelle forme d’aliénation des richesses du continent. Le récit, ensuite : en reprenant la typologie de Joseph Nye et ses prolongements, je distingue Soft Power (attraction), Sharp Power (déstabilisation, désinformation) et Smart Power (articulation des deux). La vulnérabilité narrative a des effets économiques mesurables : un récit négatif fait fuir les investisseurs, renchérit le crédit et décourage le retour des talents. Construire un Smart Power africain est l’un des enjeux des deux prochaines décennies.

Les États africains ont-ils les moyens de cette bataille ? Mon diagnostic est nuancé. Les obstacles sont réels : une IE marginale et fragmentée, une méfiance envers la coordination interministérielle, des administrations en silos, une dépendance à des analyses extérieures, des CERT nationaux souvent embryonnaires (une trentaine de pays en sont dotés, à des niveaux de maturité très inégaux). Mais l’Afrique ne manque ni de ressources, ni de talents, ni d’idées ; elle manque de l’organisation de sa propre lucidité. Des trajectoires existent : le Botswana par ses diagnostics stratégiques, le Rwanda par sa transformation numérique, le Maroc par sa diplomatie continentale et son engagement dans les batailles normatives. Ce ne sont pas des modèles à copier, mais des preuves que c’est possible.

  1. La France traverse depuis plusieurs années une crise profonde de son influence sur le continent africain, particulièrement dans l’espace francophone. Comment analysez-vous ce recul ? Est-il le résultat d’un rejet durable de la présence française ou de l’incapacité de Paris à repenser ses relations avec des États africains qui entendent désormais défendre plus fermement leurs intérêts ?

Je crois que deux réalités coexistent. D’abord, un sentiment d’incompréhension vis à vis des politiques françaises à l’égard de l’Afrique, ancrées dans des décennies de Françafrique et de frustrations postcoloniales. Ensuite, des opérations de Sharp Power, notamment russes, qui amplifient ce sentiment et ciblent spécifiquement les opinions publiques africaines francophones, comme l’ont montré les réseaux de désinformation démantelés par Facebook et Twitter entre 2019 et 2023. La difficulté est qu’il devient alors très difficile de démêler ce qui relève de l’expression authentique d’une opinion publique de ce qui a été artificiellement mis en circulation. Cette ambiguïté est l’une des armes les plus redoutables du Sharp Power : il travaille dans les angles morts des sociétés, là où la contestation est déjà vive.

À cela s’ajoute la fin d’un modèle. Pendant des décennies, les relations extérieures de nombreux États africains ont été structurées par un face-à-face privilégié, et souvent déséquilibré, avec les anciennes puissances coloniales. L’Afrique navigue désormais dans un environnement de multialignement. La Confédération des États du Sahel, quels que soient ses défis, est la preuve qu’il est possible pour des États africains de redéfinir ensemble leurs alliances de sécurité, et l’exemple du Congo-Brazzaville, qui a conclu en 2023-2024 un accord de partenariat économique global avec les Émirats arabes unis.

Les pistes de recomposition sont d’ailleurs formulées en France même. Le rapport d’Achille Mbembe remis à la présidence française appelle à passer d’une relation « subie » à une relation « consentie et volontaire », fondée sur la codécision, la coresponsabilité et une approche « continent à continent » entre l’Union africaine et l’Union européenne. Un rapport de l’Assemblée nationale de 2023 reconnaît, de son côté, les limites d’une politique trop centrée sur le prisme sécuritaire et parfois marquée par une forme de condescendance ; il plaide pour une doctrine de la « juste distance » et une réforme de la politique des visas.

Il faut rappeler que la France est l’un des pays qui a le plus systématiquement théorisé et institutionnalisé l’intelligence économique comme politique d’État, du rapport Martre à la Délégation interministérielle créée en 2009. Il existe donc un terrain pour une coopération franco-africaine à la hauteur de l’Agenda 2063, à condition qu’elle soit fondée sur la reconnaissance mutuelle des intérêts. Pour les États africains, ces débats ne sont pas un simple ajustement cosmétique : c’est une fenêtre pour exiger des partenariats rééquilibrés et inscrire la jeunesse et les diasporas au cœur des nouveaux dispositifs de coopération.

  1. Votre livre appelle à l’émergence d’une véritable doctrine africaine d’intelligence stratégique. Mais les difficultés du continent tiennent aussi à ses propres fragilités institutionnelles, à la corruption et aux rivalités entre États. La souveraineté africaine ne suppose-t-elle pas, avant toute chose, une transformation profonde des pratiques de gouvernance ? Quelles seraient, selon vous, les premières décisions concrètes à prendre pour passer du discours sur la décolonisation à une véritable puissance africaine ?

Oui, et il ne faut pas l’éluder. Cela suppose d’abord une exigence méthodologique : l’africanisation de l’intelligence économique suppose de déconstruire la notion même d’« État stratégique », forgée dans des contextes occidentaux, à la lumière des réalités africaines (capacités limitées, pluralisme normatif, dynamiques informelles). Jean-François Bayart l’avait montré dans L’État en Afrique : la politique africaine ne se comprend pas sans les réseaux, les loyautés communautaires et l’économie morale qui la sous-tendent. Une doctrine qui l’ignorerait resterait une coquille vide.

Cela suppose aussi une exigence éthique. L’IE ne saurait être dévoyée. La doctrine que je propose repose donc sur six piliers, dont plusieurs répondent directement à votre objection : la primauté de l’analyse autonome ; la cohérence systémique des capacités, car un État doté de capteurs sans analystes, ou d’analystes sans canal vers les décideurs, dispose de pièces détachées, pas d’une machine ; l’engagement civique et démocratique comme fondement de légitimité, et l’éthique souveraine, qui place l’IE au service de l’intérêt national et du bien commun, dans le respect des droits fondamentaux. Quant aux rivalités entre États, le pilier de la coopération continentale y répond : cinquante-quatre États coordonnés, appuyés sur l’Agenda 2063 et la ZLECAf, forment le plus important bloc de vote des instances multilatérales. Cette coopération ne se décrète pas ; elle se construit dossier par dossier.

Quant aux premières décisions, il n’est pas nécessaire d’attendre une révolution institutionnelle totale, des investissements pharaoniques ou un consensus politique d’ensemble qui n’arriveront jamais. C’est faisable en mois, pas en années. Je propose notamment une agence nationale de veille stratégique rattachée à la présidence, dotée d’un mandat intersectoriel, d’un budget et d’un accès direct au décideur, car l’expérience de la Délégation interministérielle française a montré ce que coûte une structure privée de moyens et de mandat exécutif ; un rapport annuel d’intelligence économique, classifié et opérationnel, remis au chef de l’État ; un module obligatoire d’intelligence économique dans la formation initiale de tous les hauts fonctionnaires ; un décret définissant le « patrimoine informationnel stratégique national » ; un diagnostic stratégique complet avant toute grande négociation ; une information financière fiable et vérifiable sur les industries extractives ; des positions africaines communes arrêtées avant chaque grand rendez-vous multilatéral, un réseau continental de think tanks africains, et une diaspora reconnue comme « sixième région » de l’Union africaine, associée aux négociations plutôt que cantonnée au rôle d’investisseur sentimental.

Il faut enfin distinguer souveraineté informationnelle et repli autarcique. La première n’exclut ni la coopération internationale ni l’expertise extérieure ; elle exige que ces apports soient intégrés dans un cadre d’analyse national autonome. C’est un changement de posture : passer d’une Afrique observée, commentée, décidée pour, à une Afrique observatrice, commentatrice d’elle-même, auteure de ses propres décisions. L’Afrique ne manque pas d’intelligence. Elle manque juste d’en faire une arme. Que cela change.

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