« Le Cambodge de Pol Pot ne se range pas dans le tiroir des tragédies lointaines qui n’appartiendraient qu’à d’autres ».
Saint-Raphaël organise un hommage aux victimes des totalitarismes communistes, consacré cette année aux Khmers rouges. Pourquoi avez-vous souhaité inscrire durablement dans la programmation de la ville ce travail de mémoire autour des crimes commis par les régimes communistes ?
Dès l’inauguration du monument à la mémoire des victimes des totalitarismes communistes en 2025 (qui rappelons-le est aujourd’hui encore le seul à exister en France) j’ai annoncé vouloir inscrire la date du 23 août dans notre calendrier annuel pour y consacrer chaque année un moment à la mémoire des victimes de l’un des multiples crimes perpétrés par les totalitarismes communistes à travers le monde et le temps.
Rappelons que ce choix n’est pas le fruit du hasard. La date du 23 août (qui fut celle de la signature du pacte germano-soviétique) a été instituée par une résolution du 2 avril 2009 du parlement européen comme « Journée européenne de commémoration des victimes des régimes totalitaires et autoritaires ».
La mémoire n’est pas un exercice ponctuel : elle exige de la constance. Trop de crimes commis au nom d’idéologies totalitaires ont été relégués au second plan, quand ils n’ont pas été simplement oubliés. J’ai toujours pensé qu’une commémoration isolée ne servait pas à grand-chose. On se recueille, on prononce quelques mots justes, et le lendemain la vie reprend comme si de rien n’était. La mémoire, pour peser réellement, doit devenir une discipline. C’est cette conviction qui guide nombre de mes choix.
Et puis, il faut bien reconnaître qu’un déséquilibre subsiste dans notre regard sur le siècle passé. Certains crimes ont été inlassablement étudiés, enseignés, gravés dans notre conscience commune et c’est heureux ! D’autres, commis au nom d’une espérance qui se prétendait généreuse, ont été plus volontiers atténués, mis à distance, parfois recouverts par une sorte de voile pudique. Or je ne connais aucune manière honnête de hiérarchiser les morts selon la doctrine qui les a fait tomber.
Ancrer ce rendez-vous dans la vie de Saint-Raphaël, ne consiste pas à rejouer une bataille idéologique. Non, il s’agit de montrer qu’une collectivité qui accepte de regarder en face un passé tragique, s’honore à rendre un nom, un visage, une part d’humanité à des êtres broyés par l’histoire, effacés des mémoires.
C’est une responsabilité modeste, mais je la crois essentielle.
Le génocide perpétré par les Khmers rouges demeure parfois moins présent dans notre mémoire collective que d’autres tragédies du XXᵉ siècle. Que souhaitez-vous transmettre, notamment aux jeunes générations, en consacrant ces deux journées à l’histoire et à la mémoire du Cambodge ?
Ce que je voudrais faire comprendre aux plus jeunes, d’abord, c’est que le Cambodge de Pol Pot ne se range pas dans le tiroir des tragédies lointaines qui n’appartiendraient qu’à d’autres. Ce qui s’y est joué nous concerne tous, parce que cela dit quelque chose de la nature humaine et de la mécanique du pouvoir.
En moins de quatre ans, de 1975 à 1979, ce régime a fait disparaître près de deux millions de personnes. Mais un chiffre pareil finit par ne plus rien vouloir dire.
Alors il faut rappeler que derrière ce nombre, il y a un instituteur exécuté parce qu’il savait lire, une famille séparée, un enfant mort d’épuisement dans un champ. Des vies ordinaires, condamnées pour une origine sociale, un diplôme, une paire de lunettes.
L’histoire du Cambodge rappelle la leçon la plus précieuse à leur transmettre : la barbarie s’annonce rarement pour ce qu’elle est. Elle emprunte volontiers les mots de la justice, de l’égalité, du recommencement, avant de désigner des catégories d’humains comme autant d’obstacles à écarter. Étudier les Khmers rouges, c’est apprendre à repérer l’instant précis où une idée cesse de vouloir servir l’homme pour entreprendre de le corriger, voire de l’effacer au nom du groupe et de l’idéologie.
On a souvent mal interprété Hannah Arendt, qui en observant le procès d’Eichmann, avait parlé de la « banalité du mal » : elle ne voulait pas dire que le mal serait anodin, mais que les plus grands crimes ne sont pas que l’œuvre de monstres. Ils reposent aussi sur des exécutants zélés, des hommes ordinaires qui ont cessé de penser par eux-mêmes pour se contenter d’obéir. L’histoire du Cambodge le confirme : les tortionnaires du camp S21 étaient souvent de jeunes paysans endoctrinés, changés en rouages d’une machine de mort qui tenait ses registres avec un soin glaçant. C’est cela qui devrait nous tenir en alerte.
Quant à ceux qui voudraient nous accuser de mener un combat idéologique et partisan, je veux juste leur rappeler qu’en 2009 l’Unesco a classé les collections du musée consacré justement au sinistre camp S21, au titre de la mémoire du monde. Que je sache, l’Unesco n’est pas particulièrement réputée pour servir une idéologie et encore moins une idéologie de droite. D’ailleurs, nous avons le soutien total du Royaume du Cambodge du nous a félicité pour cette initiative indispensable pour l’exercice du devoir de mémoire.
L’exposition présentée à Saint-Raphaël aborde directement l’attitude d’une partie de la presse française de gauche face aux Khmers rouges, « de l’aveuglement aux désillusions ». Pourquoi vous paraît-il important, près de cinquante ans plus tard, de revenir également sur les complaisances, les silences ou les aveuglements qui ont pu accompagner certains totalitarismes ?
Parce qu’un totalitarisme ne tient pas seulement à ceux qui donnent les ordres ou tiennent les armes. Il tient aussi à la façon dont le reste du monde en parle ou refuse d’en parler. Et dans le cas cambodgien, il faut avoir le courage de regarder l’attitude d’une partie de nos intellectuels et de notre presse, qui, par fascination pour la révolution, par loyauté envers une cause ou par défiance à l’égard de témoignages qui dérangeaient leurs convictions, ont mis un temps déraisonnable à admettre l’évidence.
Combien ont eu le courage d’un Jean Lacouture qui ouvrait en 1978 son opuscule « Survive le peuple Cambodgien ! » par ces mots : « La honte aurait suffi… La honte, à elle seule, justifiait que l’on écrivît ce petit livre — qui est d ‘abord un cri d’horreur. La honte d’avoir contribué, si peu que ce soit, si faible qu’ait pu être en la matière l’influence de la presse, à l’instauration de l’un des pouvoirs les plus oppressifs que l’histoire ait connus. » ?
Et combien continuent aujourd’hui à auréoler de toutes les vertus un Jacques Vergès transformé en héros romantique pour avoir servi le « Kampuchéa démocratique » de Pol Pot ? Debray, lui, a eu le courage d’évoluer.
Qu’on me comprenne bien : je n’ai aucun goût pour les procès rétrospectifs. Juger les morts et les vivants du haut de nos certitudes d’aujourd’hui serait à la fois commode … et stérile.
La vraie question qui nous tient éveillés est autrement plus inconfortable : comment des esprits cultivés, informés, souvent sincèrement épris de justice, ont-ils pu devenir aveugles à une telle réalité ?
Revenir sur ces aveuglements, ce n’est donc pas seulement rendre justice aux victimes. C’est aussi nous mettre à l’épreuve face à une question abyssale : « et moi, qu’aurais-je vu ? ».
Au-delà de l’hommage historique, quel message cet événement adresse-t-il à notre époque ? La mémoire des totalitarismes est-elle, selon vous, aussi un moyen de rappeler la fragilité de nos libertés et la nécessité de rester vigilant face aux idéologies qui prétendent sacrifier l’individu à une cause politique ?
Si ces journées ne regardaient que vers le passé, elles rateraient l’essentiel de ce pour quoi elles existent.
Toute idéologie qui prétend que l’individu doit être sacrifié à une cause supérieure, la classe, la race, l’Histoire en marche …, porte en elle le germe de la barbarie. Le XXᵉ siècle nous a montré avec une clarté effrayante où mènent les systèmes qui croient détenir la vérité définitive sur l’homme et sur l’Histoire.
Dès lors qu’une idéologie décrète que la fin justifie tout, l’individu finit toujours par devenir une variable d’ajustement, un détail que l’on sacrifie sans trop y penser (quand la mort n’est pas l’instrument même de l’asservissement de la masse). Et c’est ainsi, par petits renoncements consentis au nom d’un lendemain radieux, que l’on s’habitue à l’inacceptable.
Or nos libertés sont bien plus vulnérables que nous aimons le croire.
À une époque où les certitudes idéologiques et les logiques de masse ressurgissent sous des formes nouvelles, se souvenir des totalitarismes, c’est réaffirmer qu’aucun projet politique ne vaut la dignité irréductible de la personne humaine. C’est là le sens profond de ces deux journées.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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