Par Olivier Vial, directeur du CERU, rédacteur de la lettre des Radicalités (Substack)
Le 17 octobre révèle une mutation de la violence politique. Sur le fond, elle a pris une dimension pré-insurrectionnelle en visant les lieux où s’incarne l’autorité publique : mairies, commissariats, préfectures et rectorats. Sur la forme, les noyaux d’ultragauche ont agrégé militants, jeunes acculturés à l’affrontement, primo-activistes et délinquants opportunistes. Cette contagion résulte moins d’un commandement central que d’une « brumisation de la contestation » : récits, techniques et justifications de la violence circulent désormais à distance.
« Sois comme l’eau. » La formule de Bruce Lee figurait au centre d’un texte publié le 16 octobre par le média militant Contre-Attaque.
Pour déborder les forces de l’ordre, ses rédacteurs préconisaient des « cortèges multiples, incontrôlés et inventifs » plutôt qu’une manifestation unique aisément canalisable. L’eau contourne les obstacles, se divise devant la résistance et se rassemble plus loin. Cette stratégie liquide s’est matérialisée à Limoges, où l’hôtel de ville a été incendié ; à Bordeaux, où la résidence préfectorale a été saccagée ; mais aussi à Lille, Marseille, Grenoble, Lyon et Nice, où bâtiments publics et commerces ont été attaqués.
Une erreur d’anticipation
Les services de l’État avaient anticipé la présence de l’ultragauche, les attaques contre les forces de l’ordre et les cortèges sauvages cherchant à gagner les lieux de pouvoir. Mais ils en ont sous-estimé l’échelle. Les renseignements envisageaient entre 60 000 et 120 000 participants en province et environ 40 000 à Paris. Le bilan officiel a finalement atteint 550 000 manifestants, dont 110 000 dans la capitale, contre 800 000 revendiqués par les organisateurs. Dans la soirée, le gouvernement a annoncé 1 200 interpellations et 150 policiers et gendarmes blessés.
L’erreur fut surtout qualitative. Le schéma traditionnel consistait à attendre un Black bloc à l’intérieur d’un cortège déclaré. Or les violences ont commencé dès le matin, selon une stratégie déjà éprouvée lors de la journée « Bloquons tout », du 10 septembre 2025. Chaque barricade, incendie ou foyer de pillage produit alors un effet tactique : disperser les forces de l’ordre et ouvrir ailleurs de nouvelles possibilités d’action.
Nouveauté de cette journée : une application présentée comme le « Waze du 17 octobre » permettait de partager des alertes géolocalisées sur la présence policière et les endroits en train d’être attaqués ou brûlés. Ce type d’application, tout comme la carte créée par un militant actif de la « Bloquons tout, ainsi que certains messages diffusés sur Snapchat et Tiktok ont permis à des jeunes qui n’étaient pas forcément engagés dans la mouvance d’ultragauche d’entrer en action, sans avoir accès aux traditionnelles boucles de messageries cryptées réservées aux activistes plus aguerris.
Au-delà de l’ultragauche
L’ultragauche a fourni des militants expérimentés, une stratégie et un répertoire d’action. Mais elle n’aurait pu produire seule un maillage d’une telle ampleur. Laurent Nuñez a décrit des groupes réunissant plusieurs centaines, parfois plusieurs milliers de personnes, constitués à l’instigation de militants d’ultragauche puis rejoints par des jeunes radicalisés et des « délinquants d’opportunité ».
Les suites judiciaires devront préciser le profil des interpellés. La rencontre d’autonomes, d’antifas, de primo-activistes et de pillards dessine néanmoins une complémentarité : les uns ouvrent la brèche, les autres l’exploitent ; les uns fixent la police, les autres pillent ; les uns fournissent un récit politique, les autres augmentent la puissance du désordre.
Le black bloc démocratisé
Une erreur fréquente a consisté à considérer le Black bloc comme une organisation dotée d’un chef et d’adhérents. Le Black bloc n’est pas un mouvement, c’est seulement une tactique facilement duplicable : se vêtir de noir, dissimuler son identité, s’agréger temporairement, agir puis se fondre dans la foule. La nouveauté n’est donc pas sa présence, mais sa large démocratisation.
Les codes autrefois transmis dans des cercles militants spécialisés circulent aujourd’hui sur Internet. Des guides expliquent comment organiser un blocage, saboter un pylône électrique, utiliser le mobilier urbain ou filmer l’action afin d’en assurer la diffusion. Les vidéos montrent comment s’équiper, se déplacer, former une barricade ou rejoindre un cortège sauvage. Il n’est plus nécessaire d’avoir longuement fréquenté les milieux autonomes pour en connaître les principaux gestes.
Cette diffusion met à la disposition d’un public beaucoup plus large un répertoire d’actions autrefois maîtrisé par une seule minorité. La contagion de la violence par mimétisme devient alors d’une redoutable efficacité.
La violence légitimée
Cette transmission est facilitée car elle s’inscrit dans le cadre d’une acceptation idéologique croissante de la violence politique, notamment chez les jeunes. Selon l’enquête Ifop-LCI des 6 et 7 octobre, 44 % des 18-24 ans et 47 % des moins de 35 ans considèrent qu’il faut parfois passer par un certain degré de violence pour faire avancer ses idées. Cette proportion atteint 64 % parmi les sympathisants de La France insoumise.
L’acceptation atteint aussi 40 % parmi les diplômés des deuxième et troisième cycles, contre 25 % chez les personnes sans diplôme ou titulaires du seul brevet. La légitimation de la violence ne relève donc pas seulement d’une jeunesse marginalisée : elle touche particulièrement les catégories les plus diplômées.
Accepter abstraitement un « certain degré de violence » ne signifie pas approuver l’incendie d’une mairie. Mais cette légitimation abaisse un seuil. Une partie de la jeunesse juge la violence justifiable, en connaît les codes et la voit mise en scène comme spectaculaire, collective et relativement peu coûteuse en termes judiciaires. L’acceptation abaisse le seuil moral, les tutoriels le seuil technique, le groupe et les images le seuil psychologique.
La brumisation
C’est ce que j’appelle la « brumisation de la contestation ». Autrefois, techniques et récits radicaux descendaient d’une organisation vers ses militants. Aujourd’hui, ils imprègnent un environnement numérique. Chacun n’en absorbe qu’une partie, mais un nombre croissant de participants connaît déjà les symboles, les ennemis désignés et les gestes attendus.
La mobilisation devient gazeuse parce que son imaginaire est partout ; elle devient liquide parce que de petits groupes se rassemblent de façon affinitaire, se divisent, changent de cible et se reforment. Une mairie attaquée, une vitrine brisée ou le recul de policiers signalent des cibles à reproduire. L’imitation assure ainsi une partie de la coordination : une date, des cartes, des messageries, une grammaire partagée de l’émeute suffisent. La contagion devient alors inévitable.
Les ficelles invisibles
L’erreur serait de conclure que, puisque l’on ne voit plus les ficelles, la manipulation n’existe pas. L’absence de chaîne de commandement visible ne signifie pas l’absence d’influence ; elle signale simplement que celle-ci a changé de forme.
La première influence est politique. Depuis le début du mouvement lycéen, une partie de La France insoumise s’est portée en première ligne pour « encadrer » les blocages : présence précoce de Louis Boyard devant les établissements mobilisés, dénonciation par Jean-Luc Mélenchon d’une répression à « l’arrière-goût raciste » et demande faite aux élus insoumis de « s’interposer ». LFI a ainsi contribué à transformer des griefs scolaires en affrontement national entre la jeunesse, la police et le pouvoir.
S’y ajoute une racialisation des revendications. Le Parti des indigènes de la République présente la mobilisation comme celle d’une jeunesse noire, arabe, rom ou musulmane confrontée au « racisme structurel ». D’autres réseaux, proches de l’écosystème fréristes, relient les difficultés scolaires à l’« islamophobie d’État », à la Palestine et à une sélection dite raciale.
Le procédé de la « montée en généralité transforme, par exemple, l’absence d’un professeur en abandon volontaire, puis en discrimination et en oppression raciale dont la police serait le bras armé. Le grief matériel devient conflit identitaire et donc par nature violent.
Amplifications étrangères
Les ingérences étrangères constituent une troisième couche. L’Iran a mené la campagne la plus documentée : médias d’État et comptes officiels ont accusé la France de réprimer sa jeunesse et diffusé des contenus mensongers. Venant du régime des Mollahs la critique ne manque pas de sel ! Paris a convoqué l’ambassadeur iranien le 7 octobre pour dénoncer une campagne de désinformation. Des réseaux russes ont eux aussi intérêt à amplifier les fractures françaises. Ces éléments établissent clairement une exploitation informationnelle, pas forcément un rôle organisationnel. Même si cette piste ne doit pas totalement être écartée.
La naissance du 17 octobre illustre d’ailleurs l’opacité de ces mobilisations. La date, lancée par une vidéo TikTok virale, a été reprise par des comptes difficiles à identifier et par des affiches numériques non signées, dont certaines semblaient générées par intelligence artificielle, donnant l’apparence d’un mouvement déjà structuré. Des appels internationaux ont invité des militants étrangers à rejoindre les cortèges les plus offensifs. Des policiers présents sur le terrain ont d’ailleurs signalé leur participation parmi les casseurs les plus violents ; ce constat devra être confirmé par le profil des personnes interpellées.
Le 17 octobre n’est donc pas une émeute spontanée et sans organisation. Son organisation est diffuse, gazeuse, mais pas moins efficace. Les agitateurs politiques désignent les coupables, les activistes fournissent les techniques, les militants identitaires racialisent les griefs, les plateformes donnent les rendez-vous, les algorithmes récompensent la surenchère et les acteurs étrangers amplifient les fractures.
À force d’avoir installé dans une partie de la jeunesse un imaginaire où toute institution est suspecte, toute intervention policière une oppression et toute violence une résistance, celle-ci est devenue un terreau inflammable. Elle peut désormais servir de caisse de résonance aux entreprises de déstabilisation nationales — politiques ou activistes — comme étrangères. Les ficelles n’ont pas disparu : elles sont devenues si longues, nombreuses et diffuses que l’on ne distingue plus toujours les mains qui les actionnent.
La signature
Olivier Vial
Ancien membre du Conseil économique, social et environnemental, directeur du CERU (Centre d’études et de recherches universitaire), un laboratoire d’idées indépendant, Olivier Vial est responsable du programme d’études sur les radicalités et les nouvelles formes de contestations.
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