La Nouvelle Revue Politique est partie à la rencontre du galeriste et commissaire de l’exposition WE ARE [still] HERE au Petit Palais, Mehdi Ben Cheikh. Il nous partage son regard sur l’art urbain.
1. Comment définiriez-vous l’art urbain ?
L’art urbain, c’est avant tout une manière de s’accaparer la rue et de s’approprier la ville à travers une action artistique, quelle qu’elle soit. C’est la volonté et la capacité de s’emparer de son environnement comme d’une matière à créer : la ville, l’architecture, l’actualité, les enjeux de notre époque, etc.
L’art urbain est aussi un art populaire, au sens le plus positif du terme. Il est accessible à tous, sans avoir à franchir les portes d’une galerie ou d’un musée.
C’est aussi un mouvement mondial. Aujourd’hui, grâce à Internet et aux réseaux sociaux, pour la première fois dans l’histoire de l’art, les artistes du monde entier s’observent, échangent et travaillent en même temps sur une même problématique : comment s’approprier son environnement à travers une action artistique ? Chacun y répond sur son territoire, à travers sa propre culture, simultanément, aux quatre coins du monde.
C’est ce qui fait la singularité et la richesse de ce mouvement.
2. En quoi l’accrochage, dans l’exposition permanente et dans une salle dédiée, participe-t-il de l’expérience singulière du spectateur ?
C’est le portrait d’une époque : la nôtre. Les artistes s’emparent des codes d’aujourd’hui pour nouer un dialogue avec le musée et ses collections. Leurs œuvres entrent ainsi en résonance avec celles du musée et créent un parcours subtil qui invite le public à découvrir la création urbaine contemporaine, tout en redécouvrant les œuvres classiques des collections permanentes à travers un nouveau regard.
La salle dédiée constitue le prolongement naturel de cette démarche. Elle est pensée comme un hommage au Salon des Refusés de 1863, qui s’était tenu au Palais de l’Industrie, à l’emplacement de l’actuel Petit Palais. Ce clin d’œil à l’histoire n’est pas anodin. C’est dans ce contexte que furent notamment présentées des œuvres aujourd’hui majeures, comme Le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Le Salon des Refusés constitue ainsi un moment emblématique de l’histoire de l’art : celui où des artistes considérés comme trop audacieux par l’institution trouvent un espace pour faire émerger de nouvelles formes et de nouvelles pratiques.
We Are [still] Here s’inscrit dans cet héritage : celui d’une création qui écrit sa propre histoire. Un état des lieux vivant et percutant, qui affirme que l’art est toujours en mouvement. Près de deux cents œuvres, des figures de la scène française et internationale réunies au Petit Palais, musée de la Ville de Paris : le signe que Paris est aujourd’hui au cœur de ce mouvement mondial.
C’est ce parallèle que nous souhaitons mettre en lumière : hier comme aujourd’hui, des artistes bousculent les codes et font bouger les lignes, contribuant ainsi à faire émerger de nouvelles formes de création.
3. Qu’est-ce qui se joue justement quand on arrive dans la salle Concorde ?
La salle Concorde est le point culminant du parcours. Après avoir traversé les collections permanentes et découvert les œuvres qui dialoguent avec le musée et ses collections, le spectateur arrive dans un espace qui change complètement d’échelle et d’expérience.
Il y a quelque chose de spectaculaire, mais aussi de très physique. Les œuvres prennent possession de cet espace monumental à travers un accrochage qui donne à voir toute la diversité et la vivacité de ce mouvement.
Nous voulions offrir au spectateur l’expérience d’un accrochage du XIXe siècle, avec la richesse et la diversité de la scène urbaine, française comme internationale.
Les univers réunis sont très différents les uns des autres et pourtant, il y a un lien qui les unit tous : ils respirent le 21e siècle ! Les œuvres portent l’esthétique de notre époque. C’est justement ce qui les réunit et leur permet de fonctionner ensemble, malgré leur diversité.
4. Que le Petit Palais abrite une exposition sur l’art urbain, qu’est-ce que cela dit de notre lien à cet art ?
C’est d’abord une forme de reconnaissance institutionnelle, mais je le vois surtout comme une suite logique de ce qui se passe à Paris depuis plusieurs années.
La Ville de Paris a été particulièrement en avance dans la reconnaissance de l’art urbain comme une véritable composante de la création contemporaine. Le fait qu’aujourd’hui elle lui consacre une exposition est donc une étape importante, mais qui s’inscrit dans une histoire qui s’écrit sur notre territoire depuis plus de vingt ans. Ce qui pouvait autrefois être considéré comme une intervention marginale ou illégitime dans l’espace public est aujourd’hui reconnu comme une richesse pour la ville.
Notre capitale s’affirme ainsi comme un rendez-vous incontournable pour les plus grands artistes français et internationaux de ce mouvement. Paris renoue avec ce qu’elle a toujours su faire : révéler un mouvement et l’accompagner.
5. A-t-on la même appréhension en France et aux États-Unis de l’art urbain ? Pourquoi ?
Les approches sont assez différentes, même si les deux pays ont une histoire extrêmement importante avec l’art urbain.
À New York, notamment, l’intervention artistique dans la rue a longtemps été davantage associée à la répression et à l’illégalité. Le graffiti s’est développé dans un contexte où la ville cherchait à lutter contre ces interventions et à les effacer.
À Paris, l’évolution a été différente. La Ville a progressivement considéré l’art urbain comme une richesse pour l’espace public, pour les quartiers et pour son attractivité culturelle. On est ainsi passé d’une logique de répression à une logique d’accompagnement et de valorisation.
C’est aussi ce qui fait la richesse de ce mouvement : une même problématique — comment s’approprier son environnement — donne naissance à des approches artistiques variées selon les territoires et les cultures à travers le monde.
Mathilde Aubinaud est diplômée du CELSA et ancienne auditrice de l’École de Guerre et du Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM). Elle enseigne la communication et l’étude des médias dans l’enseignement supérieur. Elle a écrit plusieurs livres dont La Saga des Audacieux (VA Editions).
Mathilde Aubinaud
Diplômée du CELSA et ancienne auditrice de l’École de Guerre, Mathilde Aubinaud est communicante. Elle enseigne, depuis 2014, la communication et l’étude des médias dans l’enseignement supérieur. Elle a écrit plusieurs livres dont La Saga des Audacieux (VA Editions).
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