« L’ODYSSÉE » VUE PAR CHRISTOPHER NOLAN
Par Harry Bos
L’événement cinématographique de cet été caniculaire 2026 aura été sans conteste la sortie de L’Odyssée de Christopher Nolan. Une sortie planétaire. Les cinéphiles en Inde, en Australie, en Malaisie et surtout en Chine ont quasiment en même temps pu découvrir l’adaptation cinématographique par le réalisateur américano-britannique du poème antique d’Homère. Ces aventures d’Ulysse, héros grec dont la ruse a fini par provoquer la chute de Troie mais à qui il faudra dix ans de plus pour rentrer dans son Ithaque natale. Cette légende (histoire ? mythe ?) au fondement de la culture occidentale.
Alors que les recettes du film ont franchi la barre du milliard de dollars dans le monde, les réseaux sociaux s’enflamment en discussions, podcasts et autres forums numériques. La traductrice anglaise d’Homère, Emily Wilson — la première femme à avoir traduit L’Odyssée en anglais — écrit dans la London Review of Books qu’elle « aurait honte d’avoir écrit la moindre partie de ce scénario ». Ce qui ne manque pas de sel car Nolan dit s’être inspiré de cette traduction parue en 2017.[1]
L’article a déclenché une avalanche de commentaires, dont celui de l’écrivaine américaine Joyce Carol Oates, véritable procès en pureté woke : « plutôt que de contester les interprétations d’Homère de manière collégiale, cette personne, qui a énormément bénéficié du film de Nolan, s’exprime dans le langage grossier des partisans de MAGA en s’en prenant à quelqu’un dont les idées diffèrent des siennes. »[2] En France, les réactions n’ont pas été moins vives, et souvent négatives, même venant de camps opposés. Pour Michel De Jaeghere, directeur de la publication du Figaro Hors-série, « La personnalité d’Ulysse ne ressort pas dans le film de Christopher Nolan »[3]. Le philosophe Vincent Cespedes utilise, lui, un néologisme pour définir le film : « cinéptie : la rencontre du cinéma et de l’ineptie. » Cespedes va même jusqu’à accuser L’Odyssée d’être un film « d’extrême droite » (sic).[4]
Du « péplum » en Amérique
Quelques mots de contexte d’abord. Le film de Nolan appartient à un genre qu’on appelle en France le « péplum », dont les sujets sont situés dans l’Antiquité mythologique ou historique. Le terme a été inventé au tout début des années 1960 par des cinéphiles autour de Bertrand Tavernier pour nommer des films italiens de la fin des années 1950 (de Sergio Leone, Vittorio Cottafavi, Pietro Francisci), mais aussi très vite pour les superproductions américaines telles que Quo Vadis, Ben-Hur et Spartacus. Mais là où le péplum italien est en général un produit de pur divertissement, souvent assez fantasque, son cousin américain comporte une forte dimension moralisatrice et se veut une allégorie des États-Unis contemporains. Ainsi, le grand spécialiste du genre à Hollywood, Cecil B. DeMille, apparaît au début de son film, Les Dix Commandements (1956), devant un rideau pour expliquer au public le sujet de son film : la naissance de la liberté. « Les hommes sont-ils la propriété de l’État ou des âmes libres sous la loi de Dieu ? Ce même combat se poursuit aujourd’hui encore à travers le monde ».
Nolan s’inscrit-il dans cette tradition américaine, qui a produit des films inégaux mais a offert un miroir passionnant des dilemmes américains, tiraillés entre gloire militaire et vertu chrétienne, entre liberté républicaine et puissance impériale ? Ou suit-il l’exemple des Italiens Pasolini et Franco Rossi ou du Grec Michael Cacoyannis, qui, loin de tout académisme, réinterprètent les mythes fondateurs de l’Europe à travers un récit dépouillé qui ambitionne d’authentifier le récit d’origine ?
L’ombre de Batman
Les signaux annonciateurs de « l’approche Nolan » sont contradictoires. On apprend que le cinéaste a tenu à tourner dans des décors naturels, qu’il a évité au maximum les images virtuelles et qu’il a demandé à son compositeur Ludwig Göransson d’utiliser des instruments qui donnent au moins l’illusion de provenir d’un lointain passé. De plus, il a tourné en pellicule, la très exclusive IMAX 65 mm, transposée sur le format de projection IMAX 70 mm.
Mais les bandes-annonces du film sorties au printemps montrent des militaires grecs habillés à la Batman — dont Nolan a réalisé trois adaptations cinématographiques — et nous font vite comprendre qu’il ne recherche nullement un semblant d’authenticité historique. Sur les affiches du film, des géants tout en armure métallique (les Lestrygons, des monstres cannibales) semblent également sortis d’une BD de Marvel.
Trois éléments au début du film confirment les intentions du réalisateur. Tout d’abord un carton pour mieux contextualiser son histoire : « En ces temps, d’apparence magique… »
Il est vrai que des monstres et des forces primitives tourmentent constamment Ulysse et son équipage. Mais la question est celle de la nature de ces phénomènes. Dans Homère, Ulysse est un homme qui vit dans un cosmos habité par des puissances bien réelles même si elles sont divines, parfois bienveillantes, parfois hostiles, avec lesquelles il doit sans cesse composer.
Dans un entretien avec Yiyang Zhuge, pour la sortie du film en Chine, Nolan affirme que, pour lui, les Dieux sont en vérité à l’intérieur de nous.[5] À l’exception notable d’Athéna, les dieux restent invisibles dans le film.[6] L’histoire d’Ulysse ne serait donc pas celle d’un déséquilibre cosmique qui doit être rectifié, mais une quête pour qu’il se libère de ses angoisses intérieures.
Un propos « inclusif »
Nolan nous emmène ensuite au palais d’Ithaque, où le rappeur afro-américain Travis Scott, dans le rôle du barde Démodocos, commence à raconter l’histoire d’Ulysse devant les « prétendants » qui convoitent la reine Pénélope (Anne Hathaway) qui attend son mari Ulysse depuis 20 an ans.
« A face, a fleet, a war, a man, a thought, a trick », récite-t-il, résumant en quelques mots la guerre de Troie et la ruse du cheval. L’on s’aperçoit que tous les acteurs de cette séquence, notamment les Anglais Tom Holland (Télémaque) et Robert Pattinson (Antinoos), parlent avec un fort accent américain. Il ne s’agit ici pas de simples provocations. Cet anachronisme délibéré est une façon de se démarquer d’un autre, caractéristique du péplum classique hollywoodien, qui faisait parler Romains et Grecs avec un accent British. À ce titre, il est intéressant de comparer l’Odyssée de Nolan avec le péplum Helen of Troy de Robert Wise (1956), film un peu oublié mais où, déjà, les dieux sont réduits à de simples statues. Tourné à Cinecittà, les personnages, Grecs et Troyens confondus parlent avec un accent anglais plus ou moins artificiel, y compris l’Italienne Rosana Podesta (Hélène) et le franco-lituanien Jacques Pernas (Paris). Il y a aussi la jeune Brigitte Bardot (Andraste, l’esclave d’Hélène) qui garde un charmant soupçon d’accent français. Seul le narrateur est manifestement américain.
L’utilisation de l’anglais américain, tout comme l’origine ethnique de nombre de personnages dans l’Odyssée – l’équipage d’Ulysse, avec des comédiens noirs et asiatiques, l’actrice Lupita Nyong’o, qui joue le double rôle d’Hélène/Clytemnestre – témoignent surtout de la conviction de Nolan : le casting « inclusif et divers » reflète la composition de cette société contemporaine (= américaine) ; il est nécessaire afin que l’histoire d’Ulysse soit encore comprise aujourd’hui.
Détour par Virgile
Ce n’est qu’ensuite que le récit du barde se transforme en images et que nous découvrons notamment, sur la plage devant Troie, le cheval à moitié enfoncé dans le sable et un jeune soldat grec, Sinon.[7]
Le personnage de Sinon (joué par l’acteur non-binaire Eliot Page) est absent de l’œuvre d’Homère, mais on le retrouve notamment dans l’Énéide de Virgile. Même si Nolan prend de grandes libertés avec le personnage, la référence à Virgile est capitale car, pour le poète latin, la victoire grecque à Troie n’a rien d’un triomphe : les Troyens, ancêtres mythiques des Romains, sont les victimes. C’est précisément l’idée centrale que nous retrouvons dans le film.
Que reste-t-il alors de l’histoire homérique d’Ulysse ? Peut-on encore parler d’un récit plus ou moins fidèle au poème épique d’Homère ?
Les exigences de la Xenia
Dans la volonté de Nolan de déshelléniser et de (post-)moderniser l’Odyssée, le récit n’est même plus clairement situé dans la Méditerranée : en témoignent la présence de marées (!) et de plusieurs décors enneigés. Et dans cet espace, plus moral que géographique, les dieux et les monstres seraient donc de simples chimères? Et le surnaturel des morts de l’Hadès, de simples fantômes ?
Le traducteur américain d’Homère Daniel Mendelsohn, dans un entretien avec le magazine Le Grand Continent, pointe cette contradiction : « Il veut bien de ces éléments fantastiques quand cela l’arrange, mais il ne s’intéresse pas au divin. Le merveilleux comme attraction, oui ; le sacré comme structure, non. »[8]
Dans le film, on parle beaucoup de Zeus, plus précisément de « la loi de Zeus ». Il s’agit du concept de la xenia homérique (ξενία), terme qui désigne l’hospitalité et les obligations réciproques entre l’hôte et l’étranger. Pour les Grecs anciens, il fallait toujours accueillir l’étranger et le nourrir, parce qu’il pouvait être un dieu ou une déesse déguisée ! Mais, comme pour Nolan les dieux n’existent pas, la xenia devient une règle purement morale et non religieuse. En plus, il étend la notion à la guerre de Troie et au cheval du même nom. Son introduction dans la cité serait une violation de la xenia, et la culpabilité d’Ulysse serait la conséquence de cet acte. Dans l’Amérique de Trump, Le message politique est transparent : il faut être accueillant aux étrangers.
Ulysse, docteur en histoire antique ?
Le plus curieux dans l’approche anachronique de Nolan, c’est qu’il donne à plusieurs personnages une conscience « historique ». On y évoque les attaques des « Peuples de la mer », qui sonneraient le glas de l’Âge du bronze. Ulysse lui-même déclare : « Our Bronze Age is collapsing. » (« Notre Âge du bronze est en train de s’effondrer ») en évoquant même la prochaine disparition de l’écriture.
Il est vrai que, lorsque Homère compose l’Iliade et l’Odyssée, la Grèce avait traversé plusieurs siècles de déclin. L’histoire qu’il décrit est un souvenir nostalgique de temps glorieux et révolus. Mais l’idée d’un effondrement de l’âge du bronze, ainsi que le rôle qu’auraient joué les Peuples de la mer dans la destruction d’une grande partie de la civilisation de la Méditerranée orientale, sont des élaborations historiographiques modernes, et Homère ne parle évidemment pas de tout cela. La conscience même prêtée à Ulysse de vivre à « l’âge du bronze » frise le ridicule.
On connaît la fascination de Nolan pour les grandes éclipses civilisationnelles, comme en témoignent son film Oppenheimer et surtout son vrai chef-d’œuvre Interstellar (2014). Nous comprenons donc que, pour lui, l’Odyssée doit être interprétée ainsi, c’est-à-dire comme le récit d’une fin (provisoire) du monde tel qu’on le connaît, dont Ulysse et les autres revenants de Troie sont complices.
Mais que reste-il de l’Ulysse d’Homère, si humain, si complexe, si plein de contradictions (intelligent/vaniteux, prudent/téméraire, etc.) ? Il se voit réduit chez Nolan à un personnage rongé par la culpabilité et en quête de rédemption, topos du cinéma et la culture américaines mais totalement étranger au héros d’Homère.
Sophisme woke et antidote
Et c’est dommage pour un film si bien réalisé, beau, somptueux même, notamment grâce à son chef opérateur Hoyte van Hoytema, qui accompagne Nolan depuis Interstellar. Nolan respecte et enrichit même la narration complexe d’Homère par des récits parallèles et des flashbacks. Et il est soutenu par une pléiade de stars, menée par Matt Damon en Ulysse.
Le résultat reste néanmoins un détournement et surtout un appauvrissement du poème d’Homère qui réduit considérablement sa portée et dont les principaux enseignements sont que l’héroïsme n’est plus de mise et que la dimension métaphysique doit être effacée. Pour Nolan, c’est la condition impérative pour qu’un public contemporain et mondial, qui ne connaît ni Homère ni Ulysse, puisse s’ identifier aux personnages. Il rompt ainsi notre lien avec le mythe d’origine et c’est regrettable. Car, s’il est évident que nous ne croyons plus aux dieux grecs depuis longtemps, leurs histoires peuvent nous inspirer et nous fasciner.
Si le lecteur croit comme nous en cette possibilité de continuer à raconter Homère et L’Odyssée, on lui conseillera donc vivement de regarder la série franco-italienne Odissea de Franco Rossi, réalisée en 1968, avec le couple magnétique Irene Papas en Pénélope et Bekim Fehmiu en Ulysse. C’est une adaptation non seulement fidèle mais aussi très vivante du poème, qui montre qu’il n’est nul besoin de désenchanter Homère pour le rendre accessible au spectateur contemporain.
Diffusée en 1970 par l’ORTF, elle est aujourd’hui visible en version française sur la plateforme Madelen[9] de l’INA mais aussi sur YouTube[10] dans sa version originale, avec sous-titrage en anglais.
C’est là l’antidote idéal au sophisme woke qui sous-tend hélas le film de Nolan : le spectateur ne pourrait s’identifier qu’à un double de lui (elle, iel) -même. C’est là le péché capital du film et de l’idéologie qui l’anime, porteuse, en toute bonne conscience, d’anachronisme et d’ignorance. Elle oublie que ces histoires d’hommes depuis longtemps morts et de dieux évanouis peuvent encore nous parler directement car elles détiennent un message universel. « Un trésor pour toujours », comme disait cet autre grand auteur grec, Thucydide, de son propre livre sur une autre guerre, celle du Péloponnèse.
[1] Emily Wilson : « An Uncomplicated Man », dans London Review of Books, août 2026. Nolan dit notamment avoir être inspiré par la toute première phrase de la traduction de Wilson : Tell me about a complicated man (« Racontez moi sur un homme complexe »). Le texte d’origine emploie le mot »polytropos »( πολύτροπος) pour définir Ulysse, celui qui se tourne en plusieurs sens, celui aux mille tours ou aux mille ruses. Le traducteur français Emmanuel Lascoux opte pour la traduction suivante :« Muse, dis-moi l’homme aux détours ».
[2] David Mouriquand :« « Langage cru de MAGA »: Joyce Carol Oates défend « The Odyssey » après une critique », dans Euronews, 30 juillet 2026.
[3] Vidéo, dans Le Figaro en ligne du 18 juillet 2026.
[4] Vincent Cespedez : « L’Odyssée, jusqu’au bout de l’ennui », vidéo sur la chaîne Youtube de l’auteur.
[5] Voir tout l’entretien ici.
[6] La figure d’Athéna chez Nolan mérite déjà tout un article, car il n’est pas du tout certain que sa présence à l’image dans le film soit la preuve réelle de son existence en tant que déesse.
[7] Une référence très claire à la dernière scène du film de science-fiction La planète des singes de Franklin Schaffner (1968), lorsque Charlton Heston découvre la statue de la liberté à moitié enfoncée sur la plage, symbole de la catastrophe nucléaire qui a détruite toute la civilisation humaine.
[8] «Homère n’aurait rien compris à notre mauvaise conscience.» Un café avec Daniel Mendelsohn. Dans Le Grand Continent,19 juillet 2026.
[9] Sur la plateforme Madelen de l’INA
[10] Sur Youtube .
Voir aussi
13 août 2026
Noëlle Lenoir et Arnaud Benedetti – Pour Christophe Gleizes et tous les autres
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire7 minutes de lecture
24 juillet 2026
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire19 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
4 décembre 2025
Joachim Le Floch-Imad : « L’école qui a fait la France est devenue l’instrument qui la défait »
par Éric AnceauProfesseur d’histoire contemporaine à l’université de Lorraine.
Avec Main basse sur l’Éducation nationale. Enquête sur un suicide assisté (Cerf, 2025), Joachim Le Floch-Imad nous livre l’un des grands essais de la rentrée.
0 Commentaire18 minutes de lecture
12 décembre 2025
Le bébé et – en – nous
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire11 minutes de lecture
14 décembre 2025
Didier Pasamonik : « Le manga est sorti de l’enfance »
par Mathilde AubinaudCommunicante, directrice associée chez Havas Paris.
0 Commentaire5 minutes de lecture