Les Yao du nord du Mozambique, quand un oiseau les a menés jusqu’à un nid d’abeilles sauvages, enfument, ouvrent le tronc, prennent le miel et laissent les rayons de cire nettoyés sur un lit de feuilles. Ils n’ont jamais appelé cela de la conservation ; ils rendaient à un oiseau ce qu’ils lui devaient, et l’oiseau revenait. Cette transaction, la plus ancienne que notre espèce ait passée avec un animal sauvage qu’elle n’a pas domestiqué, a survécu aux empires et aux frontières. Elle ne survit pas au sucre vendu en boutique. Ce qui lie un homme à une bête dure tant que l’un des deux y trouve son compte, et se dénoue sans que personne l’ait décidé. Les Maasai d’Amboseli ont vu se rompre un lien de cette sorte, qui les tenait aux lions.

Kamunu Saitoti a tué son premier lion à vingt et un ans, et cinq en tout ; son père et son frère en avaient tué avant lui. Chez les Maasai d’Olgulului, à la lisière d’Amboseli, le premier lion valait un nom, et le sien signifie celui qui court plus vite que les autres. La queue et les pattes avant de l’animal, hissées à la pointe des lances, faisaient ensuite le tour de neuf campements — huit s’il s’agissait d’une lionne — au cours d’une fête à laquelle prenaient part les anciens, les femmes et les jeunes filles. Saitoti porte aujourd’hui une antenne de télémétrie. Il relève les traces des lions qu’il suivait autrefois pour les percer.

Cette conversion est celle que la conservation aime raconter, et elle est réelle. Une enquête publiée dans la revue Oryx en 2013 auprès des Maasai de cette même zone rapporte une phrase plus instructive : tuer un lion au poison ou au fusil n’est pas un olamayio. Le procédé est tenu pour lâche. Il n’y a pas de fête, pas de tour des campements, pas de nom donné.

Les lions et les éléphants d’Afrique de l’Est continuent de mourir de la main des hommes, plus discrètement qu’avant ; ce qui a disparu, c’est la liturgie qui encadrait leur mise à mort. Une portée entière de cinq lions a péri en avril 2010 sur ces mêmes terres d’Olgulului, empoisonnée avec une carcasse de bœuf. Deux lions suivis par les Lion Guardians, Sengale et Birdie, sont morts de la même manière ; Birdie portait cinq petits. Aucune de ces morts n’a de nom, d’auteur avoué, de date de fête. Elles sont advenues la nuit, sans témoin, et le lendemain il ne s’est rien passé.

Un rite de chasse est un mécanisme de rationnement. Il désigne qui peut tuer, à quel âge, dans quelles circonstances, avec quel instrument, et il fixe le prix symbolique de l’acte : le tueur doit s’exposer, être vu, et assumer devant les siens ce qu’il a fait. Chacune de ces contraintes est une limite quantitative déguisée en obligation morale. Une société qui exige d’un homme qu’il affronte un lion à la lance en tue nécessairement peu. Les administrations coloniales puis les États indépendants ont prohibé ces chasses, avec de bonnes raisons de conservation ; ils ont supprimé le rite sans supprimer le motif, la bête continuant de manger le bétail et le maïs. Ce qui restait du besoin s’est réfugié dans le seul geste que le rite avait toujours désigné comme indigne, et qui a pour propriété de ne rien exiger de celui qui l’accomplit.

Le granulé de carbofuran est violet, sans odeur ni goût, et se répand à la main sur une carcasse laissée dans la brousse. Le lion revient finir son repas et meurt sans avoir rien perçu. L’homme, lui, n’a pas eu à courir, ni à se montrer, ni à répondre à personne. La chasse imposait une réciprocité : le fauve avait ses chances, l’homme y engageait son corps et sa réputation. Le poison abolit la rencontre.

Le geste et l’instrument se lisent ensemble. À Amboseli, en juillet, quinze éléphantes et leurs petits sont morts d’avoir ingéré une substance que le Kenya Wildlife Service décrit comme du cyanure présent dans des produits épandus sur les cultures maraîchères de Kimana ; dans l’estomac de l’un des animaux, les vétérinaires ont trouvé des tomates en quantité. La substance exacte n’est pas identifiée à ce jour, l’intention n’est ni établie ni écartée, et une commission interministérielle a été constituée. On peut toutefois lire dans le choix du produit un indice de classement. Ce qui a tué ces éléphantes est un pesticide, c’est-à-dire l’outil réservé aux nuisibles : le même flacon sert contre la noctuelle de la tomate et contre l’animal qui piétine le champ. Là où le braconnier emploie une arme et fait de l’éléphant un gibier, l’exploitation agricole emploie un traitement et en fait un parasite du rang.

Mary Douglas a montré que la souillure n’est jamais une propriété de la chose, mais le nom que reçoit ce qui traverse une frontière de classement. L’éléphant d’Amboseli est très exactement cet objet-là. Dans le parc, il est patrimoine national, il porte un nom donné par les chercheurs, il figure au bilan d’un secteur touristique que le KWS chiffre à 3,4 milliards de dollars pour l’exercice 2024-2025. Trente mètres plus loin, dans un champ irrigué par la même eau de fonte du Kilimandjaro, le même corps devient une vermine à traiter. Le corridor de Kimana, réduit par endroits à soixante-dix mètres entre une route et des parcelles, n’est pas seulement un goulet écologique. C’est une zone où deux systèmes de classification se contredisent sur le dos d’un même animal. L’anomalie, chez Douglas, n’a pas d’issue unique : on peut l’éviter, la reclasser, l’entourer de règles, la tenir pour sacrée ou la supprimer. Le choix du flacon indique celle qui a été retenue à Kimana.

Le poison n’est pas seulement un choix par défaut, il est aussi une parole. En 1971, autour d’Amboseli, des Maasai ont tué en grand nombre lions, hyènes, rhinocéros et éléphants pour protester contre les terres et les points d’eau que la création du parc leur retirait ; l’épisode est documenté depuis longtemps par David Western. La cible n’était pas l’animal. Elle était l’administration dont l’animal portait la marque. C’est une propriété que la conservation contemporaine a renforcée sans y prendre garde : plus l’État investit dans une bête, la nomme, la munit d’un collier émetteur, l’inscrit à son bilan, plus cette bête devient le seul organe de l’État accessible à un homme qui n’a pas de tribunal. On ne peut pas empoisonner un ministère.

La séquence par laquelle on en arrive là mérite d’être suivie dans l’ordre, parce qu’elle est administrative de bout en bout. L’État interdit une pratique ; il se réserve la définition de ce qui est légitime en matière d’animaux ; il convertit la bête en patrimoine public et en recette ; il promet réparation à ceux qui en supportent le coût ; il ne laisse plus rien entre la plainte déposée et l’illégalité. Le poison occupe cet intervalle, comme forme résiduelle de la politique là où les institutions cessent de descendre. Le déplacement a un coût administratif, dont l’affaire d’Amboseli donne une idée : une commission interministérielle, des laboratoires, des semaines d’enquête, cinq carcasses hors d’usage, aucun auteur. Le rite ne coûtait rien à l’État, qui n’avait pas à chercher ce que la fête désignait. Je ne prétends pas qu’une pratique tolérée sous condition revienne partout moins cher qu’une interdiction, la comparaison n’ayant jamais été faite sérieusement pour cette catégorie d’objets ; l’ordre de grandeur, à Kimana, se laisse tout de même deviner.

Reste le versant de l’échange. Nairobi indemnise les victimes des animaux sauvages, à hauteur de cinq millions de shillings pour un décès et de trois millions pour une invalidité permanente, et les crédits ont augmenté. Erastus Kanga, qui dirige le KWS, évaluait en septembre 2025 l’arriéré dû aux familles à 1,2 milliard de shillings, quelque cinq mille dossiers attendant leur tour derrière les 7 300 déjà réglés depuis 2013. Le montant importe moins que la nature de la relation. Une indemnité versée avec dix-huit mois de retard, sur dossier, par une administration lointaine, n’a plus la structure d’une compensation entre deux parties : elle a celle d’une aumône, dont le calendrier est fixé par le donateur seul. L’anthropologie du don a établi de longue date qu’un transfert que le receveur ne peut rendre n’égalise pas les parties, il les hiérarchise. Le paysan qui répand des granulés dans son champ rend quelque chose, à sa manière, et à qui de droit.

Une dernière propriété du poison explique sa persistance mieux que la pauvreté ou la colère. Il est le seul instrument de mort qui rende l’enquête structurellement incertaine : ni coup de feu entendu, ni piste à suivre, ni objet abandonné sur les lieux, et les carcasses trop décomposées ne parlent plus, comme cinq des quinze éléphantes d’Amboseli. La série zimbabwéenne de 2015, quarante bêtes en une semaine à Hwange et à Matusadona, n’a donné lieu à aucune arrestation dans l’immédiat. Un homme qui ne peut ni affronter ni être confondu ne dispose de rien d’autre, et cette contrainte a fait, bien avant les pesticides, toute l’histoire du poison.

Contre cela, des cultivateurs d’Afrique de l’Est ont opposé un dispositif dont le principe est presque toujours mal exposé. L’éléphant n’a pas peur d’une piqûre : son cuir l’en protège partout, sauf autour des yeux, à l’intérieur des oreilles, dans la bouche et dans la trompe. Lucy King a établi en 2007 ce que les cultivateurs d’Afrique de l’Est soutenaient depuis toujours, à savoir que le bourdonnement d’un essaim dérangé suffit à faire reculer un troupeau, qui secoue la tête, se couvre de poussière et émet un grondement d’alerte entendu des autres familles. La première clôture a été montée en 2008 à Ex-Erok, dans le Laikipia, avec de vieilles ruches-troncs suspendues entre des poteaux et reliées par un fil ; un éléphant qui pousse le fil fait osciller les ruches, et l’essaim sort. À Sagalla, en lisière de Tsavo-Est, neuf années de relevés sur vingt-six exploitations et près de quatre mille approches donnent un taux de détournement de 86,3 % en saison de pointe, et de 76 % toutes saisons confondues, sécheresse comprise.

La condition de ce résultat est pourtant ce qui est régulièrement passé sous silence. Une expérience conduite au Gabon sur l’éléphant de forêt a montré que l’effet dissuasif dépend étroitement de l’activité de la colonie : les ruches vides ne dissuadent pas, celles dont l’essaim est faible ne dissuadent qu’épisodiquement, la barrière ne tient qu’au-dessus d’une activité soutenue, mesurée là-bas entre quarante et soixante mouvements d’abeilles par minute. Les chiffres de terrain vont dans le même sens ailleurs : sur un programme tanzanien, neuf cent quatre-vingt-dix ruches installées n’étaient occupées par un essaim qu’au nombre de deux cent cinquante-quatre. Une clôture d’abeilles n’est pas une clôture. C’est un troupeau.

La prohibition de la chasse avait retiré au paysan et à l’éleveur toute action reconnue sur l’animal qui les ruine, en ne leur laissant que l’attente d’un dédommagement et, dans l’ombre, le granulé. La ruche leur rend un rapport d’alliance avec une bête. Elle exige des visites, une connaissance des floraisons, la surveillance de l’essaimage, la protection contre les fourmis et le miellat, et ce travail se fait de jour, devant les voisins, sous le nom de celui qui le mène. Le granulé, lui, ne demande rien et ne rend rien. Le paysan cesse d’agir contre un animal en secret pour agir avec un autre en public, et ce qu’il en tire se vend et se mange.

Cette grammaire n’a rien d’exotique en Afrique de l’Est ; elle y est peut-être la plus ancienne du monde. Le grand indicateur, Indicator indicator, est un oiseau qui sait trouver les nids d’abeilles sauvages mais ne peut les ouvrir, tandis que l’homme peut les ouvrir mais peine à les trouver. Hussein Isack et Heinz-Ulrich Reyer ont démontré expérimentalement en 1989, chez les Boran du nord du Kenya, que l’oiseau réduit considérablement le temps de recherche des chasseurs de miel. Claire Spottiswoode a montré depuis, chez les Yao, que l’appel humain — un trille suivi d’un grognement — accroît nettement les chances qu’un oiseau réponde et mène à un nid, tandis que les Hadza de Tanzanie emploient un sifflement mélodieux ; les oiseaux d’une région répondent préférentiellement au signal de la culture qui les entoure, ce qui suppose qu’ils l’aient appris, une variation culturelle passant ainsi d’une espèce à l’autre.

Le partenariat n’a pourtant nulle part été imposé, et c’est ce qui le rend fragile. Les groupes qui cessent de laisser la cire voient l’oiseau ne plus répondre, et là où le miel s’achète en boutique l’appel se perd en une génération, sans que personne ait rien interdit. Une clôture de ruches montée sur subvention puis laissée à elle-même se défera de la même manière, par désaffection plutôt que par sabotage. Les neuf cent quatre-vingt-dix ruches tanzaniennes dont deux cent cinquante-quatre seulement abritaient un essaim n’ont pas été sabotées.

Un mot sur la portée de cet outil, parce que l’exagérer serait le meilleur moyen de le discréditer. Une clôture de ruches protège une parcelle, pas un paysage. Elle ne rend pas au corridor de Kimana la largeur qu’il avait, elle ne résout ni la question de l’eau du Kilimandjaro, ni celle des terres que des États attribuent à des investisseurs, ni celle d’une guerre. Lucy King est la première à le dire : la dégradation des habitats et la répétition des sécheresses érodent l’efficacité de la méthode, parce qu’un animal affamé finit par accepter les piqûres.

Sa vertu est ailleurs, et elle est modeste au point d’être facilement manquée. Elle donne à un homme quelque chose à faire, chaque matin, à la lisière de son champ, qui ne soit ni attendre un virement ni répandre un granulé. Un éléphant que les abeilles ont fait reculer n’a rien payé et ne doit rien : il est simplement passé ailleurs, et le champ tenait encore le lendemain.

© 2026 Fundji Benedict

Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

En Côte d’Ivoire, les moutons et les chiens

Stabilité : Alassane Ouattara a abusé de cette promesse pour justifier un quatrième mandat auprès de partenaires internationaux réticents. Sur le papier, le président sortant a réussi son « coup KO ». Mais braver l’aspiration d’un peuple au changement comporte aussi des risques.


0 Commentaire10 minutes de lecture

Législative partielle aux États-Unis : le sentiment anti-Trump gagne même les terres les plus conservatrices

Ce mardi 2 décembre, une élection « spéciale » au Tennessee, État le plus évangélique d’Amérique, a permis de combler un siège vacant à la Chambre des représentants. Bien que gagné par les Républicains, le scrutin témoigne de l’érosion de la base trumpiste.


0 Commentaire7 minutes de lecture

Hezbollah-Israël : une nouvelle guerre aux portes du Liban ?

Un an après l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, le gouvernement libanais a pris des décisions presque révolutionnaires pour désarmer le Hezbollah.


0 Commentaire5 minutes de lecture

Privacy Preference Center