Les transformations récentes des violences sociales et politiques en France, dont la presse nationale s’est fait l’écho ces derniers jours, peuvent être lues autrement que comme une simple montée en intensité ou en fragmentation de la criminalité organisée. Elles constituent aussi, plus profondément, une réponse à une évolution des modes de connaissance du réel par les institutions.
À cet égard, les grandes défaillances contemporaines du renseignement — des attentats du 11 septembre 2001 à l’attaque du 7 octobre 2023 contre Israël — ne relèvent pas tant d’une absence d’information que de l’existence d’angles morts. Ceux-ci ne sont pas des zones sans données, mais des espaces non couverts par une présence humaine effective. Ce à quoi s’ajoute une réalité du renseignement, à savoir qu’il appelle à une décision supérieure, le ministère de l’Intérieur et l’Élysée dans ce cas précis, toujours nimbée d’une logique propre.
Ce déplacement de perspective permet de reconsidérer les dynamiques actuelles. Il ne s’agit pas uniquement d’une multiplication anarchique des menaces, mais d’une exploitation croissante de ces angles morts par des acteurs variés. Dans ce contexte, le renseignement humain — entendu comme renseignement de proximité — apparaît non comme une alternative au renseignement technique, mais comme sa condition d’intelligibilité.
L’ILLUSION DE MAÎTRISE : UN RENSEIGNEMENT ÉTATIQUE DÉSINCARNÉ
L’hypertrophie des capteurs et l’illusion de transparence
Depuis deux décennies, grâce aux évolutions technologiques autant que résultant d’une menace terroriste devenue prégnante, les systèmes de renseignement occidentaux ont considérablement renforcé leurs capacités techniques : interception des communications, exploitation des données numériques, traitement algorithmique massif. Cette montée en puissance repose sur l’hypothèse implicite que toute menace significative laisserait une trace exploitable dans les flux d’information.
Ainsi se fonde une illusion de transparence aux yeux des décideurs. Ils confondent visibilité et compréhension. La donnée brute ne hiérarchise rien : elle juxtapose. Elle agrège du signal et du bruit sans distinction intrinsèque. Dès lors, l’enjeu n’est plus l’accès à l’information, mais sa qualification.
La vulnérabilité contemporaine ne réside donc pas dans un déficit de collecte, mais dans une saturation informationnelle difficilement interprétable.
La désincarnation du renseignement et la perte du terrain
Le développement du renseignement technique s’est accompagné d’un recul progressif du renseignement de proximité. Outre ses connaissances intrinsèques liées à la manipulation des sources, celui-ci repose plus largement sur une présence humaine, qu’il s’agisse d’une immersion dans les milieux ou d’une capacité à interpréter des signaux faibles avant leur formalisation.
La surveillance physique — filature, observation, infiltration — constitue historiquement un savoir-faire central de tout service de renseignement, hérité des organes de sécurité intérieure. Elle ne relève pas uniquement de procédures, mais d’un art : lecture des comportements, compréhension des contextes, perception des écarts. Or cette dimension s’érode. Le renseignement devient médié par ses outils techniques. Certes, il gagne en couverture, mais il perd en épaisseur, sans compter l’épaississement des bruits aléatoires. Les milieux ne sont plus observés de l’intérieur : ils sont reconstruits à partir de traces. Ce basculement produit un renseignement désincarné : plus étendu, mais moins situé.
Une asymétrie doctrinale structurelle
Ce déséquilibre procède d’un arbitrage rationnel. Il part du constat des décideurs que le renseignement humain est coûteux, lent, voire incertain. Au contraire, le renseignement technique leur apparaît rapide, extensif et, surtout, économiquement optimisé.
Dans des environnements politico-budgétaires contraints, la substitution est logique. Mais elle produit une asymétrie profonde : une montée en puissance de la collecte et une érosion de la compréhension située.
Ces arbitrages budgétaires ne se limitent pas aux seules capacités de renseignement. Ils s’inscrivent dans une contrainte plus large pesant sur l’action publique, marquée par la recherche d’économies structurelles. Or ces dynamiques contribuent à fragiliser la couverture de certains territoires et de certaines populations. En particulier, il s’agit d’espaces où les dispositifs sociaux, éducatifs ou sanitaires se trouvent déjà sous tension.
Ce contexte ne produit pas mécaniquement de la violence, mais il crée des environnements de vulnérabilité. Des populations marginalisées peuvent devenir le réservoir de recrutement pour des logiques criminelles ou radicales. Ces contraintes ne réduisent pas seulement les moyens d’action ; elles contribuent aussi à transformer l’environnement humain que le renseignement est censé comprendre.
DES DÉFAILLANCES RÉVÉLATRICES : L’ÉCHEC DE L’INTÉGRATION
Attentats du 11 septembre 2001 : fragmentation des signaux
Les attentats du 11 septembre illustrent un échec classique d’intégration. Les informations existaient. Les rapports du Congrès américain ont pointé ces comportements suspects dans des écoles de pilotage, notés par le renseignement intérieur à l’échelon local. Mais ces alertes locales ne sont remontées que de façon fragmentée aux niveaux les plus élevés du Federal Bureau of Investigation. Ces éléments relevaient du renseignement de terrain, mais restaient dispersés. Le problème n’est pas leur absence, mais leur incapacité à être reliés. L’échec est celui de la transformation de signaux faibles en hypothèse stratégique.
Attaque du 7 octobre 2023 contre Israël : saturation et aveuglement interprétatif
Le cas israélien n’est pas complètement différent. Là encore, les capteurs n’ont pas été déficients en information. Au contraire, ils ont été saturés. Leur multitude est connue, qu’il s’agisse des activités inhabituelles notées par les guetteuses du mur numérique enserrant Gaza ou des flux anormaux remontés par les capteurs numériques. Parmi ces variations techniques, une augmentation inhabituelle des connexions de cartes SIM israéliennes dans la bande de Gaza avait été détectée. L’anomalie était visible, objectivable, techniquement identifiable. Elle n’a pourtant pas été interprétée. Un capteur ne produit pas du sens, mais une variation. Sans ancrage terrain, cette variation reste muette. L’anomalie était visible ; son sens ne l’était pas.
Un biais commun : la rupture entre donnée et réel
Dans les deux cas, le même biais apparaît, la même incapacité à relier les données aux réalités du terrain. Les capteurs voient sans relier ou relient sans questionner leurs cadres interprétatifs. Ils échouent à produire du sens à partir de signaux hybrides et fragmentaires. Ces angles morts ne sont pas des lacunes informationnelles, mais des zones où l’absence de présence humaine empêche la transformation de l’information en connaissance.
UNE CONCURRENCE ÉMERGENTE : LE RETOUR DU TERRAIN HORS DE L’ÉTAT
Un renseignement empirique diffus et ancré
Cette fragilité du renseignement de proximité d’État tranche avec les économies criminelles, où le terrain reste central. Les guetteurs assurent une surveillance continue des espaces, produisant une information immédiate, contextualisée et exploitable. La corruption des élites locales, du leader des dockers au député, en passant par les édiles municipales et les magistrats, n’est rien d’autre que la manipulation d’agents du renseignement humain. Celui-ci est rudimentaire mais efficace. Il repose sur la présence et l’observation directe. Lors des mobilisations anti-OTAN à Strasbourg en 2009, des dispositifs analogues étaient observables : observation périphérique, circulation rapide de l’information, restitution en temps réel. Voir, comprendre, transmettre.
Hybridation OSINT et observation physique
Ces pratiques criminelles s’articulent pareillement avec une exploitation massive des sources ouvertes. Données publiques, réseaux sociaux, cartographies, l’information leur est accessible et structurée. Certaines initiatives militantes participent à cette dynamique en documentant les infrastructures de défense et leurs chaînes logistiques. Cette production d’information, sous couvert de transparence, constitue une cartographie stratégique exploitable. Le renseignement devient distribué.
Du continuum de violence à la production de cibles
Ces dynamiques convergent dans une transformation plus profonde. Elles structurent un continuum intégrant information, ciblage et action. La criminalité organisée — illustrée par la DZ Mafia dont le procès doit durer jusqu’en juillet prochain — adopte des logiques proches de celles d’une entreprise acquise à l’intelligence économique : recrutement ciblé, spécialisation des rôles, externalisation de la violence. Ce premier changement relève d’une rationalisation interne des organisations criminelles.
Sa particularité est qu’il s’appuie sur des populations fragilisées, souvent jeunes, exposées à des formes de paupérisation économique, sociale et médicale. De fait, le recrutement pour des actions violentes repose moins sur une adhésion idéologique que sur une disponibilité sociale et une vulnérabilité individuelle. Parfois renforcée par des fragilités psychiques insuffisamment prises en charge par l’État, cette particularité s’est révélée prégnante dans la majorité des radicalisations depuis 2012.
À cette logique s’ajoute une projection externe de formes de conflictualité de basse intensité sur le territoire national. Des actions symboliques – inscriptions, mises en scène, intimidations, images accessibles sur les réseaux numériques – observées dans le contexte des conflits en Syrie, en Ukraine ou à Gaza mobilisent des exécutants de bas niveau, parfois recrutés à l’étranger. Faiblement techniques mais fortement signifiantes, elles visent à marquer, tester, influencer.
Ces différentes logiques convergent. Elles reposent sur une combinaison simple : information accessible, recrutement opportuniste, exécution rapide. Il convient dès lors de préciser que le terme de « criminalité organisée » demeure insuffisant. Ces structures ne constituent ni un État parallèle, ni un simple réseau. Véritables mafias, elles fonctionnent comme des interfaces parasitaires de l’État. Elles exploitent ses infrastructures, ses failles et ses zones de régulation faibles. Il ne s’agit pas d’un double de l’État, mais d’une forme d’organisation qui prospère dans ses zones de friction.
Le renseignement intérieur contemporain ne se caractérise plus seulement par ses limites, mais par une transformation de son environnement. Un modèle étatique technicisé, centralisé et distancié du terrain fait désormais face à des logiques diffuses combinant renseignement humain et exploitation des sources ouvertes.
Les principales défaillances observées ne relèvent pas d’une faillite des systèmes, mais d’un déséquilibre. Elles révèlent les limites d’un modèle fondé sur la captation sans présence. Le renseignement échoue rarement faute d’informations. Il échoue d’abord lorsqu’il perd le contact avec ce qui leur donne sens. Ensuite, l’analyse se dilue avec le processus de décision qui en tient compte ou non. Cette partie double du renseignement échappe généralement aux observateurs.
Dans cet environnement, le renseignement humain conserve une fonction irremplaçable. Non comme alternative, mais comme condition d’intelligibilité. Les capteurs voient de plus en plus loin. Mais ils ne comprennent que là où des humains sont encore présents.
Voir aussi
16 avril 2026
Gleizes, l’otage que l’on ne veut pas voir
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire5 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
22 novembre 2025
Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme
par Robert RedekerPhilosophe et professeur agrégé de philosophie.
Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !
0 Commentaire7 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture