La gauche dans les pays européens de l’ex-bloc soviétique semble « en danger critique d’extinction », pour reprendre une expression de biologiste. Les législatives du 12 avril en Hongrie ont illustré cette tendance de manière spectaculaire : aucun député de gauche. Les partis comme le MSZP, issu du parti unique communiste de jadis, ou de centre-gauche, tels Momentum, LMP, ou Parbeszed, qui pesaient un quart des voix jusqu’en 2022, ont perdu trop de soutien populaire pour oser présenter des listes, au profit du parti d’opposition de droite Tisza, large vainqueur de Viktor Orban. Seul le DK a présenté des candidats pour obtenir… 1,13 % des suffrages.
Une tendance observée dans la plupart des pays issus de l’éclatement du bloc soviétique. En Pologne, la gauche (Lewica, Razem et alliés) ne dépasse plus 8 % dans les sondages et constitue juste une force d’appoint au gouvernement centriste de Donald Tusk. En Tchéquie, la coalition Stacilo n’a obtenu que 4,3 % des voix aux législatives d’octobre. Insuffisant pour obtenir le moindre député, sans précédent depuis la chute du mur de Berlin. Les sociaux-démocrates du SDE en Estonie sont très marginaux, tout comme leurs cousins en Lettonie, tandis que les socialistes en Bulgarie n’ont pas dépassé 4 % des voix lors des législatives d’hier.
Dans les pays de l’Est ayant rejoint l’Union européenne, la gauche ne pèse plus que dans la petite Lituanie, en Roumanie, où le PSD reste le premier parti du pays, et en Slovaquie, sous une forme populiste avec le Smer de Robert Fico au pouvoir. Et dans les sept républiques de l’ex-Yougoslavie, son poids la confine à l’opposition, ou à une simple force d’appoint de coalitions centristes au pouvoir.
Les raisons de la chute
Pourquoi ? On peut estimer que les peuples en question ont suffisamment « payé pour voir » le socialisme, avec ses pénuries et ses régimes répressifs. Certes, mais cela n’a pas empêché les partis uniques de l’ère soviétique ayant su habilement se réinventer de revenir au pouvoir dans les années 90 en Pologne, Roumanie, Bulgarie, etc., en profitant des soubresauts et déceptions liés à la transition, ou d’une nostalgie envers un système où chacun était pris en charge du berceau au tombeau. Sauf qu’ensuite les nostalgiques ont fini par mourir et que, selon Maria Snegovaya, chercheuse de référence sur la question, au Center for Strategic and International Studies, dans « When Left Moves Right » (Oxford University Press, 2024), la gauche a payé ensuite son virage pro-marché. Virage à vrai dire inévitable pour quiconque voulait éviter la banqueroute, faute de marge de manœuvre financière pour assumer un État-providence massif, protéger des industries obsolètes, ou renationaliser des entreprises (et puis, quel intérêt de sortir du communisme si c’est pour y retourner ?).
La doctrine socialiste a aussi été discréditée par la hausse spectaculaire du niveau de vie associée à l’économie de marché et à l’intégration au sein de l’Union européenne ; selon Eurostat, le revenu net d’inflation des Polonais a progressé depuis lors de 5,4 % par an, de 3,8 % pour les Hongrois et les Tchèques, et de 6,5 % pour les Bulgares, de 5 % pour les Estoniens et les Lettons.
Une intégration qui a, en revanche, suscité un sentiment de dépossession à des peuples que l’expérience soviétique avait rendu très sourcilleux sur les questions d’identité nationale et d’abandon de souveraineté. Les efforts des partis de gauche de gouvernement pour se fondre dans l’Union sur le plan culturel et institutionnel leur ont aliéné leur base ouvrière et populaire traditionnelle, estime le think tank Chatham House. La ligne de fracture classique collectivisme vs économie de marché a été remplacée, là comme ailleurs à vrai dire, par celle opposant les « mondialistes » aux souverainistes et nationalistes, avec rhétorique anti-immigration en option. Ces derniers se classent désormais presque partout à l’est à la première ou la deuxième place.
Un phénomène mondial
Cet effondrement des partis de gauche en Europe ex-soviétique peut aussi s’expliquer par un rejet du socialisme partout dans le monde. S’il existe encore une quinzaine de dictatures qui s’en réclament explicitement, sans d’ailleurs le pratiquer beaucoup dans les faits comme en Chine, les peuples s’en détournent massivement là où ils peuvent voter librement. Les partis travaillistes, socialistes ou sociaux-démocrates ne sont plus au pouvoir que dans une dizaine de démocraties, en fait ; Mexique, Sri Lanka, Uruguay, Colombie, Brésil (dans ces deux derniers pour seulement quelques mois encore peut-être) et en Europe (si l’on fait abstraction de la France où l’exécutif emprunte une politique et du personnel autant au PS qu’à LR), au Portugal, Danemark, Espagne et Royaume-Uni, sachant que ces deux derniers seraient vraisemblablement balayés en cas d’élection aujourd’hui. Les partis socialistes, une espèce effectivement menacée.
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