Trois ans après le 15 avril 2023, la guerre au Soudan ne se laisse plus saisir par le seul inventaire de ses massacres : elle oblige à regarder de près la manière dont le pouvoir s’exerce à travers la mort, l’argent et l’espace. Je propose de la lire à la fois comme un régime d’organisation de la mise à mort – un pouvoir qui décide quelles populations peuvent être sacrifiées – et comme une économie de transit qui vit de la taxation armée des routes, des frontières et des marchandises. Dans cette perspective, les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF) apparaissent moins comme les « auteurs » du conflit que comme les exécutants d’un système dont les ressorts se trouvent à Abou Dhabi, Moscou, Téhéran, au Caire, à Ankara et, désormais, à Addis-Abeba. Ce système repose sur trois opérations complémentaires : gouverner les populations par la route et le checkpoint plutôt que par l’institution d’État ; transformer la côte soudanaise de la mer Rouge en zone d’expérimentation silencieuse d’un droit maritime de fait ; et décider, dans les capitales occidentales comme régionales, que les morts soudanaises peuvent être intégrées au calcul ordinaire des coûts acceptables de la stabilité énergétique, sécuritaire et commerciale le long du Nil et de la mer Rouge.

Ce qui distingue cette guerre de tous les conflits soudanais antérieurs tient à un fait cartographique : elle n’a pas éclaté à la périphérie. Depuis 1983, le Soudan a été presque continuellement en guerre — dans les marches méridionales jusqu’aux accords de Naivasha de 2005 et la partition de 2011, au Darfour depuis 2003, dans les monts Nouba du Kordofan du Sud et dans le Nil Bleu depuis 2011, et par intermittence dans les hauteurs beja de la côte rouge — mais jamais dans le cœur riverain du Nil, dans le triangle commercial et administratif de Khartoum–Omdourman–Bahri qui constitue, depuis l’occupation turco-égyptienne du 19ᵉ siècle, le centre effectif de l’État soudanais. Les guerres périphériques exposaient l’État ; celle-ci le dissout. Trois ans après son déclenchement, le territoire est effectivement scindé : les Forces armées soudanaises (SAF) tiennent la vallée du Nil, la bande orientale et le littoral Rouge de Wadi Halfa à Port-Soudan ; les Forces de soutien rapide (RSF) et leurs alliés contrôlent la quasi-totalité du Darfour, l’essentiel du Kordofan et un corridor s’étendant vers les frontières libyenne, tchadienne, centrafricaine et sud-soudanaise — division spatiale qui ne traduit plus la trajectoire d’opérations actives mais la stabilisation de deux projets para-étatiques concurrents, qui dessinent déjà les contours d’un Soudan effectivement démembré.

Les deux belligérants sont structurellement asymétriques d’une façon qui détermine le caractère des violences que chacun conduit. Les SAF, sous le lieutenant-général Abdel Fattah al-Burhan, perpétuent avec une réforme minimale l’appareil militaire hérité du régime d’Omar el-Béchir (1989–2019) : divisions d’infanterie et blindées préservant la géographie de garnison de l’État béchiriste, aviation dont le potentiel de frappe reste significatif malgré trois ans d’attrition, et surtout une interpénétration étendue avec des brigades dont l’orientation idéologique passe par le Mouvement islamique soudanais — continuité du complexe militaro-islamiste que la révolution de 2019 n’a pas démantelé. Les RSF, sous Mohamed Hamdan Dagalo (« Hemedti ») et sa famille, sont les héritières institutionnelles des Janjaouïd — les milices arabes tribales que le gouvernement Béchir arma et déploya au Darfour à partir de 2003 pour réprimer les insurrections fur, zaghawa et massalit —, formalisées en paramilitaire d’État en 2013 et progressivement autonomisées par les rentes extraites des mines d’or de Jebel Amer et de Songo. Leur base sociale demeure la confédération arabe baggara du Darfour et du Kordofan ; leur grammaire politique reste infléchie d’une lecture arabosuprémaciste de la démographie darfourienne qui rendit le génocide de 2003-2005 intelligible à ses auteurs, et que les tueries de 2023-2026 ont reprises avec un armement actualisé.

L’essentiel se chiffre d’abord. Quelque quatre cent mille Soudanais tués, douze millions déplacés à l’intérieur du pays, quatre millions réfugiés au Tchad, en Égypte, au Soudan du Sud et en Éthiopie ; trente millions — deux tiers de la population d’avant-guerre — dépendants d’un système humanitaire lui-même effondré. Ces ordres de grandeur, établis à partir des estimations combinées des agences onusiennes et d’équipes académiques spécialisées, font du Soudan à la fois la plus grande crise de déplacement et la plus grande crise de famine de la planète, simultanément, dans le même pays.

Les atrocités les plus concentrées se sont déployées au Darfour, et elles ne sauraient être lues comme des dommages collatéraux : elles constituent la poursuite, à l’échelle industrielle et avec la logistique du 21ᵉ siècle, d’un projet commencé en 2003 et jamais interrompu — la destruction des populations non arabes de la périphérie occidentale par des milices arabes dont la lignée institutionnelle court sans rupture des Janjaouïd de l’ère Béchir aux RSF formalisées d’aujourd’hui. À El-Geneina, entre 2023 et 2024, des hommes et des garçons massalit ont été séparés aux postes de contrôle sur la base de leurs documents d’identité et de leur phénotype, puis exécutés en nombre que le Groupe d’experts des Nations unies et la détermination du Département d’État américain de janvier 2025 ont qualifié de génocidaire Le gouverneur du Darfour occidental, Khamis Abakar, fut assassiné dans les heures qui suivirent la dénonciation télévisée des auteurs. À Ardamata, un camp de déplacés qui abritait déjà les survivants de massacres antérieurs fut envahi et ses habitants massacrés. À Zamzam, en avril 2025, un demi-million de personnes déjà en famine déclarée furent dispersées sous les bombardements, avec des récits crédibles d’exécutions systématiques, de violences sexuelles de masse et de familles brûlées dans leurs abris. À El-Fasher, au terme d’un siège de dix-huit mois où l’affamement fut conduit avec la précision d’une opération militaire, la ville tomba en octobre 2025 ; l’imagerie satellitaire analysée par le Humanitarian Research Lab (HRL) de Yale révéla les fosses communes et l’oblitération méthodique des quartiers zaghawa et fur. Ce ne sont pas des épisodes de guerre : c’est la poursuite, sous nouvelle tutelle et avec des moyens modernisés, d’un génocide inachevé.

Les SAF ne sauraient être traitées comme le résidu moral de cette catastrophe. Leurs bombardements aériens de Khartoum, d’Omdourman et de Bahri ont détruit quartiers civils, hôpitaux et marchés à une échelle que les syndicats médicaux soudanais n’ont pu recenser ; leurs milices alliées ont conduit au Gezira des tueries de représailles ; leur obstruction des corridors humanitaires vers les territoires tenus par les RSF a converti l’affamement en arme de guerre avec une symétrie aux pratiques des RSF que la détermination de janvier 2025 rendit explicite. La détermination du Département d’État du 23 mai 2025, établissant que des personnels des SAF avaient utilisé des armes chimiques, a divulgué que la symétrie des atrocités s’étend désormais à des catégories de systèmes d’armes que l’architecture normative internationale tenait, jusqu’à récemment, pour infranchissables. Le ralliement public de Moussa Hilal — premier commandant janjaouïd sanctionné par les États-Unis en 2008 — aux SAF depuis 2024 complique toute partition morale entre les deux belligérants, les deux camps puisant désormais leurs cadres opérationnels dans le milieu qui produisit le génocide de 2003–2005. Ce qu’Achille Mbembe théorisait sous le concept de nécropolitique — souveraineté performative par la distribution différentielle de la mort entre populations racialisées — n’est pas une imposition analytique sur le Soudan : c’est la doctrine opérationnelle de cette guerre. À El-Geneina comme aux postes de contrôle de l’économie de transit, cette doctrine se donne à voir dans des gestes répétés : identifier, trier, laisser passer, taxer, faire disparaître.

Cette configuration nécropolitique n’a toutefois pas émergé en vase clos : elle tient sa durée d’une géométrie de parrains extérieurs sans lesquels ni les SAF ni les RSF ne pourraient prolonger leurs opérations au-delà de leurs propres ressources.

Le rôle russe fut successivement opportuniste. L’approvisionnement initial du groupe Wagner — missiles sol-air aux RSF contre concessions aurifères au Darfour — fut suivi, après la chute de Bachar el-Assad et la redéfinition des ambitions africaines de Moscou, d’un pivot vers les SAF en échange de la réactivation de l’accord de base navale de vingt-cinq ans à Port-Soudan. Cet accord, s’il devenait pleinement opérationnel, conférerait à la Russie un premier nœud logistique permanent sur le littoral de l’océan Indien et une présence durable à l’approche méridionale du canal de Suez. Le pivot n’a pas réduit le flux d’armes ; il l’a redistribué au profit d’un autre prétendant à l’État. L’Iran, pour qui le Soudan représente un théâtre compensatoire après la dislocation graduelle de son architecture levantine, fournit aux SAF des drones de combat produits par Qods Aviation Industries, entité sous sanctions américaines depuis 2013, par des canaux du CGRI qui alimentent simultanément des brigades islamistes opérant au sein des formations des SAF. Le rétablissement formel des relations Iran–Soudan le 9 octobre 2023, deux jours après l’attaque du Hamas contre Israël, a ainsi intégré les SAF à une stratégie régionale qui se joue à la fois à Gaza, au Liban et en mer Rouge. La guerre soudanaise devient, dans ces enchevêtrements, un sous-théâtre d’une recomposition où or, bases navales et corridors maritimes se négocient par corps interposés.

Le rôle militaire de l’Égypte illustre, avec une concision exemplaire, la dépendance du théâtre soudanais à l’égard d’un calcul hydrostratégique extérieur. Ce qui fut d’abord posture diplomatique du Caire s’est mué, à mesure que la chute d’El-Fasher en octobre 2025 menait le Darfour à un basculement complet sous contrôle RSF, en intervention opérationnelle directe : la campagne de drones turcs Bayraktar Akinci conduite depuis la base d’al-Uwaynat-Est, documentée par le journalisme d’investigation du New York Times sur la foi d’imagerie satellitaire indépendante, révèle une architecture de parrainage stratifié dont le bénéficiaire opérationnel est les SAF, mais dont la logique politique passe tout entière par la préoccupation organisatrice du Caire envers ses approches méridionales : le différend non résolu sur le Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne. Un Soudan aligné sur l’Égypte est un Soudan indisponible à l’encerclement éthiopien ; le reste en découle. La Turquie occupe dans ce dispositif une position structurellement ambiguë — fournisseur contractuel des SAF (contrat Baykar de novembre 2023), acheminement avéré vers les RSF par intermédiaires tchadiens et libyens, parrainage d’une auxiliaire islamiste (bataillon al-Bara’ ibn Malik) dans l’ordre de bataille des SAF — triple engagement dont les objectifs commerciaux, idéologiques et stratégiques ne sont pas mutuellement cohérents, et dont l’effet cumulé est de prolonger le conflit sous posture de neutralité formelle.

Si la Turquie incarne cette posture d’ambiguïté calculée, l’Éthiopie, elle, vient d’en rompre la discrétion.

Addis-Abeba a en effet été longtemps tenue pour tolérante à l’égard des mouvements transfrontaliers des RSF plutôt que marraine d’État. Le rapport spécial du HRL d’avril 2026 a documenté par imagerie satellitaire, sur une base des Forces de défense nationales éthiopiennes à Asosa, l’équipement de technicals et le transbordement de véhicules au bénéfice d’unités RSF opérant contre l’État soudanais du Nil Bleu. Le cœur analytique de cette découverte ne réside pas dans la méthodologie satellitaire — quelque exemplaire qu’elle soit — mais dans la violation frontale de la résolution 1591 du Conseil de sécurité par un État membre de l’Union africaine, sans conséquence politique mesurable pour Addis-Abeba, et dans la reconfiguration du triangle stratégique entre Corne de l’Afrique, Golfe et Nil qu’elle signale : l’Éthiopie rejoint le système de parrainage dont les Émirats demeurent l’auteur principal, dont la Russie et l’Iran ont rejoué les positions, et que le Caire prolonge sous la logique du GERD. La guerre soudanaise est ainsi — et sans qu’elle le soit jamais complètement — le lieu où une recomposition plus vaste se cristallise.

L’analyse à ce stade a traité la guerre comme une structure subventionnée de l’extérieur. Elle est tout autant — et peut-être plus durablement — une structure autofinancée de l’intérieur, et toute analyse sérieuse doit enregistrer la transformation politico-économique que la troisième année du conflit a consolidée. Ce qui s’est ouvert en avril 2023 comme une lutte pour le contrôle du palais présidentiel à Khartoum est devenu trois ans plus tard un mode d’organisation durable de l’économie et du pouvoir. La guerre ne se finance plus principalement sur un budget d’État : elle se nourrit des routes que traversent les marchandises et les personnes. Contrôler un territoire, au Soudan, ne signifie plus seulement y déployer des hommes en armes ; cela signifie tenir les axes qui permettent de prélever un impôt de passage sur tout ce qui circule. L’emprise des RSF sur l’axe Darfour-Soudan-Kordofan n’est pas tant l’occupation d’une région qu’une prise sur un corridor : celui par lequel l’or de Jebel Amer, la gomme arabique des ceintures d’acacia, le bétail en marche vers la Libye ou le Tchad et les camions de commerce ordinaire sont tous soumis à l’obligation de payer, ou de renoncer. Pour les mineurs artisanaux, les récoltants de gomme et les petits pasteurs, la guerre se traduit d’abord par une série de postes de contrôle où l’on paye, où l’on perd sa marchandise ou où l’on risque sa vie. La carte de l’ORSAM, qui colore en rouge les zones tenues par les RSF, montre ainsi moins un front militaire qu’un réseau de péages armés : c’est là que se fabrique la rente qui permet au conflit de se prolonger.

Dire que le Soudan est passé d’une économie de production à une économie de transit revient à décrire une transformation du gouvernement même des populations. Tant que le lieu principal de la richesse était le champ, la mine ou le cheptel, déplacer les producteurs ou les affamer revenait à détruire la source de revenu ; dans l’ordre présent, ce qui compte avant tout, ce sont les routes et les points de passage. Le villageois qui récolte la gomme ou conduit ses bêtes au marché ne tient plus sa place dans le monde par ce qu’il produit, mais par ce qu’il peut payer à ceux qui tiennent les checkpoints. Les hausses spectaculaires du prix international de la gomme arabique depuis le début de la guerre ne se sont pas traduites par une amélioration de sa condition : le surcroît de valeur est capturé en amont, par les unités armées qui taxent ou pillent les cargaisons. Quand des milliers de tonnes de gomme disparaissent ainsi au profit des belligérants, ce n’est pas seulement un « flux » financier : c’est un système de gouvernement, où la survie matérielle des producteurs dépend chaque jour de la négociation – ou de l’impossibilité de négocier – avec l’homme en armes au bord de la route.

Cette transformation structurelle emporte deux implications qui renforcent la thèse centrale. D’abord, concernant les chaînes d’approvisionnement globales : parce que le Soudan fournit encore l’essentiel de la gomme arabique issue d’Acacia senegal, utilisée dans l’industrie alimentaire, pharmaceutique ou des boissons, il n’est pas possible de soustraire simplement cette marchandise aux marchés mondiaux sans provoquer de perturbations majeures. Le résultat est un compromis silencieux : la gomme pillée ou lourdement taxée par les groupes armés soudanais est réétiquetée, réacheminée via le Tchad, le Cameroun, le Nigeria ou le Sénégal, puis absorbée sans traces visibles dans les chaînes d’approvisionnement de grandes entreprises qui, par ailleurs, financent des campagnes humanitaires pour le Soudan. Les dispositifs de contrôle créés pour les « minerais de conflit » n’ont pas été étendus à ces produits agricoles, alors même qu’ils financent une guerre de masse : ce silence réglementaire est un choix, non un oubli. Une guerre qui dépend des salaires et du budget d’un État peut s’éteindre par épuisement du Trésor ; une guerre qui se nourrit des rentes de transit ne cesse que si les flux eux-mêmes sont mis en cause. Tant que la gomme, l’or et le bétail soudanais continueront de trouver sans difficulté des débouchés à l’étranger, le système qui convertit ces marchandises en armes n’aura aucune raison de se tarir de lui-même.

De l’intérieur continental, l’analyse doit maintenant se tourner vers la façade maritime, où la guerre compose une seconde forme de gouvernement, moins visible mais non moins structurante.

Cette partition à venir du littoral de la mer Rouge est en effet la dimension la moins analysée et la plus conséquente de la guerre soudanaise. Un Soudan dans lequel l’autorité côtière est contestée entre deux belligérants soulève, au regard du droit international, trois problèmes sans précédent récent : la licéité de l’exercice de droits de belligérance exercés depuis des ports à souveraineté indécise ; le statut du commerce dit neutre lorsqu’il longe un littoral soumis à un blocus de fait par des forces dont la qualité juridique demeure floue ; et, plus concrètement, la validité des concessions portuaires émiriennes qui prolifèrent déjà dans la Corne, alors même que la légitimité des gouvernements signataires est disputée. À mesure que l’interdiction houthie du détroit de Bab-el-Mandeb continue de dégrader l’économie de la route de Suez, ces questions cessent d’être théoriques : elles structureront, en pratique, la gouvernance de la mer Rouge pour une génération. Le Soudan en est l’incubateur discret, et la population civile soudanaise en est le milieu d’expérimentation. L’interpénétration avec l’hydropolitique orientale du Nil est ici à saisir comme condition et non comme simple arrière-plan. Le soutien du Caire aux SAF, tel qu’analysé plus haut, ne résulte pas d’une solidarité abstraite, mais d’un calcul sur le bassin oriental du Nil : un Soudan aligné sur Le Caire est un Soudan indisponible à l’encerclement éthiopien dans le différend autour du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne. La guerre soudanaise ne se réduit pas à ce différend, mais elle ne s’en détache pas : elle est l’une des surfaces où se nouent, dans les corps soudanais, hydropolitique continentale et recomposition maritime.

Il faut enfin comprendre pourquoi une guerre qui a déjà déplacé des millions de personnes et détruit des villes entières occupe si peu de place dans les priorités diplomatiques et médiatiques des capitales qui pourraient, en théorie, agir sur ses causes. Judith Butler a proposé le terme de grievability – la capacité différentielle des vies à être pleurées : certaines morts s’imposent comme des événements, d’autres restent en deçà du seuil à partir duquel les sociétés se sentent obligées de réagir. Dans la ceinture sahélo-soudanaise, la mort noire-africaine a historiquement été comptée, mais peu racontée. Didier Fassin, de son côté, a montré que la compassion internationale exige des histoires facilement appropriables : un massacre emblématique, un ennemi clairement identifié, une diaspora capable de faire pression. Le Soudan n’offre pas cette dramaturgie lisible, d’autant moins que les principaux commanditaires de la guerre sont des alliés ou des partenaires stratégiques des puissances occidentales. L’inattention n’est donc pas seulement une fatigue générale de l’opinion : c’est un choix politique. Il consiste à maintenir, pour des raisons de sécurité, d’énergie ou d’investissement, des alliances avec des États dont on sait qu’ils financent la guerre soudanaise, tout en acceptant que les morts de Khartoum, du Darfour ou du Kordofan restent des dommages collatéraux invisibles de cet ordre du monde.

Les perspectives qu’ouvre cette analyse sont sombres. La diplomatie de cessez-le-feu conduite à Djeddah, Genève, Manama et désormais Berlin produit des communiqués qui n’engagent pas les parrains externes dont l’approvisionnement continu en armes, en fonds et en logistique soutient la violence, et continuera d’en produire tant que l’architecture sous-jacente du patronage ne sera pas perturbée. Une fin de la guerre soudanaise présuppose l’imposition simultanée de coûts matériels — sanctions effectives, application de l’embargo sur les armes atteignant les vols cargo émiriens et turcs, interceptions du blanchiment d’or parvenant jusqu’au marché de Dubaï, mesures secondaires contre les institutions financières qui intermédient le commerce, extension des régimes de diligence raisonnable aux marchandises agricoles qui financent désormais les belligérants — sur des acteurs que la configuration géopolitique actuelle a rendus effectivement immunisés contre toute pression. Cet alignement est-il imaginable dans la configuration internationale prévisible ? Le doute est permis.

Ce qui ne souffre pas de doute, en revanche, c’est que les termes selon lesquels la guerre soudanaise sera éventuellement résolue, gelée ou épuisée façonneront la géographie politique et maritime d’une portion stratégiquement décisive du monde pour une génération, et que les populations qui auront payé le prix de cette résolution sont celles qui sont actuellement exterminées au Darfour et affamées au Kordofan, dont les morts ont déjà été intégrées par le système international à ses calculs comme coût acceptable des arrangements qu’il a choisi de ne pas déranger.

Ne pas toucher à ces trois registres – la souveraineté exercée au checkpoint, la jurisprudence de fait qui se fabrique le long du littoral soudanais de la mer Rouge, et l’intégration des morts soudanaises au calcul ordinaire des coûts acceptables – reviendrait à accepter que la forme de gouvernement expérimentée aujourd’hui au Soudan devienne, demain, un modèle disponible ailleurs.

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