Un sanctuaire d’éléphants n’est jamais seulement un refuge pour la faune. Sur les marges de l’Éthiopie, il dessine une frontière, distribue des usages, matérialise une souveraineté et, lorsque les bêtes passent d’un État à l’autre, ouvre un objet de négociation entre administrations qui ne se parlent pas toujours. De Babille au Tigré, suivre les éléphants revient ainsi à lire une autre carte de la Corne : celle où droit foncier, mobilités pastorales, guerre et diplomatie se disputent le même territoire.

Le sanctuaire de Babille, dans l’est de l’Éthiopie, abrite ce qui reste de la population somalienne de l’éléphant d’Afrique, celle qui parcourait autrefois la Corne. Il y a treize ans, on en comptait environ mille. Les représentants du sanctuaire en annonçaient cette année deux cent quinze. La courbe ne relève pas du braconnage seul, et c’est ce qui la rend si difficile à arrêter : une étude publiée dans Oryx a suivi la cause première sur images satellitaires, et elle est bâtie en dur. Entre 2006 et 2017, le nombre de maisons illégales à l’intérieur du sanctuaire est passé de dix-huit mille à plus de cinquante mille, dont plus de trente-deux mille dans l’aire même où circulent les éléphants. Trente-cinq mille personnes et cent cinquante mille têtes de bétail y vivent sans titre. Une commission du Parlement éthiopien a constaté en 2023 que les trois quarts de l’aire protégée étaient devenus champs et pâtures ; dix mille hectares avaient été attribués à un projet de ricin destiné aux biocarburants.

L’argent, pourtant, ne manque pas à la cause. L’Elephant Crisis Fund, créé en 2013 par Save the Elephants et le Wildlife Conservation Network avec la fondation de Leonardo DiCaprio, devenue Re:wild, demeure le principal instrument philanthropique du secteur ; la fondation y versait un million de dollars dès 2014, et l’acteur a mis sa notoriété au service des éléphants d’Afrique avec une constance que peu de mécènes ont montrée. Son intervention s’organise autour de trois objectifs, mettre fin à la crise de l’ivoire, favoriser la coexistence, protéger les paysages, et ces trois objectifs ne se laissent pas traiter par les mêmes moyens. Un trafic se combat par du renseignement, des patrouilles et des lois, et les résultats obtenus sur ce terrain sont mesurables. La coexistence se joue à l’échelle d’un village et d’une saison agricole, elle demande une présence durable et progresse là où une organisation s’installe. Le troisième objectif bute sur ce qu’aucun chèque ne franchit : on finance un recensement aérien, une brigade, un collier émetteur, mais on ne rachète pas une attribution foncière décidée par un gouvernement régional, et l’on ne déplace pas trente-cinq mille personnes qui n’ont nulle part où aller. La philanthropie internationale a bâti son architecture autour d’un crime, quand Babille meurt d’un régime foncier.

Le terme anglais d’encroachment, qui revient dans toute cette littérature, désigne mal ce dont il s’agit. Ce que l’on décrit ainsi est l’effet ordinaire d’une démographie rurale sans terre, d’une administration sous-dotée et de gouvernements régionaux qui allouent des terres que l’État fédéral avait classées. Et l’argument que l’on oppose aux pasteurs qui font paître leurs bêtes dans un parc à éléphants — que l’herbe qu’ils prélèvent réduit d’autant l’habitat de l’animal — est exact, mais il suppose acquis ce qui est précisément en litige : la légitimité d’une frontière tracée sur un parcours ancien.

En Éthiopie, la terre appartient à l’État depuis 1975, et aucun régime n’est revenu sur ce principe. La Constitution fédérale, adoptée en décembre 1994 et entrée en vigueur en août 1995, reconnaît aux pasteurs le droit de ne pas être déplacés de leurs terres ; ce droit n’a jamais reçu les instruments qui en assureraient l’effectivité foncière, ni cadastre pastoral, ni titre collectif, ni procédure de consultation contraignante. Dans la pratique administrative, faute de titre opposable à l’allocation, le parcours apparaît comme une étendue disponible. La même indétermination permet de classer un sanctuaire par décret et d’en attribuer dix mille hectares à un investisseur en ricin : les deux gestes procèdent de la même prérogative, et le pasteur les subit tous les deux. La conservation et l’agro-industrie, qui se croient adversaires, tirent l’une et l’autre leur latitude de cette insécurité foncière.

Le Kenya a suivi le chemin inverse et n’a pas mieux protégé ses parcours. Le Land (Group Representatives) Act de 1968 y avait doté les terres maasaï d’un titre foncier collectif, le group ranch, régime de propriété commune détenu en indivision par des membres inscrits sur un registre et administré par un comité élu ; les bailleurs de l’époque, USAID au premier rang, y voyaient une étape vers l’appropriation individuelle, dans une conception individualisante des communs que l’article de Garrett Hardin, publié la même année, allait rendre emblématique. Olgulului-Ololarashi, qui entoure le parc d’Amboseli, fut l’un des plus vastes, et le pâturage y demeura longtemps ouvert et sans clôtures, ce qui explique que les éléphants aient continué d’y circuler hors du parc. La subdivision en parcelles privées était engagée dans plusieurs ranchs de la région bien avant l’abrogation de la loi de 1968 par le Community Land Act de 2016, et les travaux récents décrivent une accélération plutôt qu’un commencement ; les membres interrogés à Olgulului citent la route de Kimana, bordée d’hôtels qui coupent les passages, comme l’exemple de ce qui les attend, et plusieurs rapportent que leurs dirigeants ont justifié la subdivision en agitant la menace d’une installation de non-Maasai décidée par le gouvernement, alors que la loi ne prévoit rien de tel. Nairobi a donné un titre collectif puis l’a laissé se dissoudre en parcelles, Addis-Abeba n’en a jamais donné, et les corridors coupés sont les mêmes.

Les politiques de sédentarisation portent en amharique le nom de mender masebaseb, rassembler les gens en villages. L’Empire les a menées, le Derg les a poursuivies, la Fédération les a reprises, et toutes ont visé le même résultat : convertir un éleveur mobile en cultivateur fixe, au motif que la mobilité serait la cause de la pauvreté plutôt que la technique qui permet d’y survivre. Les travaux conduits dans la vallée de l’Aouache montrent ce que cela produit en Afar — des régimes de propriété commune vidés de leur autorité, des chefs de clan cooptés dans l’administration régionale, une transition forcée vers l’agriculture irriguée, des parcours rétrécis par les plantations d’État et envahis par Prosopis juliflora. Une éleveuse afar interrogée au cours de ces enquêtes décrivait la tenaille en deux termes : le prosopis d’un côté, les pasteurs somaliens de l’autre.

Trois cents ménages pasteurs d’Afar et cinquante-huit agents des parcs de l’Aouache, d’Alidegi et de Yangudi-Rassa ont été interrogés en 2021. Près de trois quarts des éleveurs migrent avec leurs bêtes, en moyenne trois mois et demi par an, traversant les limites des districts, des régions et parfois de l’État. Les cinquante-huit agents, sans exception, signalent la présence de troupeaux à l’intérieur de leur parc, et plus des deux tiers celle de chiens domestiques. Ils identifient comme menaces principales le déplacement de la faune, la perte d’habitat et les attaques de chiens ; les maladies ne sont mentionnées que par un sixième d’entre eux, alors que le contact entre bétail et faune sauvage est quotidien et que la surveillance sanitaire est inexistante.

La lecture courante de ces chiffres est que les pasteurs empiètent sur les parcs. Elle décrit exactement ce que voient les agents, et elle omet la séquence qui l’a produite : l’éleveur qui fait paître ses bêtes dans un parc à éléphants est très souvent celui qu’une concession sucrière, une plantation de coton ou un barrage a chassé du bas-fond où il passait la saison sèche. L’État produit l’occupation qu’il sanctionne ensuite. Reprocher à un homme d’avoir suivi l’herbe suppose qu’il lui restait ailleurs de l’herbe à suivre. Ce qu’on peut lui reprocher, en revanche, est d’ignorer ce qu’il fait entrer avec lui : un troupeau bovin prélève dans une aire protégée la même ressource que la faune, il amène des chiens qui poursuivent les jeunes, et il introduit des agents pathogènes qui circulent entre animaux domestiques et animaux sauvages, le charbon bactéridien et, selon les espèces concernées, la peste des petits ruminants. Il y a là une politique publique à écrire, qui ne relèverait ni de la sanction ni du dédommagement, mais de l’épidémiologie et de la négociation des calendriers d’accès.

Le sanctuaire de Babille présente en outre une particularité que sa littérature scientifique mentionne en note et qui commande tout le reste : il est à cheval sur la limite administrative entre la région Oromia et la région Somali. Les auteurs de l’étude publiée dans Oryx le disent sans détour, les frontières réelles diffèrent aujourd’hui sensiblement des frontières formelles, et au début de 2019 l’ensemble de la zone située à l’est de la vallée de l’Erer était tenu pour appartenir à la région Somali. Une carte de parc est ici une carte de litige territorial.

L’histoire de ce litige est militaire avant d’être agraire. La guerre de l’Ogaden, en 1977-1978, a rempli d’armes une région qui n’en manquait pas et installé des campements de réfugiés à l’intérieur même de l’aire de circulation des éléphants ; les recherches de Demeke et de ses collègues attribuent à cette période le glissement de la population du versant oriental vers le versant occidental du sanctuaire. Les bêtes ont commencé à se déplacer selon la géographie de la guerre avant de se déplacer selon celle des champs.

La Constitution entrée en vigueur en 1995 a ensuite territorialisé les « nations, nationalités et peuples », faisant de l’appartenance collective le principe de découpage du territoire fédéral et convertissant en frontières des lignes que des parcours traversaient depuis toujours. Le référendum de 2004 a tranché le sort de plusieurs centaines de kebele contestés le long de cette limite, attribuant à l’Oromia l’écrasante majorité d’entre eux, sans éteindre le contentieux ; les affrontements de 2017-2018, où la liyu police de la région Somali est lourdement mise en cause, ont déplacé plus d’un million de personnes, et les violences ont repris dans les mêmes districts à l’été 2025, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies en tenant encore le décompte à l’automne.

Les cinquante mille maisons de Babille se lisent alors autrement. Une part d’entre elles relève de la faim de terre. Une autre entre, voulue ou non comme telle par ceux qui les bâtissent, dans un dossier territorial dont les pièces sont des installations : dans un fédéralisme dit ethnique, la présence de population pèse sur l’arbitrage, et le prochain se fera sur la carte des occupations existantes. Bâtir dans un sanctuaire revient ainsi à écrire une revendication de compétence dans le seul langage que l’arbitre acceptera de lire. L’éléphant occupe l’espace que deux administrations régionales se disputent, et il n’a pas voix au chapitre.

Le pasteur, lui, est la victime structurelle de ce dispositif. Un fédéralisme ethnolinguistique suppose des populations assignées à un territoire, quand la transhumance suppose des territoires traversés par des populations ; le premier peine à reconnaître la seconde sans aménager sa propre logique territoriale. D’où la sédentarisation comme politique permanente, d’où la conversion des parcours en zones à vocation agricole, d’où enfin la présence de troupeaux dans les parcs, qui signale une géographie devenue impraticable.

Puis vient le Tigré, et l’ordre du monde s’inverse.

Le parc national de Kafta Sheraro, le seul de la région, s’étend sur plus de deux mille kilomètres carrés le long du Tekezé, jusqu’à la frontière érythréenne. Il fut créé en 1973 comme réserve de Shire par Ras Mengesha Seyoum, alors gouverneur de la province, et n’a reçu le statut de parc national qu’en 2007. Il abrite, avec le Gash-Setit érythréen qu’il jouxte, une population transfrontalière d’éléphants estimée à quelques centaines, la plus septentrionale d’Afrique orientale. Entre novembre 2020 et novembre 2022, la guerre l’a traversé. Les véhicules du parc ont été volés, les installations détruites, les animaux chassés pour leur viande ; un groupe armé venu de l’Amhara a ouvert un restaurant de gibier à Adebay, à la lisière du parc, et des témoignages rapportent des éléphants poussés vers l’Érythrée et tués pour leur ivoire. Les observateurs de terrain relèvent en outre que le déplacement de la faune sauvage et son contact avec les animaux domestiques ont favorisé la diffusion de la rage, du charbon et d’autres épidémies.

Au sens ancien du mot, un parc national est un asile : un espace régi par sa propre loi, où une catégorie d’êtres poursuivis trouve refuge. La guerre du Tigré a montré que l’asile ne choisit pas ses bénéficiaires. Lorsque ce sont les hommes qu’on poursuit, ils entrent dans le sanctuaire, et l’animal protégé y devient ce qu’il est d’abord pour un homme affamé, à savoir de la viande. Aucune politique de conservation ne survit à cette inversion, et il serait indécent de le lui reprocher. La protection des espèces est une institution de temps de paix, et nombre d’aires protégées d’Afrique orientale sont frontalières ou périphériques, c’est-à-dire situées là où la paix cède en premier.

Un parc frontalier fait pourtant un excellent instrument d’État, et cette utilité a pesé, ici ou là, dans la décision de classer. Délimiter une aire protégée est une manière peu coûteuse d’affirmer une compétence exclusive sur une périphérie qu’on n’administre pas : il n’y faut ni cadastre, ni routes, ni tribunaux, mais une limite, un uniforme et une arme. Kafta Sheraro borde l’Érythrée dans un Tigré occidental que des mouvements amhara revendiquent ; Babille chevauche une limite interrégionale disputée ; Amboseli s’adosse à la frontière tanzanienne. Le troupeau de Kafta Sheraro appartient d’ailleurs, en écologie, autant au Gash-Setit érythréen qu’à l’Éthiopie, ce qui fait de sa gestion un acte diplomatique. L’administration effective d’un territoire, dans les contentieux de souveraineté, pèse d’autant plus que les titres invoqués sont concurrents ou insuffisamment déterminants ; les éléphants servent alors de témoins dans des procédures qui ne les concernent pas.

La même logique gouverne la diplomatie de l’espèce. À la vingtième conférence des parties à la CITES, tenue à Samarcande du 24 novembre au 5 décembre 2025, la Namibie a demandé la suppression pure et simple des annotations encadrant sa population d’éléphants, ce qui aurait ouvert le commerce de ses stocks d’ivoire ; le scrutin secret qu’elle avait réclamé lui a donné vingt-deux voix pour, quatre-vingt-deux contre et quatorze abstentions. La conférence a en revanche adopté par consensus, sur proposition du Botswana, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, de la Namibie et du Zimbabwe, un amendement à l’annotation A10 qui harmonise les conditions du commerce d’éléphants vivants entre les quatre États concernés et supprime le renvoi périmé à une vente exceptionnelle de stocks ; l’une de ses conséquences est d’étendre au Zimbabwe l’exportation commerciale d’articles en cuir d’éléphant, déjà ouverte aux trois autres. La ligne de fracture est intra-africaine, les États australs, riches en bêtes et pauvres en recettes, faisant face à la coalition d’Afrique de l’Est et centrale dont l’Éthiopie est membre. Un État dont le principal sanctuaire est cultivé aux trois quarts vote sur le régime mondial de l’ivoire, et son vote pèse autant que celui d’un autre. Les patrouilles, les salaires et les recensements aériens de la région dépendent par ailleurs de crédits extérieurs, l’Elephant Crisis Fund ayant dû lui-même combler une brèche ouverte par un retrait de financements américains : un garde-faune payé par un bailleur est un agent de souveraineté financé de l’extérieur.

L’Éthiopie, qui a six voisins, est reconnue de longue date comme un pays de transit pour l’ivoire, la corne de rhinocéros et les écailles de pangolin, et elle constitue aussi un pays d’origine pour un trafic moins commenté, celui des jeunes guépards capturés dans la région Somali et acheminés vers les péninsules arabiques par Hargeisa. Le Somaliland occupe dans ce dispositif une position que le droit international rend inconfortable : territoire non reconnu, il ne peut être partie aux conventions qui régissent le commerce des espèces, et les instruments applicables sur son sol le sont par le truchement d’un État dont l’autorité ne s’y exerce pas. Une administration douanière réelle sans personnalité juridique internationale, voilà précisément le type d’interstice institutionnel dont un trafic peut tirer parti. Or c’est par Berbera, puis par Assab, que passe depuis 2024 l’ambition maritime d’Addis-Abeba, et la question de savoir qui tiendra les registres de ce couloir n’a reçu, dans les textes rendus publics, aucune réponse.

La Peace Parks Foundation, fondée en 1997 par Nelson Mandela, le prince Bernhard et l’industriel afrikaner Anton Rupert, a fait de l’aire protégée transfrontalière un instrument de normalisation entre États. Le Grand Limpopo, dont le protocole fut signé le 10 novembre 2000, relie le Kruger sud-africain, le Limpopo mozambicain et le Gonarezhou zimbabwéen ; les premiers éléphants y furent transférés dès octobre 2001 vers un parc que la guerre civile avait vidé, et le poste-frontière de Giriyondo ouvrit en 2004. Le Kavango-Zambèze, constitué en 2011 par cinq États, couvre environ cinq cent vingt mille kilomètres carrés et abrite quelque deux cent vingt-huit mille éléphants, à peu près la moitié des éléphants de savane subsistant sur le continent.

Leur mécanisme diplomatique est plus intéressant que leur bilan écologique. Ils créent entre deux administrations un objet commun, techniquement légitime et dont chacun peut nier la portée politique : des patrouilles conjointes, des protocoles de comptage, une radio partagée, un poste-frontière ouvert au nom du tourisme. Deux états-majors qui ne peuvent pas négocier une frontière peuvent compter des éléphants ensemble, et le canal ainsi ouvert sert ensuite à autre chose. Le troupeau de Kafta Sheraro traverse déjà chaque année une frontière que deux armées surveillent.

Les parcs de la paix ont suivi les guerres au lieu de les prévenir, le Grand Limpopo après le conflit mozambicain, le Kavango-Zambèze après l’angolais ; ils supposent donc une paix déjà faite, fût-elle fragile. Ils ont été critiqués, souvent à raison, pour ce qu’ils imposent aux populations comprises dans leur périmètre, environ deux millions et demi pour le seul ensemble austral. Et aucun corridor à éléphants ne répond à ce qui oppose réellement l’Éthiopie et l’Érythrée, qui porte sur un port en eau profonde et sur ce que signifie l’indépendance de 1993. Une aire transfrontalière relève de la mesure de confiance.

L’Éthiopie avait pourtant inscrit le principe avant beaucoup d’autres. Le parc du Simien, gazetté en 1969 avec celui de l’Aouache, figure parmi les quatre premiers sites naturels inscrits en 1978 sur la Liste du patrimoine mondial, lors de la première série d’inscriptions de l’UNESCO. Il est entré en 1996 sur la liste des biens en péril, dont il n’est sorti qu’en 2017 ; au moment même de son inscription, près de quatre cinquièmes de sa surface connaissaient un usage humain. Le pays a donc affirmé la norme internationale plus tôt que ses voisins et l’a tenue moins bien qu’eux sur le terrain, ce qui décrit assez exactement ce que produit un État ancien, centralisé et pauvre en administration locale.

L’Éthiopie est de très loin le premier producteur de miel d’Afrique et se situe autour du dixième rang mondial. La FAO estimait sa production de l’année 2024 à quelque quatre-vingt-six mille tonnes, plus du double de la Tanzanie qui la suit ; le ministère de l’Agriculture, dans sa stratégie apicole nationale pour 2024-2032, revendique de son côté plus de dix millions de ruches, dont environ sept millions en activité, ainsi que la distribution de 2,6 millions de ruches modernes en une seule année budgétaire, et avance des volumes de production supérieurs aux estimations internationales. Les clôtures de ruches, dont neuf années de relevés kényans à Sagalla établissent qu’elles détournent plus des trois quarts des éléphants qui s’approchent des cultures, sont pratiquement absentes des paysages éthiopiens à éléphants.

Une enquête menée en 2022 auprès de huit cents ménages des vingt villages riverains du parc de Chebera Churchura, où la population d’éléphants augmente, éclaire une part de ce silence. Les habitants n’accordent qu’une confiance faible aux méthodes traditionnelles de dissuasion, estimant que les éléphants s’y sont adaptés. Ce qu’ils demandent, ce sont des clôtures électriques, des fossés, des murs de béton, la fermeture des corridors et, pour une part d’entre eux, le déplacement des habitants vers des lieux plus sûrs. La demande sociale va vers la séparation dure, que les capacités budgétaires éthiopiennes rendent difficilement généralisable, et un dispositif vivant, peu coûteux et rémunérateur ne ressemble pas à ce que les riverains réclament.

Le reste tient à l’organisation de l’État. Le ministère de l’Élevage et de la Pêche distribue les ruches et compte les tonnes ; l’autorité de conservation de la faune recense les éléphants et gère des sanctuaires occupés aux trois quarts. La ruche est comptée comme un actif agricole ; elle n’est jamais comptée comme un mètre linéaire de frontière.

Sur les mêmes terres se superposent plusieurs cartes. Celle du cadastre, qui n’a jamais été levée pour les parcours. Celle des régions, qui découpe selon les appartenances. Celle des aires protégées, tracée par décret et contredite sur place. Celle des transhumances, que ses usagers tiennent de mémoire. Et celle des éléphants, que personne n’a dessinée et qu’ils entretiennent en marchant. Les deux cent quinze de Babille la parcourent encore entre les champs et les maisons ; le troupeau de Kafta Sheraro la suit chaque année jusqu’en Érythrée, franchissant une ligne que deux armées surveillent sans que nul lui ait jamais demandé de titre.

Ce texte prolonge « Des éléphants et des hommes » et s’inscrit dans une recherche que l’auteure poursuit depuis plusieurs années sur les populations pastorales d’Afrique de l’Est et de la Corne.

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