Washington envisage de frapper le JNIM au Mali. Mais la crise malienne ne se résume plus au rapport de forces entre une armée et une insurrection. Bamako conserve l’État et la souveraineté juridique ; d’autres en exercent désormais les fonctions concrètes. Le JNIM dispute le contrôle des routes et des sociétés rurales, le FLA la territorialité politique du Nord au nom de l’Azawad qu’il revendique, la Russie protège un régime qu’elle n’a pas réussi à sécuriser, tandis que Washington revient par le renseignement, l’accès au ciel et peut-être les frappes. Au Mali, la souveraineté ne s’est pas seulement rétrécie : elle s’est mise en pièces.
L’embuscade du 18 juillet, entre Anefis et Gao, a révélé l’ampleur du désastre. Le JNIM et le Front de libération de l’Azawad ont revendiqué l’opération menée contre un convoi militaire malien dans la zone de Tabrichat. Une source proche du FLA évoque plus de cinquante combattants progouvernementaux tués, dont des hommes de l’Africa Corps russe, bilan qu’aucune vérification indépendante n’a pu établir à ce jour, tandis que des images diffusées par les insurgés semblent montrer des soldats capturés après leur reddition, puis certains d’entre eux abattus. Si ces faits sont authentifiés, a averti le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, ils pourraient constituer des crimes de guerre.
Quatre jours plus tard, le Washington Post révélait que l’administration Trump étudiait des options militaires contre le JNIM, sans qu’aucune décision n’ait été prise ; le Pentagone a refusé de commenter, et la Maison-Blanche n’a rien confirmé. Au moment précis où se révèle l’incapacité croissante de l’État malien à sécuriser ses propres forces et ses grands axes, une puissance lointaine délibère sur l’opportunité d’exercer sur son territoire une fonction que cet État ne parvient plus à assurer seul — frapper ceux qui contestent son monopole de la violence. Si l’opération se matérialisait, le Mali deviendrait le huitième pays frappé par les forces américaines depuis le retour de Trump, après la Syrie, l’Iran, l’Irak, le Venezuela, le Yémen, le Nigeria et la Somalie. Mais l’événement, quel qu’en soit le dénouement, oblige à poser une question que la carte coloriée des « zones » ne permet plus de saisir : que reste-t-il d’un État lorsque chacun de ses attributs souverains est exercé par quelqu’un d’autre ?
Le dossier malien documente une dissociation. La souveraineté juridique demeure entière à Bamako ; c’est l’exercice matériel des fonctions qu’elle recouvre qui s’est fragmenté, et chaque fonction a trouvé un titulaire différent.
Bamako conserve le drapeau, la reconnaissance internationale et les ministères. Le reste s’est défait par étapes. Les partis politiques ont été dissous par décret en mai 2025, toutes tendances confondues, y compris ceux qui avaient soutenu la transition. En juillet 2025, le général Assimi Goïta, arrivé au pouvoir par deux coups d’État successifs en 2020 et 2021, s’est vu entériner un mandat de cinq ans, renouvelable « autant de fois que nécessaire », sans élection préalable, jusqu’à une « pacification » dont son propre appareil fixe les critères. La presse indépendante survit en exil ou en silence, des opposants sont arrêtés, enlevés ou poussés à l’exil, et le titre officiel de « Président de la Transition », que le pouvoir continue d’employer, désigne désormais une transition sans terme, sans calendrier et sans électeurs.
Cette extinction s’est accomplie au nom même de la lutte antiterroriste : la guerre a fourni au régime sa justification permanente, celle des reports électoraux comme celle du rétrécissement, année après année, de l’espace politique. Or c’est précisément cette guerre que la junte ne parvient pas à gagner, et dont le rapport de forces se dégrade jusque dans la texture du pays.
La carte, ici, égare plus qu’elle n’éclaire. La géographie politique du Sahel ne se laisse pas réduire à celle de ses frontières ; elle est aussi, et depuis des siècles, une géographie de circulations — routes commerciales, pâturages, points d’eau, marchés hebdomadaires, réseaux de parenté, transhumances. C’est sur cette trame que le JNIM a bâti sa puissance, et c’est pourquoi les estimations d’effectifs, cinq à six mille combattants à l’échelle régionale selon des sources occidentales et sahéliennes, chiffre au demeurant incertain, ne mesurent rien d’essentiel. Le groupe n’a pas besoin de conquérir chaque kilomètre carré du Mali pour en disputer la souveraineté. Il lui suffit de décider qui circule, qui paie, qui cultive, qui transhume et quelles routes restent ouvertes. Sa force tient à une géographie réticulaire, corridors, zones d’influence et coercition intermittente, plutôt qu’à un continuum territorial ; elle court de l’ouest du Mali jusqu’aux abords des États côtiers et enserre Bamako par ses axes de ravitaillement. Et cela vaut bien au-delà du JNIM : au Sahel, le pouvoir réel ne se mesure pas seulement à la maîtrise d’une surface, mais à la capacité d’ordonner la circulation des hommes, des troupeaux, des biens, de l’information et de la violence.
Dans les zones où l’État a cessé d’arbitrer, le mouvement d’Iyad Ag Ghali pénètre les interstices. Il prélève la zakat, impose ses normes, règle certains litiges fonciers entre éleveurs et cultivateurs, négocie des accords locaux et sanctionne ceux qui lui résistent, jusqu’au blocus de villes entières quand une communauté refuse ses conditions. Ce n’est ni un État au sens classique ni un simple racket : c’est un ordre politique armé, coercitif, mais suffisamment prévisible pour devenir, dans certaines zones, l’horizon avec lequel les sociétés doivent composer — une prévisibilité fondée sur la contrainte, et sur rien d’autre.
L’automne 2025 en a donné la démonstration grandeur nature. En déclarant le blocus des importations de carburant, le JNIM a fait brûler des camions-citernes sur les axes venant du Sénégal et de Côte d’Ivoire, vidé les stations-service de Bamako et contraint le gouvernement à fermer écoles et universités pendant deux semaines, sans conquérir une seule ville. Il avait suffi de tenir la route.
Cette implantation n’est pas née de rien, et elle ne s’explique pas par la seule adhésion doctrinale. Les travaux consacrés à l’insurrection du Mali central ont montré le terreau sur lequel elle a prospéré : des conflits fonciers envenimés par la raréfaction des pâturages, des hiérarchies sociales vécues comme des dépossessions, des élites locales perçues comme prédatrices, une jeunesse pastorale à qui plus personne n’offrait ni justice ni protection. Le discours religieux y joue son rôle propre ; mais la force du mouvement tient d’abord à sa capacité d’investir les conflits que l’État n’avait pas su arbitrer, dans des zones où la présence publique s’était réduite à des incursions militaires intermittentes, parfois accompagnées d’abus et de représailles collectives. Là où l’administration avait disparu et où le juge n’était plus qu’un souvenir, un ordre armé qui tranche les litiges, même durement, trouve des sociétés prêtes à composer.
Le second acteur de l’embuscade du 18 juillet change la nature du conflit. Les projets politiques finaux du Front de libération de l’Azawad et du JNIM divergent profondément : le premier inscrit son combat dans la territorialité azawadienne, le second poursuit un projet islamiste qui la dépasse. Leur histoire n’est pourtant pas celle d’une hostilité continue — coopération, concurrence et affrontements se sont succédé depuis 2012 — et leur alliance tactique, longtemps ambiguë, est devenue publique, jusqu’à l’offensive coordonnée du 25 avril 2026, qui a frappé simultanément Bamako, le camp de Kati, Gao et Kidal. Les analystes décrivent une alliance tactique réelle, structurellement fragile en raison d’objectifs incompatibles, mais militairement transformatrice.
Cette coalition, la junte a contribué à la fabriquer. Arrivée au pouvoir en promettant la restauration de la souveraineté, elle a expulsé ou marginalisé ses anciens partenaires, puis dénoncé en janvier 2024 l’accord d’Alger de 2015, principal cadre politique de règlement du conflit avec les groupes signataires du Nord. La grande ironie du souverainisme militaire de Bamako tient peut-être là : en voulant réunifier par la force un État fragmenté, la junte a réuni contre elle des ennemis que tout aurait dû séparer. Elle croyait que la souveraineté consistait à supprimer les intermédiaires entre Bamako et le territoire ; en détruisant les médiations, elle n’a pas supprimé les acteurs qu’elles reliaient, elle les a rendus disponibles pour d’autres alliances.
Kidal donne au paradoxe sa forme la plus pure. La junte avait fait de la reconquête de la ville, en novembre 2023 avec l’appui russe, la preuve matérielle de la souveraineté restaurée après le départ des Français et de la MINUSMA. Le 25 avril 2026, le FLA l’a reprise à la faveur de l’offensive coordonnée avec le JNIM ; l’Africa Corps a confirmé deux jours plus tard le retrait de ses unités et des forces maliennes qui les accompagnaient, l’armée s’est mise à frapper depuis les airs une ville qu’elle ne tenait plus, et le mouvement indépendantiste administre la ville depuis lors, revendiquant en mai la détention de plus de deux cents militaires maliens capturés. Kidal avait été le trophée du souverainisme de Goïta ; sa perte, deux ans et demi plus tard, en est devenue le verdict.
Ils furent pourtant nombreux à vouloir le réparer, cet État. Chaque protecteur extérieur s’est chargé d’une fonction différente — la France la sécurité du territoire, la Russie la sécurité du régime, l’Europe la capacité de l’appareil. Aucun n’a reconstruit l’ensemble.
La France fut la première, et son échec a fixé le modèle. Serval, en 2013, fut un succès militaire éclatant et un piège intellectuel durable : parce qu’elle avait stoppé net, à hauteur de Konna, la descente des colonnes djihadistes vers le sud, puis repris en quelques semaines les grandes villes du Nord, l’intervention a installé la conviction que la crise sahélienne pouvait se résoudre par la force bien employée. La doctrine, sur le papier, savait pourtant à quoi s’en tenir — défense, diplomatie, développement, les fameux « 3D » ; dans la pratique, la métrique cinétique est devenue la mesure de tout : chefs neutralisés, groupes dégradés, zones reconquises. Barkhane a vécu huit ans sur ce décalage entre la sophistication de la doctrine et l’arithmétique du ciblage. Une frappe détruit un chef ; elle ne règle ni un litige foncier, ni une dette de sang, ni la sécurité d’un marché, ni l’accès à un pâturage. On décapitait l’organisation ; ses ancrages sociaux et ses médiations survivaient aux hommes que l’on éliminait, et le contrat de protection se reconstituait autour d’autres visages. Kidal a fait le reste. Le traitement particulier de la ville, les rapports entretenus avec le MNLA puis avec différents groupes armés du Nord — dont plusieurs héritiers combattent aujourd’hui sous la bannière du FLA — ont nourri à Bamako le soupçon d’une souveraineté entravée par Paris. Ce soupçon, la junte et les relais d’influence russes l’ont exploité avec méthode, jusqu’à faire des drapeaux russes brandis dans les rues de Bamako le décor du départ français. Cinquante-huit militaires français sont morts au Sahel au cours de Barkhane. L’armée qu’ils servaient a été sommée de partir par ceux-là mêmes qu’elle était venue défendre.
Moscou a proposé un contrat d’une autre nature, et sa lisibilité fit son succès : une capacité de coercition au service du pouvoir — protection du régime, reconquête de positions perdues, indifférence affichée aux conditions politiques. Moscou n’a jamais prétendu protéger les populations ; elle protégeait la junte, et la junte le savait, ce qui rendait l’accord parfaitement clair pour les deux parties. Wagner, qui a annoncé son retrait du Mali en juin 2025, a été remplacé pour l’essentiel par l’Africa Corps, placé sous le contrôle plus direct de Moscou et composé en partie d’anciens hommes du groupe ; contrairement à la Centrafrique, le modèle d’extraction minière n’a pas pris — la junte a verrouillé ses ambitions aurifères, note l’enquête de The Sentry, l’ONG américaine spécialisée dans le traçage des financements de guerre en Afrique, et l’essentiel de la rémunération est passé par d’autres canaux. Le contrat a produit ce qu’il pouvait produire : une victoire territoriale ponctuelle — celle de Kidal, jusqu’à ce que le FLA s’en ressaisisse. Il ne protège ni les campagnes, ni les convois, ni même, l’embuscade du 18 juillet l’a montré, les hommes de l’Africa Corps eux-mêmes.
L’Europe, elle, a fabriqué de la capacité sans jamais tenir la question du pouvoir. La mission EUTM a contribué à former plus de quinze mille personnels maliens ; onze ans plus tard, l’appareil qu’elle cherchait à professionnaliser opère sous un régime issu de deux coups d’État. Le paradoxe n’est pas que Bruxelles ait formé les putschistes — les missions européennes l’ont démenti, et l’accusation serait fausse ; il est plus profond : on peut renforcer les capacités d’une armée sans consolider l’ordre institutionnel auquel elle doit obéir, produire de la compétence militaire sans produire la relation politique qui la subordonne à un pouvoir civil. L’Union européenne a suspendu la formation opérationnelle et les livraisons d’équipements en 2022, après l’arrivée des mercenaires russes, avant de clore la mission en 2024 : la conditionnalité est venue, mais tard, lorsque l’essentiel du pari était perdu. Dans la pratique, la hiérarchie des urgences a souvent privilégié la stabilisation, la sécurité et la maîtrise des flux migratoires ; Bruxelles mesurait des soldats formés, des frontières surveillées, des programmes exécutés, beaucoup moins la question essentielle — à qui, demain, obéirait l’appareil qu’elle contribuait à renforcer. Former une armée, le Mali le démontre, ne fabrique pas un État.
C’est dans ce paysage que Washington revient, et le retour a précédé les délibérations sur les frappes. Les États-Unis ont levé le 27 février 2026 les sanctions qui visaient plusieurs hauts responsables maliens pour leurs liens avec Wagner et repris la coopération de renseignement avec Bamako. Un responsable de l’administration espère que « les autres nations africaines prendront note des piètres performances de la Russie », pendant que la diplomatie américaine encourage les gouvernements ouest-africains à acheter des équipements et des services américains : la compétition des fournisseurs de sécurité s’affiche ici sans fard. Sebastian Gorka, au Conseil de sécurité nationale, pousse l’option offensive ; d’autres hauts responsables restent divisés sur l’opportunité de frapper. À l’arrière-plan, les élections de mi-mandat du 3 novembre rappellent, sans qu’on puisse mesurer leur poids dans ces délibérations, qu’une partie de l’électorat qui a reconduit Trump l’a élu pour ne plus faire la guerre.
Le détail le plus révélateur n’est peut-être pas la possibilité d’une frappe. C’est le droit de survol, que Washington a cherché — puis négocié — pour ses appareils de surveillance, un accord dont l’état exact n’est pas public. Autoriser un appareil étranger n’abolit certes pas la souveraineté : l’accorder est un acte souverain, que Paris ou Berlin posent sans y penser. Mais ce que le survol révèle au Mali est d’un autre ordre. Bamako conserve le pouvoir juridique de dire oui ; il ne possède plus seul les capacités de voir, de surveiller et de frapper sur son propre territoire, et cet écart entre le droit et la capacité se négocie désormais d’un seul tenant : accès au ciel contre coopération sécuritaire, normalisation contre renseignement, technologie contre alignement. La souveraineté ne se perd pas d’un bloc; elle se négocie pièce par pièce.
L’hypothèse de la frappe, elle, se heurte à deux réalités. Les États-Unis savent remarquablement détruire des concentrations de forces, mais une insurrection qui gouverne par les routes, les accords locaux, la fiscalité et la peur ne concentre pas nécessairement ce qui fait sa puissance là où une bombe peut l’atteindre : une campagne aérienne peut dégrader une chaîne de commandement, une mobilité, des communications, et rester tactiquement efficace sans résoudre politiquement le problème. Et l’écosystème insurgé a ses propres lois : comme le relève le journaliste Wassim Nasr, l’un des meilleurs connaisseurs des mouvements jihadistes sahéliens, un affaiblissement du JNIM risquerait de profiter à son rival, l’État islamique au Sahel, qui guette les espaces qu’ouvrirait le recul de l’organisation concurrente. Frapper un acteur modifie le marché de la violence ; la question n’est donc pas seulement de savoir ce qu’une frappe détruirait, mais qui hériterait de ce qu’elle aurait détruit. L’aviation américaine pourrait réussir exactement ce qu’elle vise et détériorer malgré tout l’équilibre stratégique.
Trois cartes devraient coïncider dans l’État westphalien idéal : la carte juridique, celle des frontières reconnues ; la carte militaire, celle du contrôle effectif des zones ; la carte sociale du pouvoir, celle qui dit qui peut faire circuler, taxer, arbitrer et contraindre. Au Mali de 2026, ces trois cartes ne se superposent plus. L’État possède la première, dispute la deuxième, et a perdu par endroits une partie de la troisième. C’est pourquoi une frappe américaine peut modifier la carte militaire sans toucher la carte sociale du pouvoir.
Les horloges, enfin, ne battent pas au même rythme. Les puissances extérieures comptent le temps en mandats, en rotations et en fenêtres d’opportunité ; les insurrections enracinées comptent autrement — en générations, en alliances de parenté, en dettes et en vengeances. La supériorité militaire américaine est immense ; sa faiblesse est temporelle, et aucune frappe ne la corrige. Le JNIM, lui, n’a pas de calendrier de retrait. Ses réseaux sont chez eux dans les sociétés où ils combattent : ils prélèvent, ils arbitrent, ils recrutent, ils attendent.
Entre un pouvoir qui conserve les palais, des jihadistes qui taxent les circulations, des séparatistes qui reprennent des territoires, des Russes chargés de protéger un régime et des Américains qui négocient leur retour dans le ciel sahélien, la souveraineté malienne n’a pas disparu. Elle a changé de forme : chacun en exerce désormais un fragment. Le pays porte d’ailleurs le nom d’un empire qui ne fut jamais un territoire borné : le Mali médiéval fut une puissance de routes, prélevant sa fortune sur les caravanes d’or et de sel, mesurant son pouvoir au contrôle des passages plutôt que des surfaces. Et dans un État moderne qui a longtemps confondu la possession de la carte avec celle du territoire, cette vérité ancienne revient avec une brutalité nouvelle : au Sahel, le pouvoir appartient moins à celui qui plante son drapeau qu’à celui qui décide qui peut encore passer.
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