Les historiens du moment actuel ne manqueront pas de s’étonner de la cécité et du silence des responsables politiques face à une révolution technologique silencieuse qui commence à reconfigurer nos sociétés de fond en comble : celle du numérique et de l’intelligence artificielle.

Il est vrai que l’humanité s’empare plus facilement des problèmes dont elle commence à entrevoir les réponses. Or la particularité des transformations numériques et de l’IA, par rapport aux précédentes grandes révolutions techniques, est que personne n’en maîtrise véritablement ni la direction ni le sens. Cela ne tient pas seulement à leur ampleur technique, à leurs performances exponentielles, aux mobilisations financières colossales ou à la rapidité extraordinaire de leur déploiement, mais à leurs effets intellectuels, sociaux et pratiques, qui échappent encore dans leur globalité.

Ainsi, la machine pourrait penser, anticiper, choisir, administrer et piloter les sociétés à la place de l’Homme à partir d’algorithmes apprenant mécaniquement, au travers d’IA génératives, échappant en partie à leurs propres concepteurs. L’affaire est tellement sidérante que les plus informés préfèrent souvent se rassurer en se cantonnant à une approche quantitative : combien d’emplois seront créés ou détruits, dans quels secteurs et pour quels métiers.

La réalité est pourtant que ce sont les sociétés elles-mêmes et, au-delà, la condition humaine qui sont concernées par ce grand remplacement technologique. Les politiques demeurent largement silencieux.

Les Français, déjà affectés dans leurs vies personnelles et professionnelles, ressentent confusément ce décalage. Huit Français sur dix estiment ainsi que les responsables politiques ne parlent pas suffisamment de ces enjeux (1).

Dans ce désert politique paraît Autopsie de la bureaucratie de Frédéric Masquelier, qui décrit la « bureaucratie automatisée » en train de se mettre en place (2). Cet ouvrage important fera date en ce que, pour la première fois, un élu s’empare de manière globale de la révolution numérique et de l’IA ainsi que de leurs effets sur la vie de la Cité.

Frédéric Masquelier le fait dans la tradition européenne de la res publica et, en France, de l’État et de son administration. Il politise la question du numérique. Cette entreprise pionnière procède d’abord de sa double expérience d’avocat et de maire de Saint-Raphaël, ainsi que de président de son agglomération. Il capte ainsi une transformation numérique venant du bas de la société et ses premiers effets concrets.

Mais ses observations et réflexions prennent également sens parce qu’elles s’inscrivent dans une mutation qu’il avait déjà analysée antérieurement (3). Le péril qui nous guette avec l’IA — celui d’un retrait du politique comme principe organisateur de la cité — a connu, nous explique Frédéric Masquelier, une étape intermédiaire qui l’a rendu possible : celle de la bureaucratie et de la technocratie se substituant progressivement, aux plans européen, national et local, aux représentants des citoyens, à leurs élus débattant et arbitrant entre aspirations contradictoires et intérêts collectifs.

Le numérique et l’IA prétendraient désormais franchir une étape supplémentaire. Au travers du calcul et de milliards de données, il s’agirait de passer du gouvernement des hommes à l’administration des choses, en indexant mécaniquement les décisions non plus sur le souhaitable mais sur le prévisible. Les sociétés seraient ainsi placées sous pilotage automatique.

Au travers de cet ouvrage précurseur, Frédéric Masquelier offre matière à politiser les enjeux du numérique et de l’IA afin de remettre leurs extraordinaires performances au service de l’Homme, de la cité, des collectifs de travail et de la démocratie, de sorte à répondre aux immenses défis qui nous attendent. Il propose des solutions. Il a bien voulu s’en entretenir avec Stéphane Rozès pour la Nouvelle Revue Politique.

Stéphane Rozès :

Bonjour Frédéric Masquelier, Nous vous remercions de nous accorder cet entretien sur un sujet vital pour nos sociétés : le numérique et l’IA. La parution d’Autopsie de la bureaucratie traite de la forme actuelle de cette dernière sous l’emprise de ce que vous appelez un « grand remplacement intégral » sous l’impulsion de la révolution numérique et de l’IA. Or, force est de constater qu’élu, vous faites œuvre de pionnier. Vous écrivez que « le débat commence tard, avec mésestimations », tant les responsables politiques entretiennent un silence assourdissant sur les dimensions démocratiques et anthropologiques de cette mutation, comme le constatent d’ailleurs 80 % des Français dans un sondage réalisé au moment même de la sortie de votre essai (1). Charles Péguy disait : « Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit » (4). Comment en êtes-vous venu à le voir avant les autres, à le dire, à l’analyser et à proposer de premières pistes démocratiques ?

Frédéric Masquelier :

Cette prise de conscience s’est construite lentement, par accumulation d’expériences concrètes. Avocat, je mesure chaque jour comment les procédures écrasent les situations humaines. Maire, je vis de l’intérieur la transformation silencieuse des outils de gestion publique. C’est cette double exposition — aux effets sur les citoyens et aux mécanismes internes de la décision publique — qui m’a conduit à voir ce que d’autres n’avaient pas encore nommé.

Les êtres humains ont besoin d’une représentation humaine

Ce qui m’a frappé en premier, c’est un paradoxe : la bureaucratie est universellement raillée, et pourtant universellement désirée. On se plaint du guichet, mais on réclame un bureau pour régler ses problèmes. Elle s’est imposée parce qu’on l’a voulue, parfois encouragée. Avec les algorithmes, nous changeons de nature. Il ne s’agit plus seulement d’administrer l’État, mais de doter l’État d’une connaissance quasi universelle, efficace dans ses fonctions de collecte, de contrôle, de surveillance, que nul fonctionnaire n’aurait jamais pu atteindre.

Je le vois au quotidien dans ma commune. Pour l’attribution d’un logement social, la décision politique est progressivement mise à l’écart au profit d’une logique algorithmique. Et cette évolution touche la plupart des actes de gestion publique, au point qu’on pourrait presque imaginer une ville administrée sans élu.

Mais la réalité est plus complexe, et c’est là l’essentiel : les êtres humains ont besoin d’une représentation humaine. Ils n’accordent de légitimité à une décision que parce qu’elle est portée par quelqu’un qui peut en répondre, l’expliquer, l’assumer.

Le débat récent sur la suppression des cours d’assises pour les affaires de viol en est une illustration saisissante : il a révélé un attachement profond à conserver une part humaine dans la décision publique, et la conviction que la justice ne se résume pas à un rendement. C’est précisément cette frontière entre ce que la machine peut optimiser et ce que l’homme ne peut pas déléguer que j’ai voulu explorer dans ce livre.

Stéphane Rozès :

Hormis les politiques, comment voyez-vous les journalistes, universitaires, intellectuels et chefs d’entreprise s’emparer de ce que vous appelez cette « révolution anthropologique fondamentale » ?

La réflexion est en retard sur cette révolution

anthropologique fondamentale

Frédéric Masquelier :

La réflexion progresse, mais elle reste inégale et souvent en retard sur la réalité du phénomène. Du côté des universitaires et des intellectuels, des travaux de référence existent : Jacques Ellul sur l’autonomie de la technique, Alain Supiot sur la gouvernance par les nombres, Shoshana Zuboff sur le capitalisme de surveillance, Antoinette Rouvroy sur l’algocratie. Ces penseurs ont posé des jalons essentiels. Mais leur audience reste limitée aux cercles académiques, et le passage vers le débat public se fait lentement. Nous avons, sur ce terrain, un retard sensible sur le monde anglo-saxon, où des ouvrages comme Weapons of Math Destruction de Cathy O’Neil ont touché un large public. Du côté des chefs d’entreprise, la réflexion est souvent captive de la question de la performance : combien d’emplois supprimés, quels gains de productivité, quels marchés à conquérir. C’est légitime, mais insuffisant. Car la vraie question n’est pas seulement économique.

Ce qui manque encore, et c’est là l’originalité que j’ai voulu introduire, c’est une réflexion centrée non pas sur le décideur algorithmique, mais sur le destinataire de la décision. Accepte-t-on de la même façon une décision rendue par un algorithme et une décision rendue par un homme ? Les études qui commencent à émerger sur ce sujet sont éclairantes : non, l’acceptation n’est pas la même. Et ce n’est pas seulement une question neurologique ou psychologique, même si cet aspect est souvent évoqué, c’est une question profondément anthropologique.

L’être humain n’est pas seulement un agent rationnel cherchant la meilleure décision : il est un être qui a besoin de sens, de reconnaissance, d’incarnation. Il veut que quelqu’un lui explique, lui réponde, assume. Une machine ne peut pas faire cela. Et c’est précisément ce que notre époque commence à mesurer, parfois douloureusement, sans encore savoir le nommer.

Stéphane Rozès :

Revenons, si vous le voulez bien, sur le mécanisme qui relie la bureaucratie que vous avez analysée dans votre ouvrage antérieur et cette révolution du numérique et de l’IA que vous mettez aujourd’hui au jour. Quelles en sont, selon vous, les principales caractéristiques ?

Frédéric Masquelier :

Le lien entre les deux est profond, et il est historique. La bureaucratie n’est pas née pour contrôler le politique ; c’est une dérive contemporaine. À l’origine, le scribe n’avait pas pour mission de surveiller le pharaon, mais de faire en sorte que les décisions de celui-ci se réalisent. Il était un instrument du pouvoir, non son arbitre.

La rupture décisive, c’est Weber au XIXᵉ siècle qui l’a théorisée. Il a compris que la passion politique, avec ses emportements et ses discontinuités, était difficilement compatible avec les exigences d’un État moderne devant rendre des millions de services, gérer des budgets colossaux, assurer une continuité que les élections ne garantissent pas. L’impératif de stabilité et de continuité a donc progressivement pris le pas sur la décision des élus, c’est-à-dire sur la représentation démocratique elle-même. La bureaucratie est devenue un pouvoir en soi, patient, permanent, convaincu de sa propre légitimité.

Le numérique et l’IA ont porté la bureaucratie à son point d’incandescence

Le numérique et l’IA n’ont pas rompu avec cette logique : ils l’ont portée à son point d’incandescence. Ce que la bureaucratie classique faisait lentement, avec des hommes, des tampons et des procédures, l’algorithme le fait à la vitesse de la lumière, sans état d’âme, sans mémoire affective, sans possibilité de dérogation. La continuité n’est plus assurée par des fonctionnaires obéissants, mais par des systèmes qui s’auto-alimentent et s’auto-corrigent. Le politique n’est pas seulement contourné : il devient progressivement inutile au fonctionnement du système. C’est cela, le saut qualitatif que j’ai voulu mettre au jour.

Stéphane Rozès :

Vous citez Geoffrey Hinton, l’un des pères de l’IA : « Ceux qui prétendent savoir ce qui va se passer sont tout simplement ridicules. » Vous ajoutez : « Nous ne savons pas ce qui va advenir. Mais nous savons déjà ce que nous sommes en train de laisser faire.

La bureaucratie n’est pas seulement en train de se moderniser ; elle accroît son emprise sur la société en devenant apparemment plus efficace à court terme. Nous ne vivons pas seulement une révolution technique, mais l’émergence d’une prise de contrôle de l’État privilégiant l’adoption de décisions publiques par des algorithmes plutôt que par des humains, selon une logique de performance immédiate. » Pourquoi ce dessaisissement progressif de notre destin collectif s’est-il imposé avec une telle facilité et une telle rapidité ?

Frédéric Masquelier :

Ce dessaisissement s’est imposé avec une telle facilité parce qu’il répondait à une nécessité réelle. Les États sont confrontés à une équation insoluble : des services publics qui se dégradent, des budgets qui explosent, des citoyens qui exigent toujours plus de réactivité. Dans ce contexte, la technologie est apparue non pas comme un choix idéologique, mais comme une contrainte arithmétique. On n’automatise pas par conviction, on automatise parce qu’on n’a plus les moyens de faire autrement.

Mais cette justification économique a ouvert une porte bien plus large que prévu. Car la technologie ne fait pas que remplacer des agents ou accélérer des procédures ; elle produit des résultats que l’action humaine seule n’aurait jamais pu atteindre. En matière de sécurité, par exemple, regardons ce qui se fait à Singapour : des niveaux de contrôle social et d’efficacité administrative qui auraient semblé inimaginables il y a vingt ans. Ces résultats sont réels, et ils séduisent.

C’est précisément là que le politique aurait dû intervenir, et ne l’a pas fait. Car derrière ces performances se cache une question de civilisation que personne n’a posée clairement : sommes-nous prêts à accepter un contrôle social accru en échange de moins d’insécurité, de moins d’impôts, de plus de services ? Et si oui, avec quelles garanties démocratiques si l’État venait à tomber entre de mauvaises mains ? Ce débat-là, fondamental, n’a pas eu lieu. Le politique s’y est soustrait par habitude, par paresse, parfois par calcul ; préférant les controverses lisibles sur l’immigration, la sécurité ou l’emploi à un sujet dont la complexité effraie autant qu’elle échappe aux grilles d’analyse traditionnelles. C’est ce renoncement silencieux qui a permis au système de s’installer sans résistance.

Stéphane Rozès :

Vous le dites : le politique est à la fois la première victime de cet État bureaucratique qui se met en place avec la révolution numérique et son meilleur antidote. Comment le politique pourrait-il redevenir le levier permettant de faire face à cette tentative de « disparition silencieuse », ce qui constituerait une première depuis l’Antiquité, dont vous rappelez dans votre livre la genèse historique ?

Frédéric Masquelier :

Le politique n’a pas vocation à tout décider, et ce serait une erreur de le croire. Il ne détient pas la connaissance universelle, il dépend des informations qu’on lui soumet, et une part considérable de l’État fonctionne sans lui ; et doit le faire. La mauvaise évaluation des données de la dette publique l’année dernière en est une illustration cruelle : c’est l’administration qui s’est trompée, mais c’est le politique qui en a porté la responsabilité devant les citoyens. Ce décalage entre celui qui décide et celui qui répond est au cœur du problème.

Comment rendre la bureaucratie responsable ?

Car c’est bien là la question centrale : comment rendre la bureaucratie responsable ? Pas seulement comptable de ses procédures, mais véritablement responsable de ses actes devant la société. Tant que cette question restera sans réponse, la participation croissante des algorithmes à la décision publique demeurera illégitime aux yeux des citoyens, précisément parce qu’elle sera sans visage et sans recours.

Cela suppose de rouvrir des chantiers que l’on a trop longtemps évités : celui du statut de la fonction publique et des critères d’appréciation de la faute détachable des fonctions, celui de la responsabilité personnelle des hauts fonctionnaires lorsque leurs décisions ou leurs erreurs ont des conséquences massives.

Mais cela suppose aussi d’envisager des réformes plus audacieuses sur les modalités de désignation de certains corps. Pourquoi ne pas élargir le principe électif à certaines fonctions aujourd’hui purement nommées ? Je pense notamment à la magistrature, ce qui permettrait d’approfondir la réflexion sur l’indépendance du parquet tout en ancrant davantage la justice dans la légitimité démocratique. Ce serait une manière concrète de redonner au politique sa fonction première : non pas tout contrôler, mais garantir que le pouvoir, quel qu’il soit, reste responsable devant ceux qu’il gouverne.

Stéphane Rozès :

Pouvez-vous nous faire part de votre analyse des principales formes politico-technologiques américaines et chinoises que prend cette révolution anthropologique, de ce qu’elles ont de spécifique, de ce qu’elles nous apprennent et des raisons pour lesquelles elles nous concernent directement ?

Frédéric Masquelier :

Les modèles américain et chinois sont souvent présentés comme antagonistes : la démocratie de marché contre l’autoritarisme d’État. Mais à y regarder de plus près, leurs logiques profondes convergent bien davantage qu’elles ne s’opposent.

Dans les deux cas, il s’agit de capter le maximum de données sur les individus, de les traiter algorithmiquement et d’en tirer un pouvoir de décision et d’anticipation sans précédent.

La différence tient davantage à l’opérateur qu’à la finalité : aux États-Unis, ce sont des entreprises privées (Google, Amazon, Microsoft) qui détiennent l’infrastructure sur laquelle repose désormais une part croissante de l’action publique mondiale.

En Chine, c’est l’État qui absorbe directement la sphère privée, supprimant toute frontière entre données personnelles et données publiques. Mais dans les deux cas, la vie privée recule, la traçabilité s’étend et le pouvoir se concentre entre des mains qui n’ont pas à rendre compte démocratiquement de ce qu’elles font de cette puissance.

Le technocésarisme de Donald Trump, associant pouvoir politique, Pentagone et Silicon Valley, révèle d’ailleurs que la distinction public-privé s’efface aussi du côté américain. Les données sont le pétrole du siècle qui vient, et celui qui les détient (État ou entreprise) dispose d’un levier de contrôle social considérable.

Ce qui nous concerne directement en Europe, c’est que nous sommes dépendants des infrastructures américaines sans avoir construit les nôtres, tout en refusant jusqu’ici le modèle chinois. Cette position inconfortable d’entre-deux ne pourra pas durer. Elle appelle une réponse politique que nous n’avons pas encore clairement formulée.

La pédagogie politique est déterminante

Stéphane Rozès : « Ce n’est pas un constat pessimiste, c’est un avertissement. Car comprendre la bureaucratie automatisée, c’est déjà vouloir exister ; c’est préserver la capacité de domestiquer la technique au profit du citoyen et de l’humain », écrivez-vous.Comment voyez-vous, à un an de l’élection présidentielle — rendez-vous national traditionnel de mise à plat des grands enjeux du pays et d’élaboration d’un contrat politique entre le futur président de la République et les Français — les prises de conscience et les politiques publiques progresser sur ces questions ? Et selon quelles modalités au plan européen ?

Frédéric Masquelier :

Force est de constater que le sujet reste largement absent du débat présidentiel qui s’annonce. Quand il est abordé, c’est presque exclusivement sous l’angle de la souveraineté numérique : question réelle, mais insuffisante. Car les enjeux sont autrement plus vastes : transformation profonde des métiers, destruction et création d’emplois à une échelle sans précédent, opportunités d’investissement colossales, recomposition du lien entre l’État et ses citoyens. Ne pas en débattre aujourd’hui, c’est un peu comme si, au moment de la révolution industrielle, on avait ignoré l’usage de l’électricité pour ne parler que des brevets.

Ce qui domine à la place, c’est une vision défensive, presque crispée, comme si la France devait se muer en sanctuaire préservé des bouleversements numériques. C’est une impasse intellectuelle autant que politique. Il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que le seul responsable politique qui porte aujourd’hui une réflexion un tant soit peu construite sur ces questions est Jean-Luc Mélenchon : même si je ne partage pas ses conclusions. C’est révélateur d’un malaise plus profond : le reste de la classe politique soit ignore le sujet, soit s’en empare de manière fragmentaire et défensive.

Or le problème de celui qui a raison trop tôt, c’est qu’il n’est pas entendu. La pédagogie politique est ici déterminante. Le politique a ce travers structurel de suivre l’opinion plutôt que de la précéder ; d’attendre que la demande sociale soit suffisamment forte pour s’en emparer. Sur un sujet aussi technique et aussi rapide, ce réflexe est particulièrement dangereux. À un an de la présidentielle, l’enjeu n’est pas seulement de proposer des politiques publiques adaptées, c’est d’abord de nommer ce qui se passe, d’en faire un récit compréhensible pour les Français, et d’assumer que gouverner à l’ère algorithmique exige un nouveau contrat démocratique ; pas seulement des plans de compétitivité.

Stéphane Rozès :

Au total, vous décrivez plusieurs scénarios possibles de cette révolution numérique et de l’IA inédite. Pouvez-vous nous les dessiner et nous dire comment vous entendez contribuer à ce que nous redevenions maîtres de notre destin ?

Créer des lieux de rencontre entre responsables et acteurs pour transformer

Frédéric Masquelier :

Il n’y a pas de tout ou rien. Personne ne deviendra luddiste au point de vouloir casser les machines, et ce serait une erreur de poser le débat en ces termes. La vraie question n’est pas de choisir entre l’automatisation totale et le rejet de la technique ; c’est celle du curseur. Jusqu’où délègue-t-on à la machine ? Où commence l’irréductible souveraineté humaine ? C’est d’ailleurs précisément ce que tente de faire le règlement européen sur l’IA, même si le chemin reste long et la cartographie encore floue.

Certaines frontières s’imposent d’elles-mêmes. Le domaine de la foi, de l’intime conviction, de la création artistique résiste par nature à la modélisation algorithmique. Mais au-delà de ces évidences, c’est l’ensemble des domaines d’action humaine qui doit être revisité avec méthode. Il faut définir clairement les espaces où l’autorité de l’homme ne peut pas être contestée, où sa souveraineté doit être établie sans ambiguïté : dans la justice, dans la décision politique, dans le soin, dans l’éducation.

C’est à cette cartographie que je veux contribuer. Non pas depuis un bureau, mais en créant des lieux de rencontre réels entre responsables politiques, chefs d’entreprise, scientifiques, chercheurs et artistes, parce qu’une transformation aussi profonde ne peut pas être pensée par un seul type d’acteurs. Ce n’est pas une énième évolution technologique que nous vivons : c’est un basculement presque épistémologique, une redéfinition de ce que signifie décider, gouverner, exister ensemble. Y répondre exige une ambition à la hauteur et l’humilité de reconnaître que personne ne détient seul la réponse.

Stéphane Rozès : Nous vous remercions, Frédéric Masquelier, pour ces éclairages, ces invitations à l’analyse et à l’action.

*

* Frédéric Masquelier, docteur en droit, avocat, a été réélu dès le premier tour des élections municipales de 2026 maire de Saint-Raphaël, dont il est l’édile depuis 2017. Il est également président d’Estérel Côte d’Azur Agglomération depuis 2020 et co-président de la commission « Prévention de la délinquance et Sécurité ».

(1) Sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro, réalisé par Internet auprès d’un échantillon de 1 005 Français âgés de 18 ans et plus les 6 et 7 mai 2026. Paru dans Le Figaro des samedi 9 et dimanche 10 mai 2026.

(2) Autopsie de la bureaucratie, Frédéric Masquelier, Éditions du Cerf, 2026.

(3) La dictature bureaucratique ou la bureaucrature, préface de David Lisnard, Frédéric Masquelier, Éditions Hermann, 2022. La bureaucrature. Abécédaire ludique, Frédéric Masquelier, Frédéric Masquelier, Éditions Hermann, 2024.

(4) Notre jeunesse, Charles Péguy, Cahiers de la Quinzaine, 1910 ; réédition Folio, 1993.


Stéphane Rozès

Stéphane Rozès est politologue, président du cabinet de conseil Cap. Ancien directeur général de l’Institut d’études CSA, il y fit sa carrière de 1991 à 2009 après la Sofres (1986-1991) et BVA (1985-1986). Il a enseigné à Sciences Po Paris (1990–2023), à HEC (2008–2011), et a été chroniqueur à France Inter, LCP-Assemblée nationale, Public Sénat, BFM Business et France Culture. Il fut expert pour la « Consultation mondiale sur la lutte contre le réchauffement climatique » lors de la COP 21 de Paris. Il enseigne aujourd’hui à l’Institut catholique de Paris, intervient comme expert à la demande de la presse écrite et audiovisuelle, et contribue à des revues (Le Débat, Commentaire, Études, La Nouvelle Revue Politique, Revue de la Défense nationale) et à des ouvrages collectifs. Il est membre d'honneur du CEPS et l’auteur de Chaos. Essai sur les imaginaires des peuples. Entretiens avec Arnaud Benedetti, Éd. du Cerf, 2022.

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