Par Philippe Poirier, Titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires, professeur de science politique à l’Université du Luxembourg.

En mai 2017, le nouveau Prince que s’était donné la France, Emmanuel Macron, s’avançait seul dans le cadre millénaire du Louvre. Traversant la cour Napoléon, il rejoignit ses partisans rassemblés au pied de la pyramide de verre, séparés de lui par un fossé que le nouveau pouvoir avait soigneusement aménagé. Cette marche solitaire, presque processionnelle, ne devait rien au hasard. Elle empruntait à la monarchie sa majesté, à l’Empire sa verticalité et à la République son onction électorale.

Pour le nouvel édile, cette cérémonie devait se lire comme le symbole de la renaissance de l’État en France. Après les hésitations et les affaiblissements prêtés aux présidences précédentes(dont l’impossibilité de François Hollande de se représenter), une volonté nouvelle prétendait restaurer simultanément la puissance publique, l’autorité présidentielle et la place de la France dans le monde, dans une orthodoxie des plus convenue de la gouvernance européenne et résumer en un mot ; La « French Tech »…

Mais, près d’une décennie plus tard, au terme de deux quinquennats dont le second paraît engagé dans une interminable agonie politique depuis la dissolution de juin 2024 et les élections législatives de juillet, le contraste est saisissant. La France demeure juridiquement un État, économiquement une puissance et constitutionnellement une République. Mais possède-t-elle encore la capacité d’agir propre à l’État, la liberté de décision qui caractérise la puissance économique et la vitalité civique sans laquelle la République n’est plus qu’une forme institutionnelle ?

C’est cette triple dégradation qu’il convient d’interroger au regard de la désincarnation du pouvoir et de son autorité dont le paroxysme s’est révélé dans l’exercice de la violence contre toute chose, le 17 octobre 2026.

Pour la comprendre, puis envisager les conditions d’une vraie renaissance, il faut revenir à trois notions fondamentales qui traversent tout régime républicain : la démagogie, la révolution et la démocratie. Elles ne désignent pas seulement des phénomènes distincts. Elles décrivent aussi trois moments possibles d’une même crise : le pouvoir qui flatte le peuple, le peuple qui conteste le pouvoir jusqu’à le honnir, puis la recherche d’institutions capables de réconcilier la souveraineté populaire avec l’exercice de l’autorité ou au contraire la férocité aveugle révolutionnaire. Le décennat d’Emmanuel Macron est l’illustration de la démagogie.

La leçon grecque : quand le guide du peuple devient son maître

Le terme de démagogie trouve son origine dans la Grèce antique. Formé de dêmos, le peuple, et d’agô conduire, signifie donc originellement celui qui conduit le peuple, celui qui prétend l’éclairer ou l’orienter dans les affaires de la Cité. L’expérience athénienne fit rapidement apparaître l’ambivalence fondamentale de cette fonction. Entre conduire le peuple et le séduire, entre servir la volonté populaire et la fabriquer, entre éclairer les citoyens et exploiter leurs passions, la frontière peut se révéler singulièrement fragile.

Dans Les Cavaliers, Aristophane mit en scène cette dégénérescence du gouvernement populaire. Sous les traits de Paphlagon, il tourna en dérision un dirigeant qui prétend servir Démos, le peuple personnifié, tout en cherchant à s’assurer sa domination. La profondeur de la satire tient à ce que le démagogue ne confisque pas nécessairement la souveraineté populaire en la supprimant ; il peut la confisquer en prétendant l’incarner exclusivement. Plus particulièrement, le démagogue ne dit pas au peuple qu’il entend le dominer. Il lui répète au contraire qu’il est son unique défenseur, son interprète véritable, le seul capable de comprendre ses souffrances et de traduire ses aspirations. La flatterie devient une technique de gouvernement et la parole publique cesse d’être l’instrument d’une délibération pour devenir celui de la captation du consentement. Autrement dit, le danger n’est donc pas seulement celui d’un orateur habile ou d’un dirigeant manipulateur. Il réside dans la transformation du régime politique lui-même : le peuple demeure théoriquement souverain, mais celui qui prétend parler en son nom acquiert une puissance disproportionnée.

Les Athéniens n’avaient pas seulement identifié les dangers de la démagogie. Ils avaient progressivement élaboré des mécanismes destinés à préserver leurs institutions contre les conséquences de décisions populaires contraires aux lois. L’institution centrale était ici l’Héliée, ou plus largement les tribunaux populaires athéniens, les dikastèria, composés de citoyens tirés au sort. Ils pouvaient connaître d’une procédure particulièrement remarquable : la graphè paranomôn, l’action publique dirigée contre l’auteur d’une proposition de décret contraire aux lois. Tout citoyen habilité pouvait contester une proposition jugée illégale. La responsabilité ne pesait donc pas seulement sur l’assemblée qui avait adopté la décision, mais également sur celui qui l’avait soumise au vote. Cette règle revêtait une importance politique considérable. Elle signifiait que l’approbation populaire ne suffisait pas à rendre toute décision légitime. Même une majorité pouvait être amenée à répondre de la conformité de ses actes aux lois de la Cité. Autrement dit, le peuple souverain devait pouvoir être protégé contre les conséquences de ses propres emportements, sans pour autant être dépossédé de sa souveraineté.

D’une certaine manière, il existait donc une idée essentielle, étonnamment moderne : la démocratie ne saurait se réduire à l’expression d’une volonté majoritaire momentanée. Elle suppose des procédures, une hiérarchie des normes, des responsabilités personnelles et des institutions capables de résister à l’arbitraire et encore plus au démagogue.

Emmanuel Macron ou la démagogie de la verticalité

La démagogie contemporaine ne revêt plus nécessairement les formes grossières dénoncées par Aristophane. Elle n’a pas toujours besoin de flatter les passions immédiates du peuple ni de promettre des avantages extravagants. Elle peut emprunter le vocabulaire de la rationalité, de l’expertise, de la modernisation et même de la participation démocratique. C’est précisément cette forme paradoxale de démagogie que permet d’interroger la pratique du pouvoir d’Emmanuel Macron.

Le président élu en 2017 n’avait cessé de dénoncer les anciennes médiations partisanes, les appareils politiques épuisés, les oppositions idéologiques devenues artificielles. Il prétendait renouer directement avec les Français, dépasser les clivages et substituer aux affrontements traditionnels une action politique fondée sur la compétence et l’efficacité, dans un ouvrage étonnamment dénommé Révolutions…

Mais cette promesse de renouvellement contenait une contradiction originelle. En prétendant s’affranchir des partis et des corps intermédiaires, le nouveau pouvoir ne rapprochait pas nécessairement le citoyen de la décision. Il risquait au contraire de concentrer dans la personne présidentielle la fonction de définition des problèmes, de formulation des solutions et d’arbitrage des intérêts contradictoires. Le président pouvait dès lors se présenter simultanément comme celui qui écoute, celui qui comprend, celui qui explique et celui qui décide. Mais il devint ainsi le sujet et le vecteur de l’abaissement du Politique alors même que la République française par son institutionnalisation a rendu possible l’existence d’un peuple étonnement politique.

Alors qu’il promit moult referenda, jamais tenus, la consultation (et son interprétation toute personnelle) devint sa méthode de légitimation de la décision présidentielle, sans être nécessairement une source autonome de cette décision. Il ne s’agissait plus seulement de gouverner le peuple, mais de produire sans cesse la représentation d’un dialogue avec lui. Les réunions publiques, les consultations, les déplacements « mémoriels », les discours interminables et les échanges soigneusement organisés pouvaient ainsi donner à voir un pouvoir constamment à l’écoute, tout en laissant intacte la question fondamentale : quelle capacité réelle les citoyens possédaient-ils de modifier les choix de celui qui les consultait

La crise des Gilets jaunes fit éclater cette contradiction.

Le mouvement des Gilets jaunes, né à l’automne 2018 de la contestation de la hausse des taxes sur les carburants, fut d’abord appréhendé par le pouvoir comme une révolte fiscale et sociale, une de ces jacqueries dont l’histoire française offre tant d’exemples. Mais réduire les Gilets jaunes à une révolte populaire revenait précisément à méconnaître la nature de leur protestation. Le mouvement ne naquit ni dans les grandes organisations syndicales, ni dans les partis politiques, ni dans les lieux traditionnels de la contestation sociale. Il surgit des ronds-points, des périphéries urbaines, des petites villes, des campagnes dont les habitants avaient progressivement éprouvé le sentiment de ne plus compter dans les arbitrages nationaux.

Le rond-point devint l’emblème involontaire de cette France. Conçu comme un simple instrument de circulation, il se transforma en agora improvisée. Des citoyens qui ne se seraient probablement jamais rencontrés y découvrirent des expériences communes : la difficulté de vivre de son travail, la fragilité des fins de mois, l’éloignement des services publics et le sentiment d’une invisibilité politique. À la différence des mouvements sociaux classiques, les Gilets jaunes ne présentaient pas une doctrine cohérente ni un programme unique. Leurs revendications étaient multiples, parfois contradictoires. Mais cette diversité ne diminuait pas leur signification politique. Elle révélait au contraire l’ampleur des fractures que les organisations traditionnelles ne parvenaient plus à représenter. Bien plus, la crise mettait ainsi en lumière une transformation fondamentale du rapport entre gouvernants et gouvernés. La question n’était plus seulement : « Comment vivre dignement de son travail ? » Elle devenait : « Qui décide de notre existence, au nom de quelle légitimité, et devant qui doit-il rendre des comptes ?

Le Prince, et ses Nobles au sens de Machiavel, se trouva alors confronté à une crise que ses catégories habituelles permettaient difficilement de traiter.

La réponse fut d’abord sécuritaire, dans un contexte marqué par des violences importantes, des destructions et des affrontements répétés. L’État devait évidemment garantir l’ordre public et protéger les personnes comme les biens. Mais la gravité des violences commises par certains manifestants, tout comme les controverses suscitées par l’emploi de la force publique, ne pouvaient épuiser la signification du mouvement. Le maintien de l’ordre pouvait préserver l’économie ; il ne pouvait, à lui seul, rétablir la confiance politique. Une partie minoritaire est alors rentrée durablement en cessation du Politique pour lui préférer la Révolution, du moins sa préparation

La seconde réponse fut budgétaire et sociale. En décembre 2018, le gouvernement engagea plusieurs mesures destinées à améliorer le pouvoir d’achat : revalorisation exceptionnelle de la prime d’activité, défiscalisation et exonération de cotisations salariales des heures supplémentaires dans certaines limites, annulation de la hausse de CSG pour une partie des retraités, sans oublier l’abandon de la hausse de la fiscalité sur les carburants. Il serait inexact de prétendre que ces mesures furent inexistantes ou sans effets. Elles représentaient un effort financier considérable et apportèrent un soulagement réel à certains ménages. Mais elles répondaient principalement aux symptômes économiques d’une crise dont les causes étaient aussi politiques.

C’est ici que surgit une autre comparaison mais cette fois-ci avec la Rome antique. Le service de l’annone, organisé au fil de l’histoire romaine pour assurer notamment l’approvisionnement de Rome en céréales, puis les distributions publiques de nourriture, constituait l’un des instruments par lesquels les autorités entretenaient la stabilité matérielle de la capitale et leurs relations avec la population urbaine. Mais ce ravitaillement de la plèbe possédait une dimension politique évidente. L’Empire avait compris qu’assurer la subsistance d’une population pouvait contribuer à la paix sociale et à la légitimité du prince, sans lui conférer pour autant une participation véritable aux décisions de gouvernement. On peut compenser une perte de pouvoir d’achat ; on ne rachète pas par des prestations publiques le sentiment d’avoir perdu sa souveraineté.

Face à cette question éminemment relevant du Politique, le Grand Débat national et les conventions citoyennes voulu par le Prince Macron accéléra la démagogie de son pouvoir et exacerba le souci de désir de souveraineté des citoyens.

De janvier à avril 2019, le Grand Débat national aurait pu constituer un moment décisif de refondation démocratique. L’ampleur de la participation fut remarquable : plus de 10 000 réunions locales, près de 2 millions de contributions en ligne et des cahiers citoyens ouverts dans plus de 16 000 communes. Pendant plusieurs semaines, les Français furent invités à s’exprimer sur la fiscalité, l’organisation de l’État, la transition écologique, la démocratie et la citoyenneté. Cette mobilisation ne saurait être méprisée. Des milliers de citoyens consacrèrent du temps à débattre, à rédiger des propositions, à exposer des difficultés et à réfléchir à l’avenir du pays. Des élus locaux, notamment les maires, contribuèrent à rendre possibles ces échanges. Dans un pays que l’on disait gagné par l’individualisme et l’indifférence civique, cette volonté de participation démontrait qu’une volonté politique subsistait. Mais toute la question résidait dans la nature du processus engagé. Le Grand Débat était-il destiné à partager la définition de l’intérêt général ou à permettre au pouvoir présidentiel de retrouver la maîtrise d’une crise qui lui échappait ? La question était d’autant plus légitime que le dispositif reposait sur une asymétrie fondamentale. Les citoyens étaient invités à parler, mais le pouvoir conservait la maîtrise de l’organisation générale de la consultation, de ses grands thèmes et, surtout, de ses suites politiques. Le peuple fournissait la matière de la délibération ; l’exécutif conservait le monopole de sa traduction en décisions.

À cette ambiguïté institutionnelle s’ajouta une spectaculaire personnalisation de l’exercice. Emmanuel Macron multiplia les rencontres publiques, notamment avec des maires et des élus locaux. Pendant plusieurs heures, il répondit aux questions, développa ses analyses, argumenta, contredit ses interlocuteurs et embrassa les sujets les plus divers. Cette endurance oratoire fut saluée par certains comme la démonstration d’une capacité exceptionnelle de travail et de dialogue. Il serait absurde de nier qu’il y eut de véritables échanges, parfois substantiels, ou que des désaccords purent s’exprimer. Mais la mise en scène générale révélait une autre réalité. Le Président de la République n’était plus seulement l’arbitre des institutions. Il devenait le principal protagoniste du débat national, son animateur, son interprète et, finalement, son juge.

L’exercice pouvait donner l’impression d’une omniscience présidentielle. Or cette omniscience affichée constituait précisément le piège. Plus le président démontrait sa maîtrise des dossiers, plus se renforçait l’image d’un pouvoir dont toute solution devait finalement procéder de sa personne, le démagogue.

La Convention citoyenne pour le climat, et celles qui s’en suivirent notamment sur la fin de vie, organisées ultérieurement, participa également du vide politique par le Prince. Mais avec le même résultat : le principe de concentration de la décision au sommet de l’exécutif. La comparaison avec la Grèce antique retrouve alors toute sa pertinence. Le démagogue athénien cherchait à orienter le Démos par la puissance de son éloquence. Le démagogue moderne peut poursuivre un objectif analogue par des moyens plus élaborés : consultation organisée, communication permanente, mobilisation de l’expertise, multiplication des promesses méthodologiques et personnalisation des décisions. Pourtant les conventions citoyennes auraient dû être prise au sérieux : permettre à des citoyens de s’informer, de confronter leurs expériences et de construire un jugement collectif. La délibération suppose cette possibilité de transformer son opinion par la discussion. La participation devrait donner une prise réelle sur les décisions. Toute la difficulté réside dans le passage de l’une à l’autre. Mais en réalité, les citoyens délibèrent dans un cadre qu’ils n’avaient pas choisi, sans garantie suffisante sur les suites de leurs travaux, leur participation est devenue une technique de légitimation du pouvoir. Autrement dit, une conception élitaire du Politique peut se maintenir derrière les formes de la démocratie délibérative : les gouvernants sollicitent la pseudo « intelligence collective », mais conservent la maîtrise de ce qui pourra devenir une décision. Bien pire les conventions citoyennes voulues et maitrisés par le démagogue ont contourné le Parlement. Or ce dernier a juste pour fonction en démocratie de délibérer et d’amender : une convention tirée au sort ne saurait lui imposer ses conclusions. C’est d’ailleurs pourquoi la République de Venise si friand du tirage au sort n’était nullement une démocratie si ce n’est qu’un pouvoir de l’entre-soi.

In fine la crise sanitaire en 2020 et 2021 a ensuite renforcé la place des décisions prises dans un cercle exécutif restreint. Il faut distinguer le Conseil de défense sanitaire, instance de l’exécutif, du Conseil scientifique, chargé de formuler des avis. Mais le Prince est resté le maitre de l’interstice existant des deux Conseils. Le Parlement n’a pas cessé de légiférer : il a notamment adopté les textes relatifs à l’état d’urgence sanitaire mais il a agi de fait comme une Chambre d’Ancien Régime dénué de la capacité politique et scientifique de traiter réellement de la politique sanitaire.

Assumer la Démocratie comme source d’empêchement de la Révolution

À partir du moment où la participation citoyenne devient davantage une ressource de gouvernement qu’un instrument de contrôle des gouvernants, la démocratie risque de n’être plus que la représentation d’elle-même. Le Prince peut multiplier les consultations, les conventions citoyennes, les discours et les appels au dialogue : tant qu’il conserve la maîtrise de leur ordre du jour, de leurs conclusions et de leurs suites, il ne restitue pas aux citoyens l’exercice effectif de leur souveraineté.

Cette contradiction s’inscrit dans un affaiblissement plus général de la démocratie représentative, perceptible à trois niveaux : dans sa pratique parlementaire, avec le recours répété, depuis 2022, aux procédures constitutionnelles permettant l’adoption des textes budgétaires sans vote final de l’Assemblée nationale ; dans sa capacité à produire une légitimité gouvernementale stable, particulièrement depuis les élections législatives de juillet 2024 et l’absence de majorité absolue ; enfin, dans sa dimension délibérative, lorsque le débat contradictoire tend à céder la place à une pédagogie verticale, parfois moralisatrice, où le Prince, ses ministres et son entourage prétendent expliquer aux citoyens ce qu’ils devraient comprendre plutôt que de reconnaître pleinement leur faculté de juger.

Le problème n’est donc pas seulement celui d’une présidence ou d’une méthode de gouvernement. Il tient à la dégradation du rapport entre la souveraineté populaire, sa représentation et l’exercice du pouvoir. Lorsque le Parlement ne parvient plus à remplir pleinement sa fonction de délibération, de fabrication de la Loi et de contrôle, lorsque les consultations citoyennes demeurent subordonnées à la volonté de l’exécutif et lorsque les élections ne permettent plus de dégager une direction politique reconnue, la contestation peut rechercher d’autres formes d’expression.

C’est à ce point de rupture que la démagogie risque de rencontrer la révolution : lorsque les institutions démocratiques, sans avoir disparu, ne paraissent plus capables de transformer le conflit social et politique en décision légitime.

Machiavel permet d’approfondir cette question. Dans les Discours sur la première décade de Tite-Live, il distingue la fondation d’un ordre politique de sa destruction par ceux qui prétendent le servir. Le chapitre X du premier livre condamne « ceux qui établissent la tyrannie ». La grandeur d’un gouvernant s’évalue aux institutions qu’il fonde ou conserve et au sort de la communauté dont il a la charge. La puissance personnelle et la gloire publique peuvent suivre des chemins opposés.

Son examen des pouvoirs d’urgence est particulièrement éclairant. Au chapitre XXXIV, Machiavel défend la dictature romaine lorsqu’elle reste temporaire, légalement instituée et incapable de supprimer l’autorité du Sénat ou du peuple. Mais il avertit : « Car, bien que les voies extralégales fussent utiles alors, l’exemple néanmoins en serait toujours dangereux. » Le service de l’État peut fournir un prétexte à l’altération de ses institutions. Les questions à poser sont précises : les pouvoirs exceptionnels ont-ils une limite réelle ? Les organes de contrôle conservent-ils leur autorité ? Le retour au fonctionnement ordinaire est-il garanti ?

La comparaison avec les édits royaux doit, elle aussi, rester une analogie. Les parlements de l’Ancien Régime étaient des cours de justice, non des assemblées élues ; ils pouvaient opposer des remontrances aux textes soumis à leur enregistrement. Notre exigence contemporaine est différente : les représentants des citoyens doivent pouvoir peser effectivement sur la Loi.

La dissolution de juin 2024 a rendu cette contradiction plus aiguë encore. Les élections législatives ont fait émerger une Assemblée nationale dépourvue de majorité absolue, au sein de laquelle le Nouveau Front populaire constituait la première coalition en nombre de sièges, sans disposer pour autant des moyens de gouverner seul. Les désistements et les retraits entre les deux tours, qui rappellent, par leur logique de coalition électorale, les apparentements de la IVᵉ République, sans en reproduire les mécanismes institutionnels, relevaient certes des règles de la compétition démocratique. Leurs existences font partie du jeu politicien mais leurs malignités portent directement atteinte au fonctionnement de la démocratie . Mais Qui plus est, leurs pratiques éhontées et dépourvues de clarté du Politique ne dispensait nullement le Prince de tirer les conséquences du verdict des urnes.

C’est précisément là que réside la question du dévoiement démocratique : comment la formation des gouvernements successifs et la conduite de leurs politiques ont-elles traduit, depuis juillet 2024, les nouveaux rapports de forces parlementaires et l’état politique réel de la Nation ? En prétendant demeurer l’arbitre souverain d’une Assemblée qu’il avait lui-même provoquée, le Prince a prolongé l’illusion d’un pouvoir présidentiel affranchi des conséquences de l’élection, tandis que l’autorité gouvernementale s’affaiblissait et que le Parlement devenait le théâtre d’une confrontation permanente des légitimités.

Dans cet espace laissé vacant par l’affaiblissement du Gouvernement représentatif, certains députés, renouant avec les prétentions des factions les plus radicales de la Convention révolutionnaire, ne se contentent plus de représenter le peuple : ils prétendent l’incarner exclusivement, jusqu’à se proclamer l’expression d’une « Nouvelle France », faisant suite à la terrible harangue de leur conducator, Jean-Luc Mélenchon en 2018, « La République c’est moi ». En quelque sorte depuis juillet 2024, la représentation s’efface alors devant la prétention à l’incarnation, la délibération devant l’invective et la pluralité de la Nation devant le mythe de son unité révolutionnaire, alors même que le Prince confond l’autorité avec sa personne et que ses adversaires confondent le peuple avec leur propre mouvement, la démocratie se trouve prise entre deux formes concurrentes du pouvoir : la démagogie et la révolution.

De la démagogie à la tentation révolutionnaire, le passage devient alors concevable : non parce que la Révolution serait inévitable, mais parce que la souveraineté populaire, privée de sa traduction institutionnelle, risque d’être revendiquée par ceux qui prétendent désormais l’exercer sans médiation.

Dénoncer cela ne porte en rien à l’antiparlementarisme. A contrario, c’est rappeler la raison d’être de la démocratie représentative et imaginer un scenario fécond pour la République. Autrement dit, quand la délibération semble sans prise sur les décisions, la représentation perd sa crédibilité. Quand le vote paraît incapable de modifier une orientation, la confiance dans l’élection s’érode, (le référendum de 2005 sur le feu Traité constitutionnel européen a indéniablement laissé une telle trace dans l’imaginaire des citoyens). À force de gouvernance, le Gouvernement risque de perdre son sens : choisir une direction, l’expliquer et en répondre devant la Nation.

Tocqueville décrivait ce qui arrive lorsque la participation se réduit au seul instant politique. Dans De la démocratie en Amérique, il envisage une société où le pouvoir administratif absorbe progressivement l’autonomie des individus : « Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent. » L’avertissement porte sur la coexistence possible de l’élection et de la dépendance. Les citoyens doivent conserver, entre les scrutins, les moyens de s’associer, de contester et de participer aux affaires communes. C’est donc à la vertu républicaine de l’engagement que Tocqueville nous convoquait

Or, depuis 2017, la pratique du pouvoir paraît avoir sous-estimé cette réalité fondamentale : les Français ne demandent pas seulement à être administrés. Ils veulent participer à la détermination de leur destin collectif. Ils veulent que leur vote produise des effets, que leurs représentants délibèrent et que leurs désaccords soient entendus. La démocratie est une exigence politique qui dépasse la seule désignation des gouvernants.

La République doit donner aux citoyens les moyens de comprendre, de juger et d’agir. Gambetta le disait déjà à Bordeaux, le 26 juin 1871, lorsqu’il appelait à rapprocher les campagnes de la République : « Il faut apprendre et enseigner aux paysans ce qu’ils doivent à la société et ce qu’ils peuvent exiger d’elle. » Cette réciprocité est essentielle. Le citoyen a des devoirs, mais il possède aussi des droits qu’il peut opposer au pouvoir. L’instruction doit lui permettre d’exercer cette liberté.

Une démocratie a aussi besoin d’intermédiaires : élus locaux, syndicats, organisations professionnelles, associations et assemblées parlementaires. Leur rôle est de faire émerger les conflits, de les organiser et de permettre leur résolution. Lorsque le pouvoir les traite comme des obstacles ou de simples relais, il se prive des moyens de comprendre le pays. Une succession de consultations ne remplace pas une négociation dont l’issue peut réellement modifier la décision.

Mais in fine c’est dans ses relations avec le Parlement que cette pratique du pouvoir doit être examinée. La tradition libérale française fournit ici un critère exigeant. En 1819, dans De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, Benjamin Constant présente la représentation comme une délégation dont les citoyens doivent examiner l’usage. Il leur demande d’« exercer une surveillance active et constante sur leurs représentants ». Il insiste sur leur faculté de les écarter périodiquement lorsqu’ils ont déçu leurs attentes ou abusé de leurs pouvoirs. L’élection ouvre une relation de responsabilité ; elle ne dispense jamais les gouvernants de rendre des comptes

Charles de Rémusat précise les conditions de cette responsabilité. Dans Le Gouvernement représentatif et la Révolution, publié en 1857, il écrit : « La discussion publique, le vote libre, la responsabilité, la dissolution, la réélection régularisent le concours et mettent un terme au conflit. » Ces mécanismes permettent aux pouvoirs de travailler ensemble tout en se limitant mutuellement. La dissolution elle-même appartient à cet ensemble : sa valeur dépend de la manière dont elle permet de résoudre un conflit par l’intervention des électeurs.

Or le contrôle parlementaire a parfois suscité une hostilité révélatrice. En février 2019, l’un des Nobles du Prince, Édouard Philippe, a vivement critiqué le rapport sénatorial sur l’affaire Benalla. Le mois suivant, il a choisi de ne pas assister aux questions au gouvernement au Sénat, en signe de désaccord avec la décision de celui-ci de saisir la justice. Cet épisode illustra une tension concrète entre l’exécutif et une chambre exerçant sa mission de contrôle.

Elle concerne aussi l’endettement. La dette publique a augmenté depuis 2017 et n’est plus sous contrôle, le « quoi qu’il en coûte », le service de l’annone romaine antique puissance dix épuise l’Etat mais aussi la démocratie. Est-cela une volonté d’asservir les citoyens à des intérêts privés par le remboursement de la dette ? Pourtant ce problème est essentiellement démocratique: qui décide d’emprunter, pour financer quelles dépenses et avec quel contrôle ? Parce qu’elle engage l’avenir de la Nation, la dette doit faire l’objet d’une responsabilité politique clairement assumée devant un Parlement composé d’une majorité de vision politique et dans une capacité fonctionnelle à traiter les contenus de la loi budgétaire et leurs traductions en politiques publiques.

Enfin, l’indépendance de la France exige davantage qu’un vocabulaire de promotion et qu’une politique de communication. La « French Tech » ne saurait tenir lieu, à elle seule, de politique de recherche, d’enseignement supérieur et d’innovation. Une ambition nationale se mesure à la continuité de ses investissements, à la puissance de ses capacités scientifiques, technologiques, industrielles et militaires, à la qualité de ses coopérations européennes et internationales, mais aussi à son autonomie stratégique, placée sous le contrôle des citoyens et de leurs représentants. Il en va de même de la sécurité, de la maîtrise de l’immigration et de l’intégration : ces questions exigent des objectifs explicites, des moyens évalués et une véritable délibération démocratique, pouvant notamment trouver son expression dans le référendum. Car elles ne relèvent pas seulement de l’Oïkos, de l’administration et de la gestion des affaires matérielles, mais bien de la Politeia, c’est-à-dire de l’organisation de la communauté politique, de ses institutions et des conditions d’exercice de la souveraineté populaire. Elles engagent non seulement la manière dont la France est gouvernée, mais ce qu’elle entend demeurer comme Nation, comme État et comme République.

Les mobilisations du 17 octobre 2026 et les violences qui les ont accompagnées illustrent la gravité de cette crise. Les défaillances du dispositif de sécurité interrogent la capacité de l’État à garantir l’ordre public et à exercer son autorité légitime. Pour autant, la violence de certains ne saurait disqualifier l’ensemble des revendications sociales et politiques, pas davantage qu’elle ne confère à leurs auteurs le droit de parler au nom de la Nation. La rue exprime une partie du peuple, jamais sa totalité. Les citoyens qui ne manifestent pas, qu’ils se reconnaissent dans le camp national ou dans d’autres sensibilités aux centres droit et gauche, de l’écologie politique etc. n’en sont pas moins souverains. Ni la mobilisation populaire ni la représentation électorale ne peuvent prétendre épuiser à elles seules la vie démocratique.

Cette distinction commande également de rompre avec les illusions d’une démocratie prétendument délibérative, dans laquelle les citoyens seraient invités à participer à des consultations dont l’agenda, les modalités et les conséquences demeurent largement déterminés par l’exécutif. Les citoyens ne sont ni les figurants d’une participation organisée par la technostructure ni les instruments d’une avant-garde révolutionnaire prétendant les purifier ou les reconstruire. Ils doivent pouvoir proposer, contester, choisir et sanctionner, avec la certitude que leur intervention produit des conséquences politiques identifiables. Les seules voies en démocratie c’est l’élection et le référendum.

La préparation de l’alternance exige, dans le même esprit, une véritable éthique de la transmission du pouvoir. Les nominations de Richard Ferrand au Conseil constitutionnel, d’Amélie de Montchalin à la Cour des comptes et d’Emmanuel Moulin à la Banque de France soulèvent, indépendamment des compétences personnelles des intéressés et de la légalité des procédures, une question essentielle : celle de l’indépendance effective et de l’impartialité apparente des institutions appelées à contrôler l’action publique. Le passage de responsabilités gouvernementales à des fonctions de contrôle, comme la proximité politique avec le chef de l’État, peuvent légitimement nourrir cette interrogation.

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la France n’a donc besoin ni d’un nouveau Prince-Président ni d’un tribun révolutionnaire qui prétendrait incarner à lui seul le peuple véritable. Elle a besoin d’une présidence consciente de ses limites constitutionnelles, d’un Gouvernement responsable, d’un Parlement rétabli dans ses prérogatives et de citoyens pleinement associés à l’exercice de leur souveraineté, notamment par le référendum.

Dès lors, faut-il toujours le répéter : Une seule issue à cette crise demeure : celle de l’élection, de l’acceptation de son résultat et de la restauration de la distinction des pouvoirs. L’alternance ne doit être ni redoutée comme une catastrophe ni entravée au nom d’une prétendue nécessité historique d’un certain type de construction européenne qui a désormais trouvé elle-aussi ses limites aux temps des Empires. Elle suppose une confrontation véritable des programmes, des priorités et des moyens, depuis l’école et la recherche jusqu’aux finances publiques, à la sécurité, aux services publics et à la place de la France en Europe et dans le monde.

En démocratie, les vaincus conserveront le droit de s’opposer ; les vainqueurs reçoivent celui de gouverner, dans les limites de la Constitution et sous le contrôle des représentants de la Nation. Lorsque les élections ne dégagent aucune majorité, il appartient au Parlement de rechercher les compromis nécessaires et d’en répondre devant les citoyens. Encore faut-il rétablir une hiérarchie intelligible des légitimités, sans laquelle la démocratie se transforme en concurrence permanente entre un président qui prétend incarner la Nation, un Parlement qui revendique l’exclusivité de sa représentation et des tribuns qui s’approprient la souveraineté populaire.

In fine, le 17 octobre apparaît comme l’aboutissement d’un exercice du pouvoir dont la logique démagogique se manifeste jusque dans la manière d’interpréter la crise politique et institutionnelle. Celle-ci procède notamment d’une confusion fondamentale entre le gouvernement et la gouvernance, comme si gouverner une Nation pouvait se réduire à administrer les affaires publiques, à organiser des procédures de consultation et à rechercher des compromis de circonstance. Or, la France est une Nation éminemment politique, dont l’existence historique et la légitimité républicaine reposent sur la souveraineté populaire, la confrontation des volontés, la responsabilité des gouvernants et la primauté de la Loi. Le Gouvernement n’est pas une simple technique de gestion : il est l’expression d’une autorité politique, légitimée par le suffrage, encadrée par les institutions et tenue de répondre devant la représentation nationale. Confondre le gouvernement avec la gouvernance, c’est risquer de substituer à la décision politique l’administration des contraintes, à la délibération parlementaire la négociation permanente et à la souveraineté du peuple la prétention d’une technostructure à définir seule l’intérêt général.

C’est précisément dans cet effacement progressif du Politique que la démagogie a trouvé les conditions de son développement et a continué à l’organiser. Et, lorsque les institutions ne parviennent plus à traduire les choix du suffrage en décisions légitimes, que surgit le risque d’une contestation révolutionnaire. Caton rappelait toujours dans ses discours « qu’il faut détruire Carthage+. Dans la France et l’Europe d’aujourd’hui, nos philippiques se résument à : « il faut pratiquer le Gouvernement représentatif ».

La signature

Depuis 2011, Philippe Poirier est titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires de l’Université du Luxembourg. Fondateur et directeur des études du Master en Études parlementaires, il dirige depuis 2014 la collection Études parlementaires aux Éditions Bruylant–Larcier. Il est également professeur invité à Sciences Po Rennes et à Sciences Po Paris – Collège européen à l’Université de Turin et à l’Université de l’Égée.…

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