Limoges perd sa mairie mais sauve le buste de Marianne, Marseille préserve sa mairie saccagée mais retrouve sa Marianne à terre ! Ces deux images illustrent d’une part la fragilité de nos institutions mais également la mise à mal de la République comme idéal politique. A limoges, le bâtiment républicain brûle mais le symbole de la république demeure debout. A Marseille le bâtiment demeure mais le symbole de la République est renversé.
Marianne représente bien davantage qu’un symbole décoratif. Elle porte une promesse : celle d’une communauté de citoyens libres et égaux, qui, par-delà leurs origines, leurs convictions et leurs intérêts, acceptent de partager un destin politique. Lorsqu’elle se retrouve à terre, l’image frappe parce qu’elle semble inverser l’ordre républicain. La violence ne s’exerce plus seulement contre un pouvoir contesté ; elle atteint l’un des signes de notre appartenance commune. « Cette Marianne porte des valeurs en lesquelles nous croyons : la liberté l’égalité et la fraternité. Nous sommes là pour la mettre à sa place sur un piédestal… » déclare Nicolas Lisnard, le président de la Métropole marseillaise.
S’attaquer à une mairie n’est jamais un acte anodin. Ce n’est pas seulement détruire un bâtiment public, brûler des bureaux ou interrompre un service. C’est toucher à l’un des symboles les plus puissants de notre imaginaire républicain : celui d’une communauté de citoyens réunis par des règles communes, représentés par des élus et capables de décider ensemble de leur avenir. « C’est dur pour moi, pour les Limougeauds, pour ceux qui croient aux valeurs de la République. Je suis très triste pour les usagers, les Limougeauds » affirme Guillaume Guérin, le maire de Limoges.
La mairie est la République incarnée. Elle est le premier visage de la démocratie, celui que l’on rencontre dans sa vie quotidienne. On y vote, on s’y marie, on y accomplit les démarches qui jalonnent une existence. Elle matérialise une promesse essentielle : au-delà des différences sociales, culturelles et politiques, nous appartenons à une même communauté nationale. La prendre pour cible, c’est donc atteindre bien davantage qu’un équipement public. C’est porté atteinte à notre récit national.
Les violences qui ont marqué la France ces dernières années -des Gilets jaunes aux émeutes de l’été 2023 et des violences du 17 octobre – ne peuvent être réduites à un phénomène unique. Les colères, les motivations et les contextes diffèrent. Mais une interrogation traverse ces crises successives : pourquoi les lieux et les représentants de la République sont-ils si souvent désignés comme des adversaires ? Que révèle cette volonté de s’en prendre aux institutions chargées de faire vivre la collectivité ?
L’histoire invite cependant à la prudence. Les mairies n’ont jamais été à l’abri des convulsions politiques. En 1652, pendant la Fronde, l’Hôtel de Ville de Paris est pris pour cible. En mai 1871, à la fin de la Commune, il est incendié. La République s’est construite au milieu de ces affrontements, parfois au prix de destructions considérables. Chaque mairie incendiée ne saurait donc être interprétée comme le signe d’un effondrement inédit de notre modèle politique.
Mais l’histoire nous enseigne aussi que ces destructions prennent leur sens dans le contexte qui les voit naître. En 1871, elles accompagnent un affrontement politique et social qui déchire la France. Aujourd’hui, les violences contre les bâtiments publics interrogent autrement : elles surviennent dans une démocratie où la défiance envers les institutions, la polarisation politique et la contestation de l’autorité se conjuguent.
Il serait trop simple d’y voir uniquement une crise de l’autorité. L’autorité publique est indispensable, et aucune démocratie ne peut tolérer que la violence se substitue à la loi. Mais l’ordre ne suffit pas à faire une nation il n’est qu’un préalable. Lorsque l’institution est perçue non plus comme un recours, mais comme un adversaire ; lorsque l’élu local devient une cible plutôt qu’un interlocuteur ; lorsque le bien commun est confondu avec le pouvoir que l’on conteste et que l’on défie, c’est le lien civique lui-même qui se fragilise.
Alors ne nous y trompons pas. Les violences qui ont marqué la manifestation du 17 octobre ne sont pas seulement un problème d’ordre public. Elles révèlent la profondeur de la crise politique française et la place désormais occupée par deux forces qui, à gauche et à l’extrême droite, ont fait de la confrontation le ressort de leur projet. À six mois de l’élection présidentielle, La France insoumise (LFI) et le Rassemblement national (RN) ne se contentent plus de contester le pouvoir : ils proposent deux récits antagonistes de la France. Deux imaginaires qui se sont développés dans l’espace ouvert par l’effacement des partis traditionnels et l’essoufflement du macronisme.
Ces violences illustrent aussi la manière dont cette recomposition peut s’accélérer. Le RN par la voix de marine Le Pen s’est érigé en parti de l’ordre fustigent un « pouvoir macroniste à bout de souffle, épuisé, désorienté ». De son côté, LFI a dénoncé la gestion policière et accusé le gouvernement de « jouer constamment le pourrissement ». « Il n’y a que lui qui est responsable de tout ça » a déclaré Jean Luc Mélenchon. Une dialectique bien connue à l’extrême gauche.
Ces prises de position montrent comment chaque camp intègre les événements à un récit déjà constitué. Le récit porté par le Rassemblement national s’inscrit dans une logique de continuité historique. La France y apparaît comme une nation héritée, construite au fil des siècles, dotée d’une identité spécifique, d’une culture, d’une histoire et d’un modèle de civilisation qu’il conviendrait de préserver et de protéger. Le récit national s’organise autour d’une question centrale : comment permettre à la France de redevenir ce qu’elle a été ? Face à lui, La France insoumise développe un imaginaire presque inverse. La nation y apparaît moins comme un héritage à protéger que comme un projet à construire. La question centrale devient alors : comment permettre à la France de devenir ce qu’elle n’est pas encore ? De ce côté, on trouve un horizon de « révolution », de rupture sociale, écologique et démocratique. Mais chez Jean Luc Mélenchon l’alternative sociale et écologique est représentée dans une révolution citoyenne qui s’inscrit dans un épisode insurrectionnel plus ou moins frontal avec le gouvernement et le pouvoir en place. Prenant la parole au soir des événements du 17 octobre, le premier ministre, Sébastien Lecornu, a résumé cette logique : « Chacun doit désormais choisir son camp : soit celui de la République et des forces de l’ordre… soit celui des casseurs, de celles et ceux qui ont un projet violent pour la République et contre la République… ». Cette réaction n’est pas un simple élément de communication. Elle acte deux visions du monde. Deux récits de rupture.
A quelques mois de l’élection présidentielle, cette crise qui impacte jusqu’à nos Hôtels de Ville est aussi celle de nos récits politiques. Au-delà des questions qui préoccupent les français, je pense bien entendu au pouvoir d’achat, notre époque entretient une tentation singulière : celle de substituer au récit national un inventaire permanent de ses fractures. Fractures sociales, territoriales, générationnelles, culturelles, identitaires, démocratiques. Chacune existe. Chacune mérite d’être comprise. Chacune appelle des réponses politiques. Mais lorsqu’elles deviennent l’unique manière de raconter le pays, elles finissent par produire une représentation où la fragmentation semble constituer l’essence même de la nation. Comme si la division était devenue notre destin ; Comme si la radicalité était la seule réponse à nos fractures.
Pourtant une société ne peut durablement se penser uniquement à travers ce qui la divise. Elle a besoin de savoir ce qui continue de la relier. La crise française n’est pas seulement une crise des institutions ou des partis ; c’est une crise du récit commun. Elle intervient lorsque la sociologie politique d’un pays n’est plus en adéquation avec sa majorité. Le récit national est aujourd’hui un enjeu politique majeur. Il ne s’agit ni d’imposer une histoire officielle ni d’exiger une adhésion aveugle à l’ordre existant. Il s’agit de savoir si nous pouvons encore raconter une histoire commune, transmettre des références partagées et proposer un horizon collectif. Une nation ne se construit pas en effaçant ses contradictions, mais en donnant à ses citoyens des raisons de les dépasser. Cette question est d’autant plus stratégique que les divisions intérieures nourrissent la défiance et peuvent être exploitées par des puissances étrangères qui cherchent à affaiblir nos démocraties. Quand les institutions perdent leur légitimité aux yeux d’une partie des citoyens, quand le sentiment d’appartenance commune s’efface, la cohésion nationale devient une vulnérabilité.
La bataille qui s’ouvre dépasse donc la sécurité des bâtiments publics. Elle porte sur la définition même de la France : une juxtaposition de groupes qui se soupçonnent et s’affrontent, ou une communauté politique capable de reconnaître ses différences sans renoncer à son unité. Brûler une mairie, c’est mettre à l’épreuve notre cohésion nationale. La réponse républicaine doit être ferme face aux violences, mais elle doit aussi être politique : restaurer l’autorité, retisser la confiance et redonner un contenu au bien commun. Une République ne tient pas seulement par ses lois et ses institutions. Elle tient aussi par le récit que ses citoyens acceptent de partager ; et c’est bien souvent à l’échelle locale, dans nos villes et nos villages que ce récit s’impose.
N’oublions jamais que lorsqu’une nation ne sait plus ce qui la rassemble, d’autres récits, plus exclusifs, plus conflictuels, finissent par violenter notre Marianne. Alors souvenons-nous des paroles de la chanson de Michel Delpech : « Dieu, mais que Marianne était jolie, quand elle marchait dans les rues de Paris, en chantant à pleine voix »
Pour poursuivre la lecture
Comprendre le 17 octobre à l’aune de la Démagogie, de La Révolution et de la Démocratie
Philippe Poirier
Gérald Arboit – De la foule à l’individu Les transformations du maintien de l’ordre en France
La Nouvelle Revue Politique
Fundji Benedict – Le 17 octobre et la République
La Nouvelle Revue Politique