Après la défaite des républicains, le journaliste au quotidien suisse Blick et essayiste Richard Werly , auteur de « Cette Amérique qui nous déteste – La comprendre pour mieux lui répondre » ( Éditions Saint-Simon) revient pour la NRP sur les résultats des midterms. Propos recueillis par Arnaud Benedetti
La défaite de Trump dans ses midterms constitue t’elle un tournant ?
Incontestablement, Donald Trump et son entourage MAGA, à l’évidence, ne s’attendaient pas à une défaite de cette ampleur. Ils avaient sans doute envisagé de perdre la Chambre des représentants, mais certainement pas le Sénat, et encore moins avec un tel écart de sièges. Pourquoi cela constitue un tournant ? Pour deux raisons : D’abord, parce que le président Trump perd en quelque sorte sa légitimité de l’élection présidentielle de 2024. Il ne peut plus dire qu’il est le président d’une majorité d’Américains qui voulaient porter son mouvement MAGA (Make America Great Again) au pouvoir. Aujourd’hui, la majorité des Américains lui est assez largement hostile, et cela, c’est important. Deuxième élément, cela met en route le Parti démocrate pour l’élection présidentielle de 2028. Bien sûr, il y aura des primaires, il faudra trouver le bon candidat, mais on voit bien que le Parti démocrate a réenclenché une dynamique de victoire, qu’il n’est plus assommé par la défaite de 2024. En ceci, c’est un bouleversement majeur sur la scène politique américaine.
Quelles sont ses marges de manœuvres désormais ?
Donald Trump reste Donald Trump et il sait s’octroyer, par ses outrances et ses comportements imprévisibles, des marges de manœuvre que d’autres n’auraient sûrement pas. Pourquoi je dis cela, c’est parce que l’on connaît son activisme sur les réseaux sociaux. On a bien vu comment dès le premier jour, il a mis sur son réseau la casquette rouge MAGA avec le mot VETO. On peut donc lui faire confiance pour contrer à chaque fois qu’il le pourra ce Congrès à majorité très nettement démocrate. L’autre marge de manœuvre, c’est celle que lui donne la Constitution américaine qui lui confère en matière de politique étrangère une primauté. N’oublions pas qu’il demeure le Commander in Chief, le commandant en chef des forces armées américaines. En fait, ce qui va s’engager, c’est une négociation permanente entre le Congrès et le pouvoir exécutif. Donald Trump, rappelons-le, aime les batailles, il aime les négociations, il aime les deals. Toute la question est maintenant de savoir s’il va chercher à négocier effectivement, c’est-à-dire à trouver un accord, une sorte de «donnant-donnant » avec le Congrès démocrate, acceptant certaines propositions de loi du Congrès en échange d’une certaine, j’allais dire, compréhension des élus démocrates. Autre posture: ces deux années peuvent être celles d’un duel impitoyable entre un président lame duck, canard boiteux, et un Congrès démocrate bien décidé à remporter l’élection présidentielle de 2028. Lequel, dans ce cas, pourrait engager contre Donald Trump des procédures de destitution. avec un risque: qu’elles apparaissent comme des règlements de compte, alors que Trump ne peut pas se représenter pour un troisième mandat en 2028.
La victoire démocrate signifie t’elle un retour plus progressif à une normalisation des rapports des USA avec les européens ?
La question des relations entre les États-Unis et l’Union européenne dépasse largement la composition du Congrès. Ce qui est certain, c’est qu’une majorité démocrate n’a pas la même volonté de défier l’Europe, de faire pression sur l’Europe, de démanteler l’Union européenne et d’interférer dans les élections afin de privilégier les partis nationaux-populistes. En ceci, c’est un changement majeur. Rappelons que depuis son élection fin 2024, Donald Trump, mais aussi son vice-président J. D. Vance ou Elon Musk, ont multiplié leurs ingérences directes sur les réseaux sociaux dans les processus électoraux de plusieurs pays européens. Ça ne leur a pas tellement réussi puisque par exemple en Hongrie, le parti d’Orbán a été éjecté du pouvoir.Donc, premier chapitre : on va voir l’hostilité du système politique américain envers l’Union européenne diminuer, car les Démocrates n’ont pas ce type d’intention. Idem à priopos du Canada, leur voisin immédiat.
En revanche, est-ce que les Démocrates vont démanteler l’intégralité du dispositif commercial et protectionniste de Trump ? C’est peu probable parce que pour l’instant, leur priorité va être ailleurs, c’est-à-dire de répondre aux préoccupations domestiques des citoyens américains. Deuxième élément : il est très peu probable que les Démocrates cherchent à redonner des armes à l’Ukraine sans les faire payer par les Européens. Au fond, Donald Trump a réussi à faire payer les Européens et il est peu probable que la nouvelle majorité au Congrès change de registre.Nous, européens, allons devoir continuer à faire des chèques pour armer l’Ukraine.
Pour l’Ukraine en revanche, c’est une bonne nouvelle. Une grande partie du Congrès démocrate ne veut pas céder à la Russie, et c’est sans doute un domaine dans lequel Donald Trump sera contré, lui qui voudrait faire un deal avec Vladimir Poutine. Le Congrès va le tenir sous surveillance en la matière. Le Congrès va très probablement exiger des sanctions américaines contre la Russie, et l’idée d’un sommet à trois (Trump, Zelensky, Poutine) au G20 de Miami en décembre pourrait faire long feu . Autrement dit, la marge de manœuvre de Trump en ce qui concerne la possibilité de faire un cadeau à son ami Vladimir va sûrement être très réduite.
Pour reprendre le titre de votre ouvrage » cette Amérique va t’elle continuer à nous détester ? »
L’Amérique MAGA de Donald Trump, celle que j’ai sillonnée pour mon livre Cette Amérique qui nous déteste, elle n’a pas disparu. Ni au niveau de la population, de l’électorat qui considère que l’Europe est un continent décadent, un continent qui ne paie pas son tribut aux États-Unis et qui ne remercie pas suffisamment les États-Unis. On peut dire la même chose de l’élite MAGA, c’est-à-dire les dirigeants du mouvement qui entourent Donald Trump. Eux considèrent aussi que l’Union européenne doit disparaître, qu’il serait bien mieux pour l’Amérique de discuter avec des pays européens séparés les uns des autres. Toute cette rhétorique anti-européenne que l’on trouve dans le mouvement MAGA, du sommet à la base, va demeurer. La grande différence, c’est que cette Amérique-là n’est plus majoritaire désormais. Elle n’est plus majoritaire dans les urnes, elle n’est plus majoritaire au Congrès, et peut-être perdra-t-elle aussi la majorité, c’est-à-dire le locataire de la Maison-Blanche en 2028. Autrement dit, on assiste à un reflux. Est-ce que cela veut dire que nous allons vers une grande réconciliation États-Unis – Union européenne – Canada ? Il est un peu trop tôt pour le dire. Ce serait probablement le cas si un candidat démocrate l’emporte à la présidentielle 2028. Mais attention, on voit que J.D. Vance, le vice-président, se positionne déjà comme candidat pour succéder à Donald Trump. Or lui est tout à fait emblématique de ce mouvement anti-européen au sein de l’Amérique MAGA. C’est un peu plus nuancé pour Marco Rubio. Je dirais donc que cette Amérique nous déteste toujours. La grande différence, c’est qu’elle a perdu avec cette élection un certain nombre de leviers de commande, et donc elle n’est plus en mesure de nous faire aussi mal et de nous infliger autant de dommages politiques. FIN
Richard Werly est éditorialiste international au quotidien Suisse Blick
Son dernier livre «Cette Amérique qui nous déteste» vient d’être republié en format poche, dans une version actualisée et compléte, par les Editions Saint Simon.
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