Dans son dernier livre « Le Grand dérèglement. Ce que la France refuse de voir » ( Odile Jacob) , l’historien Pierre Vermeren explore les bouleversements qui depuis plus de quatre décennies ont traversé la société française. Une enquête socio-historique sur les déterminants de notre anomie nationale. Propos recueillis par Arnaud Benedetti.

Dans votre dernier livre, vous décrivez une France qui, en moins de deux générations, aurait connu des bouleversements d’une ampleur exceptionnelle. Comment expliquer cette accélération historique ? Sommes-nous confrontés à une crise de plus, comme notre pays en a souvent traversé, ou à une rupture plus profonde dans la trajectoire nationale ?

La question mérite en effet d’être soulignée car « le changement » annoncé par François Mitterrand lors de la campagne électorale qui l’a conduit au pouvoir en 1981 a bien eu lieu, au-delà de toute imagination, et d’une ampleur que lui-même n’aurait pu concevoir. Certes, dès les années soixante-dix, le changement d’époque et de mœurs avait été préparé par la génération du baby-boom (1942-1962) et son avant-garde soixante-huitarde. Et la droite de gouvernement elle-même -appartenant pourtant aux générations précédentes- avait posé des jalons pour des temps révolutionnaires : les premières lois sociétales (pilule et avortement), qui ont brutalement cassé le baby-boom ; la substitution de l’immigration familiale (en réalité de peuplement) à l’immigration du travail interdite depuis 1975, pour compenser l’effet des lois sociétales, le patronat n’ayant plus besoin de travailleurs mais de consommateurs pour remplir ses supermarchés et ses pavillons ; l’habitude prise par l’État, dès 1975, sans retour en arrière, de compenser la faible croissance par le déficit budgétaire, devenu drogue nationale au fil des décennies ; la loi Haby (1975) sur le collège unique, qui a été la première marche de la déconstruction de l’école publique et de l’excellence scolaire instaurées par Jules Ferry ; si l’on ajoute l’amorce de la désindustrialisation et de la dépaysanisation des campagnes françaises, tout était prêt pour le grand coup d’accélérateur de 1981, et surtout de 1983.

L’arrivée de la gauche au pouvoir eut pour premier effet la désagrégation idéologique puis partisane de la gauche française : l’effacement du PCF, l’abandon du programme de collectivisation, le passage au libéralisme financier et économique du PS dans le cadre de la construction européenne, et enfin le choix de la mondialisation contre la nation. Pour l’Europe d’abord, avec le Marché Unique puis Maastricht et l’Euro ; pour le monde ensuite, avec l’intensification continue de l’immigration internationale d’une part, et l’OMC de l’autre -toutes ces institutions ayant été voulues et créées par nos élites-, qui met en concurrence les travailleurs français et asiatiques. Cela a conduit à la liquidation d’une classe ouvrière structurée et conscientisée. Ajoutons en parallèle la construction d’un État social tentaculaire, afin de solvabiliser un peuple de consommateurs nationaux et immigrés frappés par la perte de millions d’emplois de production, dont l’effet est d’accroître le coût du travail (par les charges sociales et impôts induits), si bien qu’à leur tour, des millions de travailleurs indépendants sont ruinés (commerçants, petits paysans, artisans, marins pêcheurs, forestiers, etc.). Ainsi, le nombre des cafetiers a chuté de 90% en France en 50 ans.

Ajoutons à cela les effets de la décentralisation, qui a reconstruit des baronnies locales, désarticulé l’autorité régulatrice de l’État, et accentué la gabegie des finances publiques (plus de 60% des ronds-points de l’UE se trouvent en France). Ajoutons à cela le passage de la société du travail à la société de loisir, vécu comme un optimum social, mais qui a davantage décivilisé les Français et les immigrés qu’elle ne les a cultivés, dès lors que l’école, les médias et les institutions culturelles ont versé dans la déconstruction et l’indifférenciation culturelle. Les sous-produits de la mondialisation (du hip-hop au running) et l’entertainment américain sont devenus une (sous)-culture de substitution. Il n’est dès lors pas étonnant que de tels changements de structures aient radicalement changé les mentalités, les croyances et les modes de vie des Français : Bouddha a remplacé la Vierge Marie dans les intérieurs de la classe moyenne ; le hamburger-frites a remplacé de « régime crétois » dans la jeunesse jusqu’en Méditerranée (de sorte que le jeune Français est devenu gras) ; le haschisch et les anxiolytiques ont remplacé le vin rouge ; et les banlieues de l’islam (Kepel, 1987) se sont substitué à la banlieue rouge ; sans parler du délabrement de nombreuses régions rurales et de petites villes.

Alors vous avez raison, devant de telles mutations tectoniques, la crise nationale ne suffit pas : il faut évoquer une profonde rupture dans la trajectoire nationale. La lente mais régulière montée du Front National, devenu Rassemblement, est une réponse à cette situation inédite dans notre histoire. Elle fut d’abord alimentée par le passage d’anciens travailleurs communistes désorientés, mais buta longtemps sur le christianisme des classes moyennes et supérieures, et les préventions des générations ayant vécu la guerre. Mais la crise de la transmission et la déchristianisation, qui est sa conséquence majeure, ont peu à peu fait sauter préventions et inhibitions, surtout si l’on ajoute que la montée d’un islam politique agressif incite même des catholiques minoritaires à se tourner vers ce vote.

Vous mettez en cause l’aveuglement de nos élites politiques, administratives et intellectuelles face aux transformations du pays. Comment expliquer cette incapacité à anticiper, voire à reconnaître, les fractures françaises ? Est-ce le produit d’une déconnexion sociale, d’un enfermement idéologique ou d’une crise plus générale de notre système de gouvernement ?

La crise de gouvernement nous saute aujourd’hui aux yeux, puisque le Parlement ne joue plus son rôle, qu’il vocifère plus qu’il ne légifère, que plus de la moitié des lois qu’il vote ne sont pas mises en œuvre par l’exécutif, et qu’au demeurant, les seules grandes lois sont imposées par l’exécutif. Si l’on ajoute que la magistrature, le troisième pouvoir, met régulièrement en accusation l’exécutif, et refuse d’appliquer dans leur rigueur les lois votées par le Parlement, tous les ingrédients de la crise politique sont sur la table. Et l’on ne parlera pas de l’exécutif par charité.

Mais sur le long terme, il me semble que l’aveuglement des élites, qui ont jeté notre pays dans cette mutation historique -devenue un véritable conglomérat de crises enchevêtrées- est davantage à rechercher du côté de la déconnexion sociale, et plus encore de l’enfermement idéologique. La France est un pays malade de ses idéologies. Nous sommes un des principaux producteurs d’idéologies au monde, et ce n’est pas un hasard si le libéralisme, le socialisme et le communisme ont été tout ou partie inventés ici. Ajoutons-y le laïcisme, le républicanisme, le conservatisme, le nationalisme ou l’écologisme…

Commençons par la déconnexion sociale. Elle tient d’abord au vieil héritage national de l’esprit de cour, que Louis XIV a conçu et mis en place à Versailles pour domestiquer la noblesse. La Révolution française n’a pas mis fin à la domestication des élites nationales par le pouvoir central, définitivement rapatrié à Paris le 6 octobre 1789. En France, le pouvoir est à Paris, et la dimension monarchique de la Ve République a renforcé l’esprit de cour autour de la Présidence ; il n’a d’ailleurs jamais disparu. Tous les pouvoirs sont parisiens, à commencer par la production culturelle et idéologique qui, contrairement aux autres démocraties, a anéanti chez nous l’autonomie culturelle des provinces. La presse et les médias parisiens donnent le ton ; ils pensent pour le reste du pays, qui peut répéter, commenter ou feindre l’indifférence, mais en aucun cas s’imposer. Même des « fédéralistes » comme Michel Onfray ou Jean-Claude Michéa doivent de temps-en-temps monter à Paris pour produire, vendre et commenter leurs ouvrages.

Or cette maladie française a été aggravée par la métropolisation, survenue depuis les années 1980. Double conséquence de la décentralisation et de la désindustrialisation, elle a polarisé un réseau de douze métropoles (villes internationalisées reliées entre elles et au monde), comme je l’ai expliqué dans un précédent ouvrage. Libérées du peuple et des « territoires » (l’ancienne province) par l’effondrement de la production nationale, les élites sociales (les cadres) se sont regroupées dans ces métropoles : 40% en Ile-de France, un tiers dans une dizaine des métropoles, et le reste réparti dans les 95% du territoire national restant. Ainsi a-t-on vu en Ile-de-France, où le phénomène est spectaculaire, se créer des quartiers, des arrondissements et des groupes de communes (ainsi du centre de Paris à Versailles) dans lesquels la population majoritaire des cadres impose ses normes sociales, culturelles, son mode de vie et ses loisirs. Le phénomène se reproduit l’hiver à la montagne, l’été sur certains littoraux ou lors des vacances à l’étranger, mais aussi lors des déplacements (avion, TGV), lors des études secondaires et supérieures, lors des activités culturelles ou à l’Église etc. Ces 20% de Français qui vivent ensemble ont coupé pour la plupart les liens avec le peuple qui réside dans les banlieues pavillonnaires, les villes petites et moyennes ou à la campagne. Leurs ancêtres partageaient avec le peuple l’immeuble haussmannien, le village ou l’usine, mais ce temps est révolu. Grands médias et réseaux sociaux accentuent le verrouillage. Ainsi la France qui écoute « France Inter » constitue une île de l’archipel français, moins éloignée qu’elle ne le pense de l’île du « Figaro », toutes deux étant métropolitaines.

Quant à l’enfermement idéologique, il est une certitude. Jamais les élites françaises ne savent se déjuger ni reculer, ce qui a à voir avec leur pensée idéologique. « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », déclara Daladier le 10 septembre 1939, alors que son état-major avait ignoré les possibilités offertes par la combinaison tactique chars/avions de combats… Ce trait de caractère explique l’effondrement successif de l’Ancien Régime et de tous ceux qui lui ont succédé. En France, nos dirigeants ne reculent pas, ne négocient pas, mais se préparent à la tempête qui finit immanquablement par emporter l’édifice. De Gaulle, instruit par l’effondrement de 1940, a évité sa réédition en 1958, en réformant brutalement la France pour éviter la catastrophe. Il l’a libérée de l’Algérie pour rebâtir le pays sur des bases nouvelles, après 15 ans de guerres coloniales perdues qui ne menaient à rien, mais que personne ne voulait clore.

De nos jours, la France est à nouveau mise en échec : effondrement scolaire, impasse migratoire, stagnation économique, régression industrielle et agricole, appauvrissement relatif, perte d’influence mondiale, surendettement et menace financière, dérive incontrôlée de l’insécurité, rien n’y fait : le président Macron, comme ses ministres et la plupart de leurs prédécesseurs et des anciennes équipes dirigeantes semblent paralysés. L’Europe de l’Euro, faite pour l’Allemagne -de manière stupide à la demande des Français-, nous étrangle, quand il faudrait accélérer l’intégration ! Le grand âge et l’enfermement de personnes d’âge mûr ne voulant pas se déjuger au terme de leur existence n’expliquent pas tout, car Macron et ses proches sont jeunes. Il y a là un mystère d’enfermement très français.

Vous décrivez une société dont les références culturelles communes s’effacent et dans laquelle les Français semblent de moins en moins se comprendre. Quel rôle attribuez-vous à l’immigration, aux transformations démographiques et à l’affaiblissement des institutions de transmission dans cette fragmentation ? Peut-on encore reconstruire une culture nationale partagée ?

Le renoncement à l’intégration culturelle (« faire des Français »), la dégradation de l’école publique, l’effondrement des exigences imposées aux élèves, et l’intensification de l’immigration extra-européenne, cheminent de concert depuis les années 1980. Après deux générations de ce brouet antirépublicain, les résultats sont désastreux sur tous les tableaux. Le niveau général des élèves français chute depuis des décennies -nous rappelle tristement PISA tous les trois ans, sans que rien ne fasse bouger l’appareil éducatif national. Les crimes et délits déclarés, multipliés par 8 depuis les années soixante (chiffre de la police nationale), rendent de plus en plus difficiles les conditions de vie de dizaines de millions de Français, en particulier les jeunes filles et les adolescents, sans que personne ne s’en émeuve vraiment, non plus que des crimes commis chaque semaine contre des vieillards, souvent des femmes, dans l’indifférence générale. La décomposition des liens sociaux, sous le triple effet de la « décivilisation » (reconnue par le Président de la République), de la brutalisation des mœurs et de l’hétérogénéité culturelle croissante, produit de puissants effets sociaux et culturels nocifs : développement de l’économie criminelle, remontée brutale des homicides en France -ce qui nous distingue de tous nos voisins-, hausse continue des incivilités et des violences volontaires ad hominem, développement de la prostitution des mineurs (y compris au sein d’établissements de l’ASE, l’ex-DASS), violences pédophiles (y compris dans des centaines d’écoles publiques), démonstrations de violences collectives inédites lors des émeutes urbaines etc. Tout cela sidère le peuple, mais provoque une étrange indifférence de ses élites, absorbées à d’autres taches, et surtout à leur inébranlable volonté de préserver leurs positions morales.

Au point où nous en sommes de ce « grand dérèglement » français, le plus important n’est plus la fragmentation culturelle, puisqu’elle est déjà advenue, mais les moyens d’en contenir les effets délétères, et d’en interrompre le processus pour que cesse la dérive vers la guerre civile, ou bien vers une anomie qui irait à son terme, livrant le pays à ceux qui voudraient s’en emparer. Or ces deux tristes hypothèses ne peuvent être totalement exclues. Sans entrer dans le détail, les combats de rues contre les forces de l’ordre, et les émeutes urbaines et les pillages auxquels nous assistons de manière récurrente depuis des années, en particulier en cet automne 2026, à six mois d’une présidentielle explosive, sont un signe inquiétant. Des émeutiers et pilleurs poussés par des groupes criminels ou religieux, voire des États étrangers (et je ne pense même pas à la Russie) semblent prêts à tout, se cachant derrière des groupes politiques européens du Nord ou bourgeois nationaux (les black blocks), ou derrières des organisations politiques nationales appelant à l’insurrection. Ce n’est pas la guerre civile, mais cela ne lui est pas non plus étranger.

Quant à l’anomie, elle est poussée par des réseaux sociaux manipulés depuis des pays hostiles (Tik-Tok depuis la Chine), par l’anéantissement culturel du cocktail « jeux en réseaux/pornographie en ligne/ drogues en libre-service », et par une fragmentation qui pousse au chaos : repli sur soi, phobie sociale et enfermement à domicile, maladies mentales et dépression, recours au religieux pour le meilleur (le Stade de France du Léon XIV) ou pour le pire (djihad et embrigadement terroriste comme ces milliers de jeunes français partis en Syrie)… Tout cela favorise de multiples ingérences étrangères hostiles, très abondantes en France, à la mesure du rôle mondial qu’a joué la France. La plupart sont d’ailleurs très visibles si l’on y prête un peu d’attention, tandis que d’autres sont invisibilisées sur les réseaux sociaux ou via des télévisions étrangères…

Dans ce contexte peu favorable, nombre de jeunes Français, qui peinent par ailleurs à se mettre en couple, décident de faire peu ou pas du tout d’enfants, ce qui précipite la crise démographique, économique et sociale dont aucun responsable politique soucieux de l’avenir du pays ne peut s’abstraire. En effet, il n’y a pas de sécurité sociale sans affiliés, ni de protection sans économie de production : ce n’est pas la Uber-économie, ni les livreurs à vélos ou les faux stagiaires et les milliers d’auxiliaires des transports publics, pis-aller pour personnes en difficultés, qui financeront les régimes sociaux de demain.

La désindustrialisation, l’endettement et l’abandon de certains territoires occupent une place importante dans votre analyse. Dans quelle mesure le déclin productif de la France a-t-il nourri son déclassement social et politique ? Considérez-vous que la mondialisation et la construction européenne ont accéléré ces évolutions, ou que les responsabilités sont d’abord françaises ?

L’abandon progressif des capacités productives nationales, qui remonte aux années 1980, est stupéfiant. Les Anglais avaient adoré la Révolution française qui a détruit la puissance politique et maritime française en dépit du bref épisode napoléonien. Les Allemands et les Américains adorent notre suicide productif, qui a lourdement affaibli un de leurs grands rivaux. Rien n’a obligé nos dirigeants à massacrer notre base productive industrielle et agricole, exception faite d’une poignée de secteurs. Vers 1970, la France avait le premier PIB mondial par habitant, et elle était en pointe dans tous les secteurs industriels. 50 ans plus tard, elle a bradé ses principales capacités productives (sauf le carré magique armement, aéronautique, luxe et électricité), et elle importe les deux tiers de ce qu’elle consomme en produits manufacturés. Non seulement elle a bradé et vendu ses fleurons (textile, aluminium, sidérurgie, automobile, verre-optique, électronique, agriculture, bois), mais elle n’a créé aucun nouveau secteur industriel, puisqu’elle vend aux Américains les pépites de ses innovateurs.

Le cas le plus stupéfiant reste l’agriculture ; la puissance qui nourrissait l’Europe est devenue importatrice nette en 2025, dépassée à l’exportation par l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Espagne. La paysannerie française est passée en 50 ans de 2 millions à moins de 400 000 exploitations, et elle marche vers les 200 000 au rythme actuel. L’État a même employé toute sa force pour casser la consommation -et donc la production- de vins, notre fleuron historique. Le suicide est hallucinant, la France préférant étrangler sous des normes drastiques et des coûts de production démentiels ses producteurs de produits sains, pour importer du tiers monde et d’Europe de l’Est des produits à vil prix et hors normes. Et que dire de la pêche française qui a été euthanasiée, alors que nous possédons le deuxième plus grand domaine maritime mondial, tout cela pour importer les deux tiers de notre poisson ! A ce niveau de folie collective, qui livre la jeunesse française à la malbouffe et aux troubles qu’elle induit, il faut crier au fou !

Les conséquences socio-économiques sont tout aussi graves : le défaut de production nourrit notre double déficit et nous conduit à la ruine. Celle des ouvriers et des classes moyennes pour commencer. Notre déficit commercial structurel et croissant s’accompagne d’un déficit fiscal par défaut de production, qui nous projette dans un endettement croissant et sans remède… en attendant l’intervention de la BCE ou du FMI ? Tout cela nous a fait perdre notre crédit international et dévalue la parole du pays : tout le monde connaît notre brillant passé, mais le réalisme oblige à constater que nous pesons de moins en moins par défaut de crédibilité économique. Seule la très grande capacité des Français à payer toujours davantage d’impôts -le record a@ nu monde- nous protège encore des marchés financiers. Or tout cela est le fruit des mauvais choix stratégiques de nos élites politiques, administratives et économiques. C’est ce que je tente de démontrer dans mon livre, car il est injuste d’incriminer l’Europe et la mondialisation : non seulement nous les avons voulues, nous les avons construites et nous ne cessons de les fantasmer, mais nos dirigeants se défaussent sur elles de nos échecs les plus patents. Mais comme aucun dirigeant français ne veut reconnaître ses erreurs ni tenter de se désengager de nos paris perdus, nous continuons de couler avec méthode.

Le Président Macron a fait un effort : il a reconnu son erreur d’analyse sur le nucléaire, et il l’a relancé. Mais au lieu de le financer à la mesure de ses besoins, il continue d’engloutir nos moyens financiers à crédit dans les énergies renouvelables, parfaitement inutiles au regard de leurs performances face au nucléaire. Ainsi va la France.

Le fossé entre les gouvernants et les gouvernés semble désormais constituer une caractéristique structurelle de la vie politique française. Les mouvements de contestation, à commencer par celui des Gilets jaunes, traduisent-ils une crise de la représentation ou une remise en cause plus profonde du modèle politique et institutionnel français ? La Ve République dispose-t-elle encore des ressources nécessaires pour surmonter cette crise ?

La question est complexe car les deux thèses sont plaidables. Il est certain que la désaffiliation du peuple français vis-à-vis de ses institutions et de ses médiateurs traditionnels (partis politiques, presse et grands médias, syndicats, Églises, intellectuels) est profonde et durable. La presse a sombré en vingt ans, les JT n’intéressent plus que les personnes âgées, les syndicats une minorité de fonctionnaires, tandis que les partis ont très peu de militants etc. Pire que cela, les élections peinent désormais à mobiliser la moitié du corps électoral, et aucun élu ne peut plus se prévaloir de représenter la majorité des inscrits. Non-inscrits sur les listes électorales, abstention, votes blancs et nuls sont souvent adoptés par la moitié des électeurs potentiels. Et parmi les votants, les partis dits protestataires sont devenus majoritaires. C’est un triste bilan pour les partis de gouvernement qui ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes et à leurs pratiques de pouvoir -promesses irréalistes, incapacité à améliorer le sort des Français, mensonges et combines politiques- qui ont suscité cette désaffection citoyenne. Celle-ci est d’autant plus grave dans une démocratie, qu’elle frappe principalement les jeunes et les classes populaires, notamment les travailleurs. Il n’est pas abusif de dire que les retraités représentent aujourd’hui la moitié ou presque des électeurs effectifs, ce qui n’est pas sain pour l’avenir du pays et les choix cruciaux à opérer.

Mais en même temps, qui peut croire que les Français, qui vivent depuis des décennies une des plus longues périodes de paix de leur histoire, qui sont des républicains et des démocrates de culture et de conviction, devenus de surcroît un peuple pacifique et pacifié en dépit des tragédies criminelles du XXe siècle, veulent casser leur système politique et instaurer une dictature ou un régime à poigne ? Les mécontentements sont immenses, c’est incontestable. Le ressentiment envers une classe politique qui a mis le pays en danger et l’a fragilisé de multiples manières, tout cela est vrai. De même que la colère des classes populaires et moyennes appauvries et précarisées dans un pays aussi riche, qui gaspille ses talents et continue de prodiguer urbi et orbi sa générosité et ses milliards à travers le monde, souvent en pure perte. Cette colère a donné lieu à la crise des gilets jaunes, véritable jacquerie contre nos dirigeants que l’extrême gauche a fini par tuer dans l’œuf. Mais il ne faut pas confondre la révolte contre l’appauvrissement avec une tentation révolutionnaire. Celle-ci a toujours existé en France, et LFI et ses trotskystes font tout pour l’entretenir en s’appuyant sur le potentiel révolutionnaire de l’islam politique. Mais cela reste minoritaire comme l’indique le vote Mélenchon, même s’il est puissant dans un tiers ou une moitié de la jeunesse.

Pour le reste, la masse des classes populaires, et désormais de la classe moyenne, est à la recherche d’un ou d’une candidate qui garantisse la paix civile, respecte la constitution et fasse appliquer les lois, restaure un minimum d’indépendance économique et assure le fonctionnement des services publics en contrôlant tout ce qui entre et ce qui sort du pays… Au fond, il s’agit de restaurer la Ve République qui a peu-à peu dérivé vers l’impuissance et la confusion des rôles au profit d’une petite classe dirigeante sans scrupules. Ce n’est pas vraiment une révolution, sauf peut-être pour ceux qui perdront leurs « fromages »…

Votre livre dresse un tableau particulièrement sévère de l’état du pays, mais vous soulignez également que la France conserve des ressources considérables. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, quelles devraient être, selon vous, les priorités d’un véritable redressement national ? Et celui-ci suppose-t-il d’abord une alternance politique, une transformation de nos institutions ou une révolution intellectuelle et culturelle ?

A ce stade, l’alternance politique semble s’imposer. Celle-ci induit dans une certaine mesure une révolution intellectuelle, puisqu’il faut rompre avec les lignes tendues et suivies depuis des décennies, qui ont mené à tant d’impasses, je n’y reviens pas. Je ne pense pas que la transformation des institutions soit attendue des Français, ni qu’elle aurait la capacité à transformer le réel. En revanche, les institutions de la Ve Républiques ont été dénaturées, et comme taguées à de multiples reprises : il faut revenir au socle fondateur et liquider tout un tas de scories inutiles. En outre, il faut rendre au peuple souverain le pouvoir de décider des lois qu’il se donne et qu’il applique à son territoire, ce qui revient à remettre les juges à leur place de « bouche de la loi » nationale, voire européenne. Je parlerai donc plutôt d’une restauration que d’une révolution.

Quant au programme politique à accomplir, il est immense. Mais quand tout est prioritaire, plus rien ne l’est. Je pense qu’il faut donc laisser les spécialistes et les compétences régler tout un tas de problèmes en vertu du cadre légal et constitutionnel : que les industriels réindustrialisent avec des coudées plus franches et des capitaux réorientés, que les financiers de l’État restaurent la confiance et aident les politiques à réduire les dépenses publiques, que les médecins restaurent une bonne médecine publique, que les forces de l’ordre restaurent la sureté publique, ce droit de l’homme essentiel etc.

Il me semble que l’État doit se concentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire l’avenir, et donc la jeunesse. Les jeunes Français sont souvent perdus, mal instruits et mal armés pour la vie, et ils renoncent à avoir des enfants. Il faut donc restaurer la capacité de l’école à former au mieux le grand nombre, et à sélectionner une véritable élite scientifique et intellectuelle pour renouveler le corps des ingénieurs et des techniciens dont le pays a besoin, et un corps enseignant de qualité et décemment payé. Nous avons eu longtemps l’habitude en France de sacrifier notre jeunesse -guerres mondiales et coloniales, désagrégation scolaire, chômage de masse, psychotropes-, il faut au contraire la choyer. Cela sécurisera les futurs parents et leur donnera l’espoir qui fait défaut. Il faut ensuite tout faire pour sortir de la culture dépressive et mortifère dominante, qui promet aux jeunes un avenir sombre. Demandez aux Maliens et aux Afghans pourquoi ils ont des enfants, parce qu’en dépit de leur misère, ils sont vivants. La France n’a jamais eu une histoire démographique comme les autres, elle n’a donc pas à s’aligner sur la grande dépression malthusienne mondiale au regard de la richesse de son territoire et de ses capacités. Les gouvernants doivent donc encourager les jeunes à avoir des enfants, et aider à cette fin les familles à avoir le deuxième ou le troisième enfant qu’elles désirent, mais auquel elles renoncent faute de moyens matériels. La France a su créer le baby-boom en inventant la politique familiale, pourquoi l’avoir déchiquetée ? Elle conditionne la survie du modèle social français, de l’économie qui peut le porter, et de l’avenir de ce pays.

Restauration de l’école et de la méritocratie républicaine, de la natalité, et d’une économie de production et d’innovation pour élever et restaurer la puissance créatrice de la jeunesse, tout le reste serait une mauvaise littérature, et se limiterait à un syndic de liquidation de ce pays.

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