Mardi 13 octobre, ils étaient 480 000 dans la rue selon l’intersyndicale de la jeunesse, et 161 000 selon le ministère de l’Intérieur. Lycéens et étudiants occupent les rues et le débat public depuis la rentrée. Réforme des bourses, rénovation des établissements, recrutements massifs de personnel. L’Unef, l’Union étudiante et l’Union syndicale lycéenne portent dix mesures d’urgence chiffrées à 10 milliards d’euros. Parmi ces mesures, on trouve la fin de la sélection via Parcoursup et Mon Master, assortie de la création de 250 000 places dans l’enseignement supérieur.
Mais au-delà des alertes, que réclame exactement cette jeunesse ? Que signifie réellement démocratiser l’éducation ? S’agit-il de garantir à chacun l’accès à la formation de son choix, ou de créer les conditions permettant à chacun d’y progresser et d’y réussir ?
L’un des principaux points de tension se joue autour de Parcoursup. Les organisations étudiantes défendent le maintien de plateformes nationales de candidature, mais souhaitent supprimer la sélection, au nom du principe selon lequel le baccalauréat devrait garantir l’accès à une licence, et la licence celui à un master.
Le droit à l’éducation est un principe fondamental qu’on ne peut contester de façon raisonnable. Cependant, ce droit ne signifie pas qu’un candidat peut intégrer la formation de son choix, quel que soit le niveau et les compétences attendues. Même si l’on peut s’interroger sur les conditions dans lesquelles ces capacités ont été développées, une licence ou un master suppose des prérequis nécessaires à la formation. Le reconnaître, c’est admettre que les formations ne sont pas interchangeables et que l’université reste un lieu de transmission et d’acquisition des savoirs. Ces savoirs doivent permettre à l’individu de réfléchir, d’agir et de participer à la vie collective par la suite. La vocation de l’université n’est pas de supprimer toute exigence pour rendre les admissions artificiellement équitables.
Toutefois, la notion de « mérite » présente elle aussi des limites. Un rapport de la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, publié en février 2026, constate que Parcoursup participe à la persistance des inégalités socioculturelles dans les procédures d’admission. Selon les chiffres du ministère de novembre 2025 cités dans une proposition de loi sénatoriale, 6 % des bacheliers n’auraient reçu aucune proposition d’admission à l’issue de la phase complémentaire de Parcoursup. Les résultats scolaires ne reflètent pas uniquement des capacités individuelles. Un élève peut évoluer dans des conditions sociales qui ne lui permettent pas de développer ses compétences et d’atteindre son potentiel. Sa progression n’est pas linéaire. Les progressions individuelles devraient être prises en compte sans pour autant renoncer aux critères d’évaluation communs. Cela implique, au contraire, de donner aux étudiants les moyens de progresser et de satisfaire aux exigences de leur formation. Des dispositifs de remise à niveau existent déjà en dehors du cadre universitaire, et pourraient être davantage développés au sein des formations. Encore faut-il prévoir les moyens humains et financiers nécessaires à leur mise en œuvre.
La question des moyens est souvent esquivée dans le débat public. Comment former correctement des étudiants aux niveaux, aux acquis et aux besoins très différents sans accroître les ressources humaines et matérielles ? La création de nouveaux postes figure parmi ces revendications. Cependant, si l’on pousse jusqu’au bout la logique de suppression de la sélection, comment un enseignant pourrait-il structurer ses cours et accompagner des étudiants aux niveaux très différents, dont les besoins nécessitent un suivi individualisé ?
Prenons un enseignant face à une classe de TD en première année de licence. Certains maîtrisent parfaitement ce qui est attendu, d’autres ont accumulé des lacunes. Certains ont besoin d’un accompagnement particulier, tandis que d’autres auraient besoin d’être davantage stimulés. Adapter son enseignement à chacun demande du temps. Il faut repérer les difficultés, préparer des exercices différents, corriger, évaluer et accompagner ceux qui décrochent, sans freiner la progression des autres. C’est un travail considérable. On ne peut pas réclamer davantage d’individualisation, accueillir des élèves aux niveaux toujours plus hétérogènes et vouloir supprimer toute forme de sélection sans s’interroger sur les capacités réelles de l’institution à répondre à ces objectifs. Où trouver les salles, les enseignants et les budgets nécessaires pour accompagner chacun dans ces conditions ?
Les organisations syndicales associent la suppression de la sélection à la création de 250 000 places supplémentaires dans l’enseignement supérieur et à un plan massif de recrutement, évalué à 10 milliards d’euros. Mais ces moyens sont-ils réalistes ? Le ministre de l’Éducation nationale, Edouard Geffray, estime le coût de ses propres propositions à plus de six milliards d’euros. Un budget qui concerne la rénovation des bâtiments et mobilise les régions et les collectivités locales. Par ailleurs, le ministère de l’Enseignement supérieur indique officiellement un montant de quatre milliards d’euros de prêts et d’un milliard d’euros d’investissements destinés aux campus.
Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, estime le coût de ses propres propositions à plus de six milliards d’euros. Ce budget concerne principalement la rénovation des bâtiments et mobilise notamment les régions et les collectivités locales. Il comprend également quatre milliards d’euros de prêts et un milliard d’euros d’investissements pour les campus, annoncés officiellement par le ministère de l’Enseignement supérieur. De son côté, le ministère annonce officiellement l’ouverture de 15 000 places supplémentaires dans l’enseignement supérieur, bien loin des 250 000 places réclamées par les syndicats. Où trouver le reste de l’argent ?
Le gouvernement rappelle que l’Éducation nationale est le deuxième poste budgétaire dont les crédits augmentent le plus, derrière la Défense. Pour certains, proposer de financer ces revendications en puisant dans le budget militaire constitue un slogan qui évite de parler des arbitrages nécessaires. Car annoncer des moyens supplémentaires ne suffit pas. Encore faut-il préciser leur montant, leur financement, leur calendrier et, surtout, les dépenses auxquelles il faudrait éventuellement renoncer.
Si l’on cherche un levier réellement démocratique, il se trouve peut-être ailleurs que dans le seul débat sur la sélection. Un jeune bachelier ne dispose pas forcément de tous les éléments qui lui permettront de choisir son orientation. Au fil de son cursus universitaire, il peut découvrir qu’une discipline ne lui correspond pas, développer un nouvel intérêt, mûrir, ou simplement comprendre qu’il s’est trompé de voie. Il existe des mesures qui pourraient aller dans ce sens. Faciliter les passerelles entre licences et filières, permettre les réorientations sans perdre systématiquement une année ou mieux reconnaître les crédits ECTS déjà obtenus constitueraient des pistes concrètes. L’information sur les débouchés ainsi que les semestres de transition mériteraient d’être renforcés. L’université doit accompagner, informer et ouvrir des portes, mais elle ne peut pas assurer la réussite indépendamment de l’investissement de chacun.
On peut dénoncer les injustices de Parcoursup sans prétendre que toute sélection est illégitime. On peut défendre l’égalité des chances sans renoncer à l’exigence.
C’est à cette distinction, qu’on entend rarement dans le tumulte des cortèges, que cet article voudrait revenir. Il s’agirait peut-être de se méfier des dualismes. Enfant contre programme, tradition contre progressisme. L’opposition entre exigence et inclusion ne serait-elle finalement pas un faux dilemme ? Les deux camps semblent partager une même conception de l’école, celle d’une porte d’entrée qu’on ouvre ou qu’on filtre. Commençons peut-être à nous intéresser à ce qui se passe une fois à l’intérieur. Qu’apporte l’expérience vécue à l’élève ? Quels effets la sélection, ou son absence, ont-elles sur le développement des élèves et sur la formation des futurs acteurs de la société ?
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