Théologien, historien, philosophe, le directeur des éditions du cerf explore depuis plusieurs décennies les invariants de l’histoire : le religieux, la puissance, la guerre et la paix. Une œuvre majeure. Il livre dans son dernier ouvrage ‘’ Quand la chine vacillera’’ (Albin Michel) un diagnostic à contre-courant des prophéties sur l’irrésistible ascension et leadership de la chine.
Vous prenez le contre-pied de la célèbre formule popularisée par Alain Peyrefitte, « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ». Votre livre suggère au contraire que la puissance chinoise pourrait être beaucoup plus fragile qu’elle n’y paraît. Sommes-nous victimes depuis un demi-siècle d’une illusion collective sur l’irrésistible ascension de la Chine ?
D’une illusion sans doute. Ou, c’est le bon mot, d’une vieille croyance initiée par Marco Polo, continuée par Voltaire, achevée par Malraux. Et qui, fausse, se réclame, de surcroît, d’une pseudo-révélation. Ou, pour être exact, d’une vague prophétie sans vrai prophète. Napoléon n’a jamais proféré la prédiction qu’on lui prête. Sommé de se justifier, Peyrefitte a fini par exhumer une obscure périphrase dans un article posthume de Jean-François-Albert de Nadaillac, publié en 1904 par le Correspondant et agitant le « péril jaune » qu’il faudrait écraser sans délai. Au même moment, le libéral Paul d’Estournelles de Constant, Nobel de la paix en 1909, annonce lui aussi le futur « essor chinois » mais pour s’en réjouir au nom de l’égalité des peuples, arguant qu’il ne faut point trop offenser Pékin pour ne pas insulter l’avenir. Or ces augures, qui parlent autant des deux France que de l’empire du Milieu, adviennent alors que la dynastie Qing entre en agonie. A croire qu’un siècle plus tard, la berlue se perpétue.
La formule elle-même cependant, et pour la petite histoire, sait-on d’où elle vient ?
Le plus prosaïquement du monde des 55 jours de Pékin, un film hollywoodien de 1963 consacré à la révolte des Boxers. On la doit au scénariste Bernard Gordon absent du générique car entretemps purgé par le sénateur McCarthy. La circonstance n’est pas anodine. L’année suivante, en 1964, par la voix du Général de Gaulle, la France reconnaît la République populaire. Ce qui explique pourquoi, à l’été 1971, le jeune Alain Peyrefitte, déjà plusieurs fois ministre, s’y rende pour mener un voyage d’études. Et publie l’opus qu’il en tire, Quand la Chine se réveillera, en juin 1973. Entretemps, en 1972, Richard Nixon, sur le conseil de Henry Kissinger, a décidé de jouer à son tour Pékin contre Moscou et entrepris de rencontrer Mao Zedong à domicile. Time magazine n’a plus qu’à consacrer le don médiumnique de Napoléon Bonaparte pour que le mot tourne au mantra.
Alain Peyrefitte fait-il lui aussi acte de croyance ?
Non. Idéologiquement, il ne s’abandonne pas à naïveté. Mais il pense la Chine en libéral-conservateur qu’il est, loin de la mystique gaullienne des invariances nationales. C’est en philosophe tocquevillien de la confiance et en sociologue wébérien de la croissance, ses postures innées, qu’il la conçoit.
Développez ce prisme idéologique…
Il est simple. Il relève de l’optimisme du progrès. En 1973, Peyrefitte postule que l’accession à l’abondance entraînera l’acceptation du droit. Il parie que le capitalisme affranchira la Chine et du féodalisme, et du communisme. C’est en 1980, dans la réédition augmentée de son essai, qu’il affirme le caractère selon lui irrésistible de l’ascension puis de la domination chinoise. Il la voit naître, non pas tant de la volonté politique, que de la jonction quasi mécanique entre la masse démographique et la maîtrise technologique. Quitte à se démarquer de son apologie du « polycentrisme réformé » qu’il a, entretemps, érigé en syndrome du Mal français. La Chine gagnera en restant totalitaire.
Le livre rencontre cependant un succès colossal. Est-ce une conséquence attendue de la « croyance » que, selon vous, suscite la Chine ?
A gauche il y va même, alors, d’un aveuglement idolâtre. Dès 1971, De la Chine, l’ouvrage de Maria-Antonietta Macciocchi s’impose comme un best-seller. Le Seuil vend comme le premier témoignage de visu sur le nouvel empire rouge. Philippe Sollers, à la tête de Tel Quel, promeut ce tissu de mensonges où l’égérie du communisme à l’italienne loue le prétendu paradis prolétarien qu’aurait démiurgiquement créé le Grand Timonier. Or le livre du moment, celui qui compte et paraît la même année, est Les Habits neufs du président Mao. Dans ce pamphlet qui montre combien le roi est nu et qu’il publie sous le pseudonyme de Simon Leys, clin d’œil à Segalen après Andersen, le sinologue Pierre Ryckmans démontre que la Révolution culturelle n’est jamais que la couverture de la lutte sanglante et féroce que Mao orchestre au sein de l’appareil du parti pour éliminer ses rivaux. Et ce, au prix abyssal de l’éradication du passé et de l’élimination de millions de vies. Le verdict final de l’histoire opposera la cécité volontaire de Macciocchi et Sollers à la lucidité solitaire de Leys, chassé de France pour avoir dit la vérité.
Précisément où se place notre hiérarque et mémorialiste gaulliste sur cette échelle de la conscience antitotalitaire ?
En 1973, René Etiemble, alors pape des exotismes, l’a absous de son silence sur le Laogai, le Goulag maoïste, l’imputant à son devoir de réserve. Mais la répression de Tiananmen, en 1989, ruine l’équation entre marchandisation et émancipation. Peyrefitte l’admet à demi en reconnaissant l’existence d’un « malheur chinois » qu’il va jusqu’à qualifier de « constant ». Le dernier volet de sa trilogie, en 1996, conclut que La Chine s’est éveillée. Le pari a été tenu mais en apparence seulement. Les Lumières voyaient en l’empire du Milieu le modèle de l’État rationnel ? On va désormais l’admirer comme le prototype de l’efficacité autoritaire. Le contresens est identique. Il a désormais ses docteurs. Martin Jacques, ancien directeur de Marxism Today reconverti en thuriféraire de Pékin, a vendu dans le monde entier Quand la Chine gouvernera le monde, livre qui hésite dès son titre entre le constat et le credo. Ce n’est plus de l’analyse, c’est de la réclame. Seulement, à force de mesurer la Chine au tonnage de ses exportations, nous avons oublié de lui demander ce qu’elle pense, ce qu’elle promet, ce qu’elle peut supporter. Le géant aux pieds d’argile que le prophète Daniel décrit à Nabuchodonosor est aussi, et d’abord, un géant. Mais la puissance ne consiste pas en l’addition des indicateurs industriels.
Vous insistez sur la permanence de l’imaginaire impérial chinois et sur le rôle des traditions philosophiques, religieuses et politiques dans la construction de son identité. Comment le communisme de Mao, puis celui de Xi Jinping, ont-ils pu se greffer sur cet héritage plurimillénaire ? Le régime actuel constitue-t-il une rupture dans l’histoire chinoise ou, au contraire, la réactivation d’une très ancienne conception du pouvoir ?
Les deux à la fois, et c’est ce qui le rend si singulier. La rupture a eu lieu, mais avant Mao et dès le XIXe siècle. Entre 1898 et 1912, au moment même où le Japon de l’ère Meiji triomphante s’invente un shintoïsme d’État, la Chine de la dynastie Qing mourante démantèle le confucianisme d’Etat. Elle convertit les temples en écoles, supprime les examens mandarinaux, démet les lettrés. La révolution, y compris bourgeoise, passe par la destruction de l’ordre ancien. En 1919, la rue crie « À bas le bazar Confucius ! ». Afin de rivaliser avec l’Occident tout en se modernisant, alors que Tokyo se sacralise, Pékin se désacralise. Le marxisme vient occuper la place laissée vacante. Il est, importée d’Europe, la première théologie politique dotée d’une eschatologie dans un pays qui n’en connaissait pas. La seule esquisse antérieure, la révolte des Taiping, d’inspiration chrétienne, qui s’est produite un siècle plus tôt, a été noyée dans le sang au prix de vingt à trente millions de morts. Mao va reconstituer, sans le dire, le clergé lettré, gardien du dogme et du canon : le parti se substitue au mandarinat et dès 1979 Deng peut réhabiliter Confucius ; Xi l’a inscrit dans s « Deux Intégrations », le marxisme fondu dans la réalité et dans la culture chinoises. La dramaturgie elle-même est ancienne. Xi a réuni en sa personne les deux couronnes que distingue Le Livre des rites depuis les Zhou, le wen civil et le wu guerrier, que l’école confucéenne s’efforçait de hiérarchiser et que l’école légiste voulait concentrer entre les mains d’un seul. Son ascension se lit comme L’Orphelin de la famille Zhao, l’opéra médiéval où l’unique survivant d’un massacre revient restaurer l’ordre : l’enfant d’un apparatchik purgé sous la Révolution culturelle règne aujourd’hui en justicier, affranchi de toute limite de mandat, canonisé de son vivant par une « Pensée » inscrite dans les statuts du parti. Mais il faut aller plus loin. Romain Graziani a montré que la vraie matrice du pouvoir chinois n’est pas confucéenne mais légiste : gouverner par la loi, le nombre et la sanction, se montrer confucéen dans les mots, légiste dans les actes. Du registre des mérites tenu jadis par les divinités au crédit social et au réseau de reconnaissance faciale baptisé Skynet, la continuité est vertigineuse.
Faut-il en déduire une parfaite continuité entre hier et aujourd’hui ?
Certainement pas ! On ne peut obérer l’abîme totalitaire qui reste tel un trou noir mangeant l’horizon. C’est sur cet hier immédiat, innomé et impensé, qu’est cloné aujourd’hui. Le régime de Xi a donc sa part de restauration. Il lui manque cependant ce qui fondait l’ancien ordre, le Mandat du Ciel. Aucun Ciel ne garantit plus le Parti. D’où ce paradoxe : ses idéologues les plus subtils, de Liu Xiaofeng à Wang Huning, ont dû aller chercher chez Carl Schmitt ce que la tradition ne leur fournissait plus. Wang Huning, l’idéologue de Jiang Zemin, de Hu Jintao puis de Xi, auquel les médias officiels ont rendu le vieux titre impérial de Guoshi, « précepteur national », est venu à Schmitt par Bodin et la théorie de la souveraineté absolue. Sa doctrine tient en une ligne : la Chine ne pouvant ni rester communiste, ni devenir libérale, il lui faut allier la latitude économique à la servitude politique, car une démocratie forte ferait une nation morte. Le juriste Jiang Shigong va jusqu’à confondre la « Pensée Schmitt » et la « Pensée Xi ». Liu a fini par sacrer Mao seul théologien politique de l’histoire chinoise. C’est l’aveu d’une impasse.
Vous décrivez la Chine de Xi Jinping comme un système totalitaire qui conjugue les instruments traditionnels de la répression avec les technologies les plus avancées de surveillance et de contrôle social. Cette sophistication constitue-t-elle la garantie de sa pérennité ou, paradoxalement, le symptôme d’un régime profondément inquiet de sa propre survie ?
Le symptôme, assurément. Même si un état alarmant peut durer longtemps, devenir chronique et s’aggraver incessamment avant que n’advienne le dénouement final. Un pouvoir serein ne sépare pas dès l’an 2000 son internet du réseau mondial. Il ne double pas sa « Grande Muraille numérique », étanche aux contenus extérieurs, d’un « Bouclier doré » chargé de traquer les contenus intérieurs. Il ne place pas sa population active sous la juridiction d’un corps de police disciplinaire qui, inflationniste en nombre, dispose de pouvoirs extra-judiciaires illimités et échappe aux tribunaux. Il n’enferme pas ses contestataires dans de prétendus asiles psychiatriques du type punitif au motif qu’ils souffriraient d’une « monomanie politique ». Lucian Pye, qui fut l’un des meilleurs connaisseurs américains de la psyché politique chinoise, voyait dans ce pays une hantise : la peur du chaos, nourrie par la mémoire de l’humiliation, appelant l’ordre et la soumission. Le Parti en a fait un système. Tout se passe comme si chaque individu était un insurgé en puissance. Les chiffres, quand on parvient à les estimer puisque les statistiques sont secret d’État, disent l’ampleur de la machine : cinq mille exécutions par an pour quinze mille condamnations à mort, cinquante mille cadres et universitaires happés chaque année par les juridictions disciplinaires de leur corporation, vingt à trente mille avocats, journalistes et artistes disparus dans les « prisons noires ». Le dissident Wang Wanxing a passé treize ans dans une cellule capitonnée sous psychotropes. Observez le sort de Jack Ma : milliardaire emblématique, révoqué, ruiné, réhabilité pour l’exemple, désormais muet. Le message est limpide : on ne s’enrichit en Chine que sous tutelle, et la fortune elle-même est un prêt.
Outre leurs histoires et trajectoires au cours des siècles qui voient leur dissolution progressive dans la civilisation chinoise de l’immanence, vous vous attachez au statut des religions dans la Chine actuelle. Que nous dit-il de particulier au sujet de ce système de répression ?
L’idée fixe de surveillance totale révèle surtout ce que le régime redoute le plus. Ce n’est pas l’opposition politique, laminée depuis longtemps, mais la concurrence dans l’ordre du sens. En 1999, le mouvement spirituel à tendance syncrétique Falun Gong a rassemblé à Pékin la foule la plus nombreuse depuis Tiananmen. Il a été broyé pour ce seul crime. Les chrétiens et les musulmans sont sommés de se « siniser ». Un pouvoir qui mobilise tant d’algorithmes contre des prières sait qu’il n’a plus de foi à leur opposer. Il y a d’ailleurs un paradoxe propre à la technique. Plus le contrôle s’automatise, plus il dépend de la loyauté de ceux qui tiennent les fichiers, et plus il transforme chaque citoyen en simulateur. Un régime qui ne sait plus ce que pense réellement sa population, parce qu’il l’a dressée à dire ce qu’il veut entendre, gouverne à l’aveugle. Le crédit social produit de la conformité, il ne produit pas d’information. Tocqueville parlait à propos de la Chine d’un « despotisme doux ». Celui-ci ne l’est plus, et c’est précisément parce qu’il ne peut plus compter sur l’adhésion qu’il doit tout contrôler.
Derrière l’image d’une puissance économique conquérante, vous mettez en évidence des fragilités structurelles considérables. Ces difficultés peuvent-elles véritablement menacer la stabilité du régime communiste ou celui-ci dispose-t-il encore des ressources politiques et économiques nécessaires pour surmonter ces contradictions ?
Il dispose de ressources considérables, mais pas de celle qui seule pourrait compter et qui a trait à ce que l’on pourrait nommer l’espérance résultant d’une certaine idée, même piètre, du bonheur. Deux dimensions radicalement absentes sur fond, vous avez raison, de crises qui se bousculent. Les chiffres d’abord, puisque la Chine est le pays du nombre. Déflation persistante, consommation atone, immobilier en contraction, épargne de précaution qui gonfle, chômage des jeunes urbains au-delà de 25 %. La démographie ensuite, qui est implacable : un demi-siècle de politique antinataliste, de l’enfant unique aux avortements sélectifs, a changé la norme anthropologique elle-même. Les primes à la naissance ne peuvent rien face au coût du logement et au recul du mariage tandis que les projections convergent : la population pourrait passer sous le milliard vers 2100. La croissance enfin a eu un prix. Trois cents millions de mingong, ces ruraux déracinés privés de droits urbains, l’ont acquitté de leur corps. Ajoutez une corruption que les agences chargées de la combattre, instruments des rivalités internes au Parti, alimentent plus qu’elles ne la réduisent, et un environnement saccagé : la Chine émet près de 30 % des gaz à effet de serre de la planète et son agriculture comme son élevage sont lourdement contaminés. Enfin, elle refuse de compenser son déclin par l’immigration. Elle compte soixante-cinq millions d’expatriés au sein de ses diverses diasporas, mais à peine un million de résidents étrangers sur son territoire. Le désir d’attirer capitaux et cerveaux n’efface pas la crainte de la contamination par ce qui n’est pas ethniquement han. Aucune de ces crises n’est fatale isolément. Le Parti peut réprimer, subventionner, différer. Ce qu’il ne peut pas faire, c’est proposer un horizon. Les jeunes l’ont compris, qui choisissent le tang ping, « rester allongé », ou rêvent de partir. Les élites aussi, qui placent leurs avoirs et leurs enfants à l’étranger. Sur les réseaux chinois, les recherches « visa d’étudiant » ou « achat immobilier à l’étranger » s’envolent à chaque crise. Pour un régime qui revendique d’incarner la renaissance de la nation, cette défection silencieuse est plus corrosive qu’une manifestation.
Peut-on pour autant déterminer une échéance ?
L’histoire de l’empire du Milieu ne connaît que trop le scénario qui menace la République populaire : à la fin des Han, des Tang, des Song, des Ming, des Qing, la Chine a failli disparaître et chaque fois quand la dynastie avait perdu la confiance qu’elle était censée mériter. Je n’annonce pas de date. Je dis que les conditions d’un vacillement sont réunies.
La rivalité sino-américaine apparaît désormais comme l’un des principaux déterminants de l’ordre international. Pourtant, vous soulignez les limites de la puissance chinoise et les incertitudes qui entourent ses ambitions militaires, notamment à Taïwan. Une Chine fragilisée intérieurement est-elle susceptible de devenir plus dangereuse extérieurement ?
La démonstration de force de décembre 2025, baptisée « Mission justice », a engagé vingt navires, deux cents avions et dix missiles autour de l’île, avec la promesse de revenir en 2027, pour le centenaire de l’Armée populaire de libération. Aussi la « fenêtre Davidson », qui fixe à cette même année 2027 l’échéance d’une invasion de Taïwan, risque-t-elle d’apparaitre une prophétie autoréalisatrice. Néanmoins le Pentagone lui-même la pose comme la date butoir non pas de l’ouverture du conflit mais de la préparation militaire qui est censée l’enrayer. Or Pékin n’a jamais mené d’opération amphibie d’envergure. Son armée, ankylosée par un double commandement, politique et militaire, n’a plus livré bataille depuis l’expédition contre le Viêt-Nam en 1979. Et la résistance viscérale de Taipei au communisme fait qu’un débarquement exposerait le régime à des cercueils revenant par milliers. Certes, il faut à l’inverse prendre au sérieux la liste des motifs que Pékin invoque. Historique, effacer le dernier vestige de la guerre civile. Symbolique, clore le siècle de l’humiliation. Politique, en finir avec ce double prospère et libre du « rêve chinois ». Stratégique, briser la chaîne d’îles qui va du Japon aux Philippines. Et enfin technologique, mettre la main sur les semi-conducteurs, dont l’île produit la quasi-totalité. Or ce dernier point vaut à Taïwan, et pour l’instant, une immunité tacite que le monde entier, Chine continentale comprise, a intérêt à préserver. C’est pourquoi la zone grise d’un asservissement sans intervention directe est gravement sous-estimée : blocus progressif présenté comme une opération de police maritime, saisie d’îlots, pénurie énergétique organisée, cyberattaques, achat d’une clientèle politique à Taipei. Une quarantaine patiente obtiendrait le même résultat qu’une invasion, sans en payer le prix.
Le risque d’une confrontation avec les États-Unis vous paraît-il aujourd’hui très surestimé ou, au contraire, insuffisamment pris au sérieux ?
Tout dépend de la forme de guerre que l’on considère. L’hypothèse d’un conflit frontal de haute intensité paraît guère vraisemblable. Et les théorisations connues contestables. Le « piège de Thucydide » qu’invoque Graham Allison repose sur une lecture forcée que Donald Kagan a démontée : Thucydide ne dit pas que deux puissances se faisant face, l’une menaçante et montante, l’autre dominante et descendante, sont inexorablement vouées à s’affronter ; elles peuvent aussi s’entendre sur le dos des puissances moyennes et mineures. Le mauvais signal demeure cependant que la position américaine sur Taïwan a changé de nature. Reçu par Xi à la mi-mai 2026, Trump a laissé entendre qu’il ne s’engagerait pas dans un conflit « lointain », et le paquet d’armement promis à Taipei a été gelé. Washington est passé de l’alliance des destins au calcul des intérêts. Taïwan devient une monnaie d’échange. Ce n’est pas de l’improvisation. L’Amérique de Trump renoue avec le mercantilisme d’Alexander Hamilton, pour qui protéger le marché intérieur et conquérir les marchés extérieurs participent d’un même enrichissement ; la diplomatie s’y négocie entre « payer pour participer » et « partage du fardeau ». Le vrai verrou est désormais à Tokyo. Bloquer Taïwan reviendrait à bloquer le Japon, et la mémoire chinoise n’a rien oublié de l’âpreté des armées nippones. La Diète a déclaré qu’une atteinte à Taïwan constituerait une menace pour la survie même du Japon, qui fait savoir à mi-voix qu’il est une puissance du seuil nucléaire. Quant à votre première question, la réponse est oui : le danger le plus grand serait un pouvoir qui, voyant ses faiblesses s’accumuler, jugerait que le temps joue contre lui. Ce serait un pari suicidaire pour un régime dont l’ambition première reste de se perpétuer, mais l’histoire est pleine de paris suicidaires.
Votre ouvrage s’inscrit dans une réflexion plus large sur le retour des empires et leur volonté de remettre en cause l’ordre international. Face aux ambitions chinoises, l’Europe semble hésiter entre dépendance économique, fascination pour la puissance et volonté de réaffirmer sa souveraineté. Quelle politique la France et l’Europe devraient-elles adopter à l’égard de Pékin ?
D’abord, guérir de la fascination. Une partie de nos anciennes élites gouvernantes, reconverties dans les conseils d’administration, est devenue la caisse de résonance de Pékin, et certains souverainistes, de droite comme de gauche, voient dans la Chine le rempart contre l’uniformisation libérale. C’est ignorer que le Tianxia promis n’est pas une hospitalité mais une allégeance. Ensuite, regarder la dépendance en face : nous avons délocalisé notre industrie par aveuglement financier et nous avons baptisé cela mondialisation heureuse. Le « miracle chinois » est aussi une faute occidentale. La réciprocité commerciale, la protection de nos technologies, la diversification de nos approvisionnements relèvent du simple réalisme. Il faut aussi choisir nos appuis en Asie : l’Inde, démocratie imparfaite mais partenaire constant, et le Japon, qui a compris avant nous que la neutralité n’a plus cours dans le Pacifique. L’Europe a pourtant montré qu’elle savait se défendre sans bruit : les Instituts Confucius ont dû plier bagage en Belgique en 2019, en Suède et au Danemark en 2020, en Norvège en 2021, en Pologne en 2022. Le compte est vite fait, en outre, si l’on raisonne en puissance : le seul compétiteur capable de rivaliser à armes égales avec les États-Unis devrait être l’Union européenne. Qu’elle ne le soit pas relève d’un choix, non d’une fatalité. Mais le plus difficile est ailleurs. Il tient au théorème qu’a émis le philosophe du droit allemand et catholique Wolfgang Böckenförde en 1964 : l’État libéral vit de présupposés qu’il ne peut garantir. De surcroît, l’Europe consomme désormais des valeurs qu’elle ne sait plus produire, selon le mot cette fois du cardinal Ratzinger face à Habermas. Elle oublie que son drapeau même, dessiné par Arsène Heitz, s’inspire de la femme couronnée de douze étoiles de l’Apocalypse, et que ses pères fondateurs pensaient une communauté de destin, non un marché. Face à des empires qui fabriquent des récits de puissance, elle doit retrouver le sien : la séparation des pouvoirs, l’autonomie du droit, la liberté de la conscience. Ce sont les seules armes que Pékin ne saurait copier. Schuman, Adenauer et De Gasperi, tous trois lecteurs de Maritain, voulaient unir des peuples affranchis des nationalismes bellicistes ; leurs héritiers ont fabriqué une Europe née sous X, qui ne sait plus dire d’où elle vient. Or on ne résiste pas à un récit avec un règlement.
En forme de conclusion momentanée, si la Chine devait effectivement vaciller, comment s’en ressentirait l’équilibre mondial ?
Les conséquences d’un vacillement de l’empire du Milieu seraient considérables. Les chaînes de production mondiales subiraient un choc sans précédent. L’Asie, déjà réarmée, entrerait dans une période de grande instabilité si l’on pense aux rivalités entre le Japon, le Vietnam, la Corée du sud, les Philippines que déchaînerait l’échec chinois à les dominer. La maitrise régionale et globale des Etats-Unis ne s’en trouverait pas assurée mais déstabilisée. L’Inde, qui sert déjà de contrepoids, verrait son importance croître d’un coup, ce qui représenterait pour nous une occasion d’influence accrue, mais au risque que Dehli s’abandonne encore plus à une politique intérieure de contraintes inégalitaires, d’ordre ethnico-religieux, ainsi qu’extérieure, de contrariantes ambitions d’hégémonie continentale. La Russie perdrait son banquier et deviendrait encore plus imprévisible. Les plus lucides de ses stratèges redoutent déjà de finir fournisseurs d’énergie vassalisés et de voir la Sibérie leur échapper. Une Chine affaiblie les délivrerait d’une tutelle, mais les priverait aussi de leur dernier grand client. L’Iran perdrait son principal débouché pétrolier et son parapluie diplomatique. La Turquie se verrait privée de son indispensable fournisseur mais pourrait enfin sortir de son mutisme délibéré sur le sort terrible des Ouighours. Pour l’Europe, l’heure de se réformer n’en ressortirait que plus urgente. Toutefois, en contrepoint de ce tableau plutôt chaotique, on verrait fleurir une espérance : celle d’un peuple qui, représentant un être humain sur six et ayant connu trois mille ans de dynasties sacrées plus trois quarts de siècle de parti unique, pourrait enfin choisir son destin. Il n’est jamais trop tard, dit un proverbe chinois, pour réparer l’enclos après avoir perdu la brebis.
Arnaud Benedetti
Fondateur et directeur de La Nouvelle Revue Politique, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne Université et essayiste. Spécialiste de la communication politique, il analyse les transformations du pouvoir, du débat public et de la vie politique française.
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