Première partie – Servir sans se perdre – Le travail du fonctionnaire à l’épreuve de Vichy
Cet article est le premier d’une contribution en trois parties de notre ami et contributeur Bernard Alix qui pose une question essentielle à l’heure où le temps des menaces est de retour : qu’est ce qu’être un fonctionnaire républicain ?
Introduction
Il serait rassurant de regarder Notre salut comme un film sur Vichy. De reconnaître dans la ferveur maréchaliste de son personnage principal les égarements d’un autre temps, dans son ambition les ressorts ordinaires de la compromission et, dans sa chute, la sanction d’un homme qui aurait choisi le mauvais camp de l’Histoire. Le film d’Emmanuel Marre interdit pourtant ce confort. Non parce qu’il chercherait à atténuer la responsabilité de son personnage, mais parce qu’il la situe au plus près de ce qui nous est familier, à savoir travailler, vouloir bien faire, être reconnu, rendre son action efficace, trouver sa place dans une organisation et donner du sens à ce que l’on fait. Cette attention à l’ordinaire éclaire peut-être la réception contrastée du film. Certains lui reprochent ses longueurs, la place accordée aux conversations et une dramaturgie qui semble parfois s’effacer derrière la banalité des situations. D’autres reconnaissent précisément dans ce parti pris la singularité de son écriture. Ce qui peut apparaître comme un déficit de romanesque constitue alors une invitation à déplacer le regard vers une collaboration qui ne se joue pas seulement dans les convictions affichées ou les décisions spectaculaires, mais qui s’inscrit aussi dans l’activité quotidienne par laquelle un régime devient administrativement opératoire.
Henri Marre, son grand-père, n’est pas d’abord présenté comme un doctrinaire de la collaboration. Fonctionnaire ambitieux, patriote convaincu, il veut participer au redressement d’un pays défait. Il croit à l’ordre, à l’organisation, à l’efficacité. Il a même donné à ses convictions la forme d’un ouvrage, Notre salut, dans lequel il expose ses méthodes pour remettre la France en ordre. Sa ferveur pétainiste est suffisamment sincère pour que ceux qui connaissent mieux que lui les usages du pouvoir lui conseillent de ne pas trop l’afficher. Cette naïveté est essentielle car Henri Marre ne feint pas seulement d’adhérer pour réussir. Il cherche à faire coïncider sa réussite, son désir de servir et une certaine idée du Bien commun. C’est précisément là que le film devient captivant et même inquiétant à bien des égards. Notre salut ne nous installe pas principalement, en effet, dans les lieux spectaculaires de la décision politique. Il nous conduit dans les bureaux, les réunions, les relations hiérarchiques, les recrutements, les dossiers, les conversations et les arbitrages minuscules dont est faite l’activité administrative. Vichy y apparaît moins comme un décor historique que comme un monde que des hommes et des femmes apprennent quotidiennement à pratiquer, dans ce que nous appellerions aujourd’hui le travail réel. Les normes nouvelles ne descendent pas intactes du sommet de l’État jusqu’à ceux qui devraient mécaniquement les appliquer. Il faut continuellement les interpréter, les ajuster aux situations, décider de ce qu’elles signifient concrètement. Il faut, pour reprendre le vocabulaire de l’ergologie d’Yves Schwartz, les renormaliser pour agir au mieux en compétence. (Schwartz 2026) Travailler n’est en effet jamais exécuter purement et simplement une prescription. Toute activité engage un usage de soi, qui peut se présenter sous la forme d’un usage de soi par les autres, puisque l’organisation assigne des tâches, des objectifs, des places et des normes ou d’un usage de soi par soi, puisque nul ne peut travailler sans arbitrer, interpréter et engager quelque chose de ses propres normes et valeurs dans ce qu’il fait. C’est peut-être à cet endroit précis que Notre salut devient un film politique d’une singulière actualité. Si la prescription ne suffit jamais à déterminer l’activité, celui qui travaille ne peut entièrement disparaître derrière elle. Entre ce qui lui est demandé et ce qu’il fait réellement subsiste un espace, des marges de manœuvre, parfois infimes, dans lesquelles quelque chose se décide. Dès lors, la question de la collaboration change légèrement de nature. Il ne s’agit plus seulement de demander pourquoi un homme adhère à une idéologie ou obéit à un régime. Il faut regarder comment, dans l’activité la plus ordinaire, il rend progressivement cette idéologie praticable. Comment une intention devient un dossier, un objectif une procédure, une conviction une méthode, une population un problème à administrer, une contrainte une innovation. Comment, surtout, des valeurs qui n’ont en elles-mêmes rien d’infamant, servir, organiser, être efficace, faire correctement son travail, peuvent entrer dans des combinaisons qui finissent par rendre acceptable ce qui ne devrait pas l’être.
Jacques Ellul (1954) avait perçu le danger d’une efficacité qui, de moyen, tend à devenir sa propre justification. Christophe Dejours (2025) éclaire, quant à lui, les tensions éthiques du travail, dans lesquelles les exigences du métier peuvent aussi bien soutenir la résistance que se trouver compromises par la coopération à ce que l’on réprouve. Yves Schwartz permet de déplacer encore la question vers l’activité elle-même, puisque travailler consiste toujours à faire usage de soi dans un monde de normes antécédentes qui nous précèdent. Se pose alors la question de l’orientation de cet usage de soi par soi et des valeurs engagées dans les arbitrages de l’activité. Faire usage de soi par soi ne signifie pas nécessairement se soustraire aux normes par lesquelles les autres entendent faire usage de nous. Henri Marre offre à cette tension un visage singulièrement troublant. Il ne cesse d’exercer son intelligence. Il innove, organise, choisit, recrute, arbitre. Il ne renonce donc nullement à faire usage de lui-même. Mais plus il prétend maîtriser son activité, plus les normes du monde qu’il veut servir semblent pénétrer les critères à partir desquels il exerce cette maîtrise. L’usage de soi par soi ne garantit donc pas, à lui seul, l’autonomie car le sujet peut faire siens les critères d’efficacité, de réussite et de reconnaissance à travers lesquels l’organisation entend précisément orienter son activité. La question n’est plus seulement de savoir si Henri Marre arbitre, mais au nom de quoi il arbitre. En d’autres termes en quoi son libre arbitre se constitue en arbitre libre, comme nous l’avons déjà développé par ailleurs. (Alix 2026, NRP art. 1)
C’est ici que la question du travail rejoint celle, heideggérienne, du On. (Heidegger, 1927) Le danger n’est peut-être pas seulement de se voir imposer une norme extérieure, mais d’en venir à habiter un monde dans lequel cette norme va de soi. On sait ce qu’est un bon fonctionnaire. On sait ce que réclame la situation. On sait qu’il faut être réaliste, efficace, loyal, obtenir des résultats. Et cette évidence partagée peut être d’autant plus puissante qu’elle offre reconnaissance, appartenance et parfois ferveur collective. Comment, alors, habite-t-on Vichy ? La question ne vise évidemment pas à transformer une situation historique singulière en métaphore facile de nos organisations contemporaines. Elle invite au contraire à prendre au sérieux ce que cette situation extrême révèle de toute activité institutionnelle, sachant qu’aucune organisation ne tient seulement par les normes qu’elle édicte. Elle tient aussi par la manière dont ceux qui travaillent les font vivre, autrement dit par la mobilisation de leur subjectivité. Entre adhésion et résistance existe tout un territoire d’arbitrages quotidiens dans lequel se rencontrent efficacité, métier, ambition, attachement, conscience et désir d’appartenir. C’est ce territoire que Notre salut donne à voir. Et c’est peut-être depuis lui qu’il faut aujourd’hui s’interroger si servir l’État ne saurait se réduire ni à obéir, ni à être performant. Dans l’écart entre la continuité de l’État, les prescriptions du pouvoir qui momentanément le dirige et les valeurs engagées dans l’exercice d’un métier se dessine alors l’espace, toujours à réinvestir, du jugement du fonctionnaire.
Travailler sous Vichy, renormaliser, arbitrer, résister
L’une des premières réunions auxquelles participe Henri Marre donne immédiatement à voir ce que l’administration de Vichy ne saurait être, à savoir une simple chaîne de transmission conduisant mécaniquement de la décision politique à son exécution. Autour de la table, tous appartiennent à la même administration, sont soumis au même pouvoir et doivent composer avec des prescriptions nouvelles. Ils ne leur donnent pourtant ni le même sens ni la même portée. Avant même que leurs divergences deviennent explicitement politiques, elles apparaissent dans leurs manières de concevoir ce que signifie, pour chacun, continuer à faire son travail.
L’ergologie d’Yves Schwartz permet de prendre au sérieux cette épaisseur de l’activité. Entre les normes antécédentes, les règlements, les procédures, les consignes, les objectifs, mais aussi les usages professionnels, les savoirs constitués et les attentes hiérarchiques, qu’est-ce que fait effectivement celui qui travaille, alors qu’il est confronté à ce fameux écart entre le prescrit et le réel. Cet écart n’est pas une anomalie des organisations parfaitement rationnelles qu’il faudrait supprimer, mais bien la condition même de l’activité car aucune prescription ne peut anticiper la totalité des situations dans lesquelles elle devra prendre sens. Travailler suppose donc toujours de renormaliser puisque « la carte n’est pas le territoire » et surtout ne le recouvre pas. (Korzybski, 1933) Louis Durrive permet de préciser ce mouvement en distinguant deux opérations étroitement liées, en l’occurrence l’actualisation et la personnalisation de la règle. Actualiser une règle consiste à la confronter à la situation présente, à déterminer ce qu’elle signifie ici et maintenant dans un contexte qu’elle ne pouvait entièrement prévoir. La règle demeure, mais son sens concret se reconfigure avec les circonstances de son application. La personnaliser consiste ensuite, pour celui qui agit, à déterminer comment il va lui-même la mettre en œuvre dans cette situation ainsi actualisée. Son histoire, son expérience, sa conception du métier et, plus profondément, son système de valeurs, entrent alors dans l’arbitrage. Cette distinction permet de regarder autrement la première réunion du film. Tous sont confrontés à une même situation, celle de l’État français qui est désormais celui de Vichy et il faut décider ce que signifie continuer à exercer sa fonction dans cet État qui ne s’inscrit plus dans un régime républicain. Pourtant, plusieurs actualisations et plusieurs personnalisations de cette situation coexistent autour de la table.
Le responsable du Commissariat à la lutte contre le chômage (LCC), du ministère de l’Intérieur, qui se réclame du catholicisme social, a choisi de rester dans l’administration vichyssoise. Mais rester ne signifie pas pour lui adhérer. Il justifie sa présence, auprès de Henri Marre, en aparté, par la possibilité de « limiter les dégâts ». La situation nouvelle est ainsi actualisée à partir de ce qu’il estime encore possible de préserver de l’intérieur de l’institution. Sa manière de personnaliser son activité en découle puisque continuer à exercer sa fonction, selon lui, signifie maintenir des marges d’action permettant de contenir, d’infléchir ou de protéger autant qu’il est encore possible de le faire. Un collaborateur, beaucoup plus ouvertement maréchaliste, actualise autrement la même situation. Le changement politique constitue pour lui l’avènement d’un ordre nouveau auquel l’administration doit participer. Il ne s’agit plus seulement d’assurer la continuité de l’État dans des circonstances inédites, mais d’inscrire son activité dans le projet politique et moral porté par le nouveau régime. Il trouvera dans la déportation des juifs une opportunité pour personnaliser avec engagement sa radicalité idéologique. Henri Marre occupe une position plus ambiguë. Sa ferveur pétainiste est réelle, mais ce n’est pas principalement sur le terrain doctrinal qu’il cherche à établir sa légitimité professionnelle. Il apporte des outils. Il parle organisation, méthodes, rationalisation, efficacité. Là où l’un mobilise le catholicisme social et l’autre une adhésion maréchaliste explicite, Henri Marre semble proposer quelque chose de plus neutre en mobilisant une meilleure manière d’organiser l’activité.
Cette neutralité apparente constitue l’un des nœuds du film. L’efficacité ne dit rien, par elle-même, de la finalité qu’elle sert. Elle permet d’ajuster des moyens à une fin préalablement donnée. C’est ici que Jacques Ellul devient, à nouveau, particulièrement éclairant. La Technique, chez lui, ne se réduit pas aux machines. Elle désigne plus largement cette recherche de la méthode la plus efficace qui tend à s’imposer comme une évidence. La question des fins risque alors de s’effacer derrière celle des moyens, non plus en s’interrogeant sur le pourquoi mais systématiquement sur le comment. On reconnait ici la culture technico-solutionniste. Henri Marre n’a donc pas besoin d’être, à chaque instant, celui qui formule la finalité idéologique. Il peut être celui qui fournit les moyens de mieux l’accomplir. C’est peut-être là que le film donne à voir une forme particulièrement moderne de collaboration. Celle-ci ne suppose pas nécessairement une adhésion doctrinale à chacune des finalités du pouvoir. Elle peut procéder d’une conviction professionnelle beaucoup plus ordinaire car une organisation bien administrée vaut mieux qu’une organisation inefficace. Un problème correctement catégorisé sera mieux traité. Une procédure rationalisée constitue un progrès sur une procédure confuse. L’efficacité peut ainsi sembler suspendre la question des fins parce qu’elle se présente comme une qualité intrinsèque du travail. Or l’ergologie interdit précisément de tenir cette efficacité pour neutre. Si toute activité suppose renormalisation, toute mise en œuvre comporte des arbitrages et derrière ces arbitrages se rencontrent des valeurs. L’efficacité elle-même entre dans ce débat de normes. Il faut toujours déterminer ce qui doit être rendu efficace, pour qui, au prix de quoi et au détriment éventuel de quelle autre exigence.
La première réunion de ce Commissariat LCC fait ainsi apparaître plusieurs manières de servir. Les hommes réunis peuvent tous prétendre continuer à faire leur travail, mais ils ne mettent pas le même contenu derrière cette continuité. L’un reste afin de limiter les conséquences d’orientations qu’il ne fait pas entièrement siennes, l’autre engage son activité dans l’adhésion au nouvel ordre et Henri Marre cherche dans l’organisation et l’efficacité les instruments du redressement auquel il croit. Une même institution, un même contexte historique et une même exigence apparente de continuité administrative donnent ainsi lieu à des renormalisations différentes parce qu’ils rencontrent des systèmes de valeurs différents. La divergence ne demeure d’ailleurs pas dans le for intérieur des personnages. Elle produit progressivement des actes. Le Commissaire catholique-social refuse ainsi la Francisque. Le geste est particulièrement significatif parce qu’il ne constitue pas un refus d’accomplir sa fonction. Ce qu’il récuse est autre chose. Il s’oppose à ce que le service rendu à l’État doive nécessairement se prolonger dans une manifestation personnelle d’allégeance au Maréchal. Une frontière apparaît entre servir et adhérer. L’institution peut faire usage de ses compétences, de son expérience et de sa position mais elle ne dispose pas pour autant sans reste de sa personne.
La distinction schwartzienne entre usage de soi par les autres et usage de soi par soi acquiert ici une portée très concrète. Toute organisation fait usage de ceux qui travaillent. Elle assigne des fonctions, des objectifs, des places et des responsabilités. Mais l’activité exige simultanément que chacun fasse usage de lui-même pour rendre ces prescriptions opératoires. Le sujet interprète, arbitre, mobilise son expérience et décide de ce qu’il engage de lui dans ce qu’on lui demande. La réaction de Henri Marre lorsqu’il apprend le refus de la Francisque est, à cet égard, remarquable. Il manifeste une profonde incompréhension. Pourquoi refuser ce qui constitue à la fois une reconnaissance et un signe d’appartenance au projet de redressement auquel il croit ? Son étonnement révèle davantage qu’une différence d’opinion politique. Henri Marre peine encore à concevoir que l’on puisse servir sans adhérer. Là où son Commissaire maintient une distance entre la fonction exercée et l’identification au pouvoir, Henri Marre tend à vouloir faire coïncider service de l’État, reconnaissance professionnelle et appartenance politique.
Un second épisode approfondit cette divergence. Confronté aux conséquences d’une décision soutenue par Pétain, le responsable du Commissariat LCC cherche à alerter le Maréchal lui-même. Il ne conteste pas frontalement son autorité. Son geste semble au contraire procéder d’une certaine conception de la loyauté car on peut considérer qu’exercer correctement sa fonction impose de faire remonter jusqu’au lieu de la décision ce que sa mise en œuvre produit réellement. Le travail réel rencontre ici le politique. Une décision possède, au niveau où elle est formulée, une cohérence abstraite. Son application fait surgir un réel que la prescription n’avait pas anticipé, qu’elle avait sous-estimé ou peut-être choisi de ne pas voir. L’actualisation au sens de Louis Durrive prend alors toute sa force car la norme, confrontée à une situation singulière, ne peut plus être exactement celle qu’elle était dans son abstraction. Mais cette actualisation ouvre immédiatement sur une personnalisation. Que fait celui qui travaille de ce qu’il découvre ? Il peut considérer que les conséquences observées ne relèvent pas de sa responsabilité puisque la décision a été prise ailleurs. Il peut chercher à améliorer techniquement son application. Il peut encore considérer, comme le responsable du Commissariat LCC, que sa responsabilité professionnelle consiste à faire remonter le réel jusqu’à la prescription afin que celle-ci soit confrontée à ses effets. Cette dernière possibilité est décisive. Elle permet de comprendre autrement la fonction d’encadrement. Le cadre ne serait pas seulement celui qui fait descendre une prescription et veille à son exécution. Il est aussi celui qui peut faire remonter le réel de l’activité et obliger la prescription à rencontrer ce qu’elle produit. Ce geste n’est pourtant pas sans risque. Le refus de la Francisque et la tentative d’alerter Pétain finissent par rendre le Commissaire suspect. Une organisation idéologiquement fermée à l’altérité peut ainsi progressivement transformer en déloyauté ce qui, du point de vue du métier, pourrait relever du travail bien fait qui vise à signaler les conséquences indésirables d’une décision, à maintenir ouvert un conflit de critères, enfin à refuser de confondre service et allégeance.
Christophe Dejours permet ici de comprendre comment les valeurs du métier peuvent constituer des ressources de résistance. Cette résistance ne prend pas nécessairement la forme spectaculaire d’une opposition politique déclarée. Elle peut naître dans le travail lui-même, lorsque ce que l’organisation demande entre en contradiction avec ce que l’expérience professionnelle, les règles du métier, les normes intérieures, dirait autrement Yves Schwartz, ou le jugement porté sur le réel permettent encore de considérer comme du travail bien fait. La trajectoire du responsable du Commissariat LCC montre ainsi que rester ne signifie pas nécessairement consentir. Il demeure dans l’institution, accepte donc une part de compromis, mais tente d’utiliser les marges contenues dans sa fonction pour infléchir ce qu’elle produit. Le film se garde ainsi d’une opposition trop simple entre ceux qui seraient restés et ceux qui seraient partis. Il déplace le regard vers ce que chacun fait effectivement de la place qu’il occupe. Toutefois, il va plus loin encore lorsqu’il soumet Henri Marre lui-même à l’épreuve de cette distinction. Lorsque le système entreprend de se débarrasser du responsable du Commissariat LCC devenu suspect, il est demandé à Henri Marre de rédiger une note accusatrice à son encontre. La demande marque un seuil. Il ne s’agit plus seulement d’organiser efficacement une activité ou de mettre ses compétences au service d’une réorganisation. Henri Marre doit mobiliser sa connaissance de l’institution et son écriture professionnelle pour contribuer à la disqualification d’un homme dont il connaît la conduite. Il refuse. Ce refus est d’autant plus significatif qu’il ne procède pas d’une conversion politique soudaine. Henri Marre demeure celui que le film nous a montré jusque-là. Il ne renie ni son patriotisme, ni son désir de servir, ni même nécessairement son attachement au Maréchal. Mais il qualifie son ancien responsable du Commissariat LCC de « fonctionnaire patriote ». L’expression est capitale. Henri Marre ne défend pas son supérieur en faisant de lui un opposant au régime. Il le défend à partir de valeurs qui restent les siennes, c’est-à-dire la fonction, le service, l’efficacité, le patriotisme. Le refus de la Francisque et la volonté d’alerter Pétain ne suffisent donc pas, à ses yeux, à transformer cet homme en mauvais serviteur de l’État. Au moment même où l’organisation voudrait faire coïncider fidélité au pouvoir et loyauté professionnelle, Henri Marre maintient une distinction entre les deux.
L’actualisation de la situation ne suffit plus ici à produire une réponse évidente. Plusieurs critères entrent en conflit : la loyauté envers la nouvelle hiérarchie, la préservation de sa propre position, la réussite de la réorganisation, mais aussi le jugement porté sur son ancien Commissaire, le patriotisme qu’il lui reconnaît et une certaine idée de l’honneur professionnel. La personnalisation devient alors un véritable arbitrage de valeurs. Et cette fois Marre accepte d’en payer le prix. Son refus participe à sa propre disqualification. Le collaborateur maréchaliste, évoqué précédemment, qui lui demande cette note prend précisément sa place dans la nouvelle organisation, appelée à engager plus directement l’administration dans des actions de collaboration conduisant à la déportation des Juifs. La réorganisation cesse alors de pouvoir être regardée comme une simple modification d’organigramme car derrière les postes, les compétences et les procédures apparaissent brutalement les finalités auxquelles l’appareil administratif va être affecté. C’est ici que l’analyse d’Ellul prend toute sa gravité. Les outils administratifs ne deviennent pas moins efficaces parce que leur finalité devient inacceptable. Ils peuvent au contraire se révéler redoutablement performants. Identifier, classer, coordonner, transmettre des informations, organiser des flux, répartir des responsabilités sont des opérations qui peuvent être techniquement réussies indépendamment de la valeur morale ou politique de ce qu’elles rendent possible. La compétence ne porte donc pas en elle-même la légitimité de ce qu’elle accomplit. Cependant le refus de Henri Marre révèle également quelque chose que son adhésion antérieure pouvait masquer. L’usage de soi par soi ne s’est jamais entièrement dissous dans l’usage que l’organisation fait de lui. Henri Marre continue d’arbitrer. Il reste traversé par plusieurs normes et plusieurs valeurs qui ne sont pas parfaitement cohérentes entre elles. Servir le pouvoir, servir l’État, être patriote, être loyal envers un supérieur que l’on respecte, réussir professionnellement et dire ce que l’on tient pour vrai ne conduisent plus nécessairement dans la même direction. La renormalisation devient particulièrement visible lorsqu’elle devient coûteuse. Tant que les initiatives de Henri Marre correspondent aux attentes de l’organisation, son autonomie est valorisée comme compétence. Cependant, lorsqu’il mobilise cette même capacité de jugement pour refuser ce qui lui est demandé, elle devient un obstacle. Une organisation peut ainsi célébrer l’autonomie tant qu’elle demeure une autonomie des moyens. Elle la supporte beaucoup moins lorsqu’elle rouvre la discussion sur les fins ou sur les valeurs engagées dans l’action. On peut ainsi être très autonome dans ses moyens et demeurer largement hétéronome dans la détermination des fins. On comprend mieux pourquoi débattre sur le travail, au sein d’une organisation, est menaçant. Il est donc valorisé, en général, de se contenter des rechercher des solutions aux difficultés rencontrées.
Le film empêche pourtant de transformer ce refus en rédemption. Henri Marre ne devient pas soudain un résistant. Et c’est précisément ce qui rend la scène précieuse. Elle interdit de répartir rétrospectivement les individus en catégories morales parfaitement étanches. Henri Marre peut être pétainiste et refuser de calomnier celui qu’il considère comme un fonctionnaire patriote. Il peut avoir contribué à rendre plus efficace une administration dont il partage certaines finalités et rencontrer pourtant une limite qu’il refuse de franchir. Il peut rechercher la réussite et accomplir un geste qui compromet sa propre carrière. La collaboration apparaît alors moins comme la conséquence mécanique d’un choix initial que comme une succession de situations dans lesquelles des arbitrages doivent être rejoués. Il n’existe pas un moment unique où Henri Marre aurait choisi une fois pour toutes de collaborer, puis simplement exécuté ce choix. Chaque situation réactualise le débat de normes, chaque personnalisation engage à nouveau une certaine hiérarchie de valeurs. C’est ici que Christophe Dejours rejoint profondément Yves Schwartz. Les valeurs de métier ne garantissent pas davantage la résistance que l’usage de soi par soi ne garantit l’autonomie morale. Mais elles peuvent maintenir vivant un conflit, une situation paradoxale, que l’organisation voudrait refermer. Elles fournissent des prises permettant de dire que ce qui m’est demandé est techniquement possible, peut-être même efficace, mais entre désormais en contradiction avec ce que je peux encore reconnaître comme du travail bien fait, dans lequel je cherche à me reconnaître. La résistance commence peut-être là, non dans une pure extériorité au système, mais dans la capacité à ne pas laisser disparaître les conflits de critères sous l’évidence d’une prescription ou d’un objectif de performance.
Cette première séquence de la trajectoire de Henri Marre permet ainsi de comprendre pourquoi Notre salut accorde tant d’importance au travail quotidien. Vichy ne s’applique pas tout seul. Le régime a besoin d’être rendu opératoire par une multitude d’activités dans lesquelles les prescriptions sont interprétées, actualisées, personnalisées et renormalisées. C’est précisément parce qu’il existe toujours un écart entre le prescrit et le réel que les responsabilités ne disparaissent pas dans l’appareil administratif. Elles se rejouent dans cet écart. Cette liberté relative ne suffit pas pour autant à protéger celui qui travaille contre l’emprise des normes du monde auquel il appartient. Encore faut-il qu’il puisse identifier les valeurs depuis lesquelles il arbitre, notamment en maintenant la possibilité de les mettre en débat, en réflexivité. C’est à cet endroit que l’ergologie rencontre une autre question que le film va progressivement rendre plus insistante. Si toute activité exige de renormaliser, il reste à comprendre, en effet, ce qu’il advient de cette capacité lorsque les normes du monde auquel on désire appartenir sont devenues nos propres évidences. L’activité conduit alors vers la question heideggérienne du On et de la manière dont un homme en vient progressivement à habiter Vichy.
Habiter Vichy, la puissance du On et la difficile conquête de l’authenticité
Le refus de rédiger la note accusatrice contre le responsable du Commissariat LCC pourrait laisser croire qu’il suffirait à Henri Marre de retrouver son jugement pour se dégager de l’emprise du système. Ce serait aller trop vite. Le film montre au contraire combien il est difficile de s’extraire d’un monde auquel on a appris à appartenir. Au-delà de la crainte de l’exclusion qui incite à la soumission, selon Gérard Mendel (2007), les normes ne s’imposent pas seulement de l’extérieur, par la contrainte, la hiérarchie ou la prescription. Elles deviennent aussi les évidences à partir desquelles nous interprétons les situations, jugeons les autres et nous jugeons nous-mêmes. C’est ici que l’analyse heideggérienne du On peut prolonger celle de l’activité. Dans Être et Temps, le On ne désigne pas simplement la foule ou le conformisme au sens courant. Il renvoie à cette manière quotidienne d’exister dans laquelle nos possibilités sont largement pré-interprétées par le monde commun car on sait ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui convient, ce qui compte. Le On n’est donc pas seulement extérieur au sujet. Il lui fournit les catégories à partir desquelles le monde devient immédiatement compréhensible. Henri Marre semble progressivement apprendre à habiter Vichy de cette manière. Il apprend ce qu’est un fonctionnaire efficace, ce qu’exige le redressement du pays, comment il convient de se comporter avec sa hiérarchie, quels signes manifestent la réussite, quels réseaux méritent d’être fréquentés, quelles reconnaissances attestent que l’on compte désormais parmi ceux qui comptent. Il n’a pas besoin de recevoir chacune de ces normes sous la forme d’un ordre. Elles circulent dans les conversations, les attitudes, les distinctions, les invitations, les manières de parler et de se tenir. Elles composent progressivement un monde dans lequel certaines possibilités apparaissent naturelles et d’autres de moins en moins pensables.
Cette lecture permet de prolonger la question ouverte par l’ergologie. Yves Schwartz nous empêchait de considérer Henri Marre comme le simple produit d’une prescription. Il actualise, personnalise, arbitre et renormalise. Heidegger oblige maintenant à déplacer légèrement le regard. Le sujet peut parfaitement arbitrer par lui-même tout en puisant dans le On les critères à partir desquels il arbitre. L’usage de soi par soi ne signifie donc pas que le sujet serait transparent à l’origine des normes qu’il a faites siennes. Le trouble propre à Henri Marre tient précisément à cette rencontre. Il ne cesse d’être actif au moment même où son horizon de possibilités tend à se refermer. Il invente, propose, décide mais ordre, efficacité, patriotisme, reconnaissance et appartenance se combinent progressivement pour constituer le monde d’évidences depuis lequel il agit. Le On ne supprime pas son activité. Il l’oriente. Et cette orientation est d’autant plus puissante qu’elle ne repose pas seulement sur la peur ou la contrainte. Elle répond au désir de Henri Marre qui veut en être. Sa trajectoire est aussi une trajectoire d’ascension. Le petit fonctionnaire cherche à approcher ceux qui décident, à faire reconnaître ses compétences, à participer au redressement collectif et, ce faisant, à transformer la place qu’il occupe. Le pouvoir lui offre ainsi quelque chose qu’une analyse exclusivement idéologique manquerait, celle d’une promesse d’appartenance.
C’est pourquoi la ferveur collective qui traverse le film est si importante. Elle permet de comprendre que le On n’est pas seulement une menace pesant sur l’individu. Il peut constituer une expérience intensément désirable. Appartenir soulage de l’incertitude. Le collectif fournit des mots, des gestes, des valeurs partagées et une interprétation du présent. Il permet surtout de ne plus être seul devant la nécessité de déterminer ce qui vaut. La séquence associant le défilé de Pétain à Live Is Life donne à cette dimension une expression particulièrement saisissante. L’anachronisme musical empêche de maintenir la scène dans la distance confortable de l’archive. L’énergie de la chanson, sa dynamique collective, la puissance d’entraînement qui lui est attachée viennent rencontrer les images de la ferveur maréchaliste. Le spectateur ne regarde plus seulement une foule dont il sait rétrospectivement qu’elle se trompe. Il éprouve quelque chose de la puissance avec laquelle un collectif peut emporter ceux qui y participent. La scène ne conduit évidemment pas à confondre les formes d’appartenance. Elle fait éprouver un mécanisme plus élémentaire qui est celui du plaisir d’être ensemble, de partager un rythme, de participer à quelque chose qui semble plus grand que soi. L’adhésion possède aussi une dimension affective et corporelle. Le On peut être jubilatoire.
Cette dimension est essentielle pour comprendre Henri Marre. Son pétainisme ne relève pas seulement d’un ensemble de propositions idéologiques auxquelles il aurait rationnellement souscrit. Il lui offre un monde dans lequel son patriotisme, son désir de servir, son ambition et son goût de l’efficacité peuvent momentanément se rejoindre. La Révolution nationale lui fournit un récit dans lequel ses qualités personnelles trouvent une destination collective. Le titre même de son ouvrage, Notre salut, prend alors une résonance particulière. Le possessif est déjà celui d’un collectif. Il ne s’agit pas seulement de son salut, mais du nôtre, de celui d’un pays défait qu’il faudrait restaurer, réorganiser, remettre en ordre. Et pourtant, derrière ce nous se joue également une aspiration plus personnelle qui est celle de trouver sa propre place dans le redressement collectif. La question de l’appartenance rencontre ici celle de la reconnaissance. Une scène en donne une expression presque cruelle. Henri Marre, pour une fois, approche le monde du pouvoir dans une réception qui prolonge le défilé de Pétain dans les rues de Limoges où il est chef de secteur du Commissariat LCC, mais il n’est pas convié au dîner avec le Maréchal. Celui qui manifeste une ferveur pétainiste sincère, qui veut servir, qui cherche à se rendre utile, découvre soudain que l’adhésion ne suffit pas à abolir les frontières sociales et politiques. Il peut appartenir au système sans appartenir au cercle de ceux qui le dirigent. Le petit fonctionnaire est ramené à sa condition. Cette exclusion est importante parce qu’elle fissure la promesse contenue dans le On. Henri Marre avait pu croire qu’en adoptant les normes du monde auquel il aspirait, il deviendrait progressivement l’un de ceux qui l’habitent pleinement. Mais le collectif auquel il s’identifie ne lui rend pas nécessairement cette identification. Il veut être des leurs mais eux savent qu’il ne l’est pas. La scène révèle ainsi une asymétrie fondamentale de l’adhésion en donnant à voir que celui qui cherche à appartenir peut engager beaucoup plus de lui-même que le système n’est disposé à lui reconnaître.
La Francisque refusée par le responsable du Commissariat LCC prend rétrospectivement une autre signification. Là où Henri Marre ne comprenait pas que l’on puisse refuser un signe de reconnaissance et d’appartenance, son supérieur avait précisément maintenu une distance entre sa fonction et son identité. Il pouvait servir sans demander au pouvoir de lui dire qui il était. Henri Marre, au contraire, cherche longtemps dans la reconnaissance institutionnelle une confirmation de lui-même. C’est peut-être ici que se situe l’une des différences les plus profondes entre eux. Le responsable du Commissariat LCC accepte le risque de devenir suspect afin de préserver une distance à l’égard du pouvoir. Henri Marre cherche d’abord à réduire cette distance, jusqu’au moment où la demande de rédiger la note accusatrice lui révèle qu’il existe malgré tout une limite qu’il ne veut pas franchir. Sa disqualification peut alors être lue comme une expérience paradoxale. Elle constitue évidemment une chute car l’homme qui voulait monter dans l’organisation découvre que celle-ci peut se passer de lui. Mais elle crée aussi une fissure dans le monde qu’il avait appris à habiter. Lorsque la reconnaissance disparaît, les normes qui semblaient aller de soi peuvent commencer à apparaître comme les normes d’un monde particulier plutôt que comme la réalité elle-même. L’exclusion peut ainsi produire une distance que l’adhésion empêchait. Elle ne produit pourtant pas automatiquement l’authenticité. L’authenticité ne saurait être comprise comme le retour à un vrai moi débarrassé de toute influence sociale, ni comme une vertu morale qui distinguerait les bons individus des conformistes. Elle désigne plutôt la possibilité pour l’existant de reprendre à son compte ses propres possibilités au lieu de les recevoir uniquement sous la forme dans laquelle le On les lui propose.
De ce point de vue, Henri Marre demeure profondément ambivalent. Son refus de la note montre qu’il peut reprendre une possibilité qui lui appartient et accepter le coût de son arbitrage. Mais il continue simultanément d’être attaché à une grande partie du monde de valeurs qui l’a conduit jusqu’ici. Il ne sort pas soudain de Vichy parce qu’il vient de rencontrer une limite. C’est peut-être précisément ce que le film refuse, à savoir une scène de conversion morale dans laquelle le personnage comprendrait enfin la vérité et deviendrait immédiatement autre. L’authenticité, si quelque chose de cet ordre peut émerger chez Henri Marre, ne prend pas la forme d’une illumination. Elle apparaît par intermittence, dans des écarts, des refus, des attachements et des choix qui ne coïncident pas entièrement avec le personnage qu’il voudrait être. C’est pourquoi son rapport aux femmes devient progressivement si important. Jusqu’ici, le monde de Henri Marre est largement organisé par des figures masculines de pouvoir illustrées par la hiérarchie administrative, l’efficacité, la carrière, le patriotisme, le Maréchal, la reconnaissance par les pairs. Il s’agit d’être à sa place, de tenir son rang, de servir, d’organiser, de réussir. Pourtant, à plusieurs reprises, quelque chose d’autre fait irruption dans ce monde ordonné. Cette altérité n’est pas encore une doctrine. Elle ne lui oppose pas un système de valeurs parfaitement constitué. Elle apparaît d’abord sous la forme du décalage, de l’incongru, du désir, du refus de jouer exactement le rôle attendu. Et, significativement, le film confie largement cette fonction à des personnages féminins. Il ne s’agira pas d’en conclure que les femmes seraient par essence du côté de l’authenticité tandis que les hommes représenteraient le conformisme. Une telle opposition reproduirait précisément les catégories que l’analyse cherche à interroger. Mais le film semble bien distribuer à certaines figures féminines une fonction particulière qui est celle d’introduire de l’altérité dans un monde qui tend à réduire les êtres à leurs fonctions, leurs rangs et leurs catégories. Cette présence est d’autant plus troublante que Henri Marre ne la subit pas seulement. Il la choisit. L’homme de l’ordre se lie à des femmes qui ne correspondent pas entièrement à son ordre. L’homme de l’efficacité retient une secrétaire, Mathilde, qui ne s’est précisément pas distinguée par son efficacité au test. Par ailleurs, cet homme si soucieux des convenances partage sa vie avec une femme cultivée, capable de porter sur les puissants un regard autrement plus irrévérencieux que le sien. Il tarde cependant à l’inviter à le rejoindre. Quelque chose en lui semble donc rechercher ce que son univers explicite de valeurs tend à écarter. Le On n’a jamais tout occupé. Cette contradiction ouvre la voie vers une autre lecture de l’authenticité. Elle ne résiderait peut-être pas d’abord dans la capacité héroïque de se soustraire au collectif, mais dans la possibilité de se laisser affecter par ce qui ne rentre pas dans les catégories à travers lesquelles ce collectif organise le monde. A l’adhésion pourrait alors commencer à s’opposer l’attachement.
L’adhésion conduit Henri Marre vers ce qui rassemble, ordonne et identifie, c’est à dire une organisation, un chef, une communauté, une représentation du redressement collectif. L’attachement, au contraire, le confronte à des êtres singuliers qui ne sont jamais entièrement réductibles à ce qu’ils représentent. Cette distinction reste encore fragile à ce moment du film. Mais elle permettra de comprendre pourquoi l’épouse, la secrétaire, le désir, la musique et, finalement, l’enfant confié à Henri Marre occupent une place aussi singulière dans son parcours. Après avoir vu comment un homme peut progressivement habiter le On, il faut donc regarder ce qui, dans sa propre existence, continue à rendre ce monde inhabitable sans reste. C’est dans cet écart que pourra apparaître, non pas une authenticité déjà conquise, mais le désir encore obscur d’une autre manière d’être au monde
Ce qui ne se laisse pas administrer, le féminin, le désir et l’enfant
Si Henri Marre apprend progressivement à habiter Vichy, il ne coïncide pourtant jamais entièrement avec le monde qu’il s’efforce d’habiter. Quelque chose résiste. Non pas seulement sous la forme explicite du désaccord professionnel qui l’a conduit à refuser la note contre son Commissaire, mais dans une région plus intime de son existence, faite de désirs, d’attachements, de rencontres et d’affects. Comme si l’homme qui cherche consciemment à ordonner le monde était simultanément attiré par ce qui échappe à cet ordre. Le film confie largement cette fonction de décalage à ses personnages féminins.
Il faut immédiatement préciser ce que cette proposition ne signifie pas. Il ne s’agit pas d’opposer un masculin rationnel, administratif et aliéné à un féminin qui serait spontanément libre, authentique ou moralement supérieur. Ce serait essentialiser les personnages féminins et réduire leur singularité à une fonction symbolique. Il s’agit plutôt de constater que, dans l’économie du film, plusieurs femmes introduisent autour de Henri Marre une forme analogue de dissonance. Elles ne se tiennent pas exactement là où son système de classement devrait les placer. Elles font apparaître des manières d’être qui ne coïncident pas avec l’univers de l’efficacité, du rang, de la carrière et de la conformité sociale à partir duquel il organise consciemment son existence.
Son épouse en fournit une première manifestation. Cultivée, bourgeoise, elle appartient apparemment à un monde social bien plus fortunée que lui. Son regard sur les puissants introduit une distance dont Henri Marre paraît singulièrement dépourvu. Là où il regarde vers le haut et cherche la reconnaissance de ceux qui occupent les positions auxquelles il aspire, elle porte sur eux un jugement autrement plus irrévérencieux. On pourrait entendre ici, en arrière-plan, quelque chose d’une critique, voire d’une moquerie du salaud sartrien, ce gros plein d’être qui se confond avec sa position, se donne la consistance de son statut et transforme une situation contingente en qualité d’être. Le puissant finit par croire qu’il est ce que sa place lui permet momentanément d’être. Cette irrévérence trouve une expression inattendue lorsque l’épouse de Henri Marre danse, dans une complicité manifeste, avec la femme qui accompagne le préfet, sur les rythmes de Popcorn. L’anachronisme de cette musique, étrangère à l’époque représentée, redouble le décalage. Tandis que les hommes semblent prisonniers de la gravité de leurs fonctions et des hiérarchies qui les ordonnent, les deux femmes font apparaître, par le jeu et le mouvement, une autre manière d’être ensemble. Henri Marre n’est certes pas réductible à la figure du salaud sartrien, mais il demeure fasciné par ceux qui occupent les positions dont il attend la reconnaissance. Son épouse introduit une possibilité différente. Face au préfet, regarder le pouvoir sans adopter le regard que le pouvoir porte sur lui-même. Cette distance est déjà une brèche dans le On. Avec Mathilde, sa secrétaire, l’altérité prend une autre forme. Son recrutement est presque une petite énigme au regard des principes que Henri Marre revendique. L’homme de la méthode et de l’efficacité fait passer un test destiné précisément à objectiver les compétences. Or celle qu’il choisit ne s’y montre pas particulièrement performante. Quelque chose d’autre intervient dans son choix. Une manière d’être, une présence, une spontanéité peut-être, quelque chose en tout cas que le dispositif d’évaluation n’avait pas su mesurer. Il la qualifie « d’être carte sur table » ! Rien que ça, en pleine période de collaboration où cacher ses intentions est de mise. Le geste est d’autant plus intéressant qu’il ne constitue pas un reniement conscient de la rationalisation. Henri Marre ne prononce pas un discours contre les tests. Il ne découvre pas soudain les méfaits de la mesure. Il choisit simplement une personne que la mesure ne désignait pas nécessairement. La scène pourrait presque être regardée comme une minuscule expérience ergologique. Le dispositif prétend objectiver une compétence à partir de critères préalablement définis mais la situation réelle fait pourtant apparaître autre chose. Henri Marre actualise ce que signifie ici recruter une secrétaire et personnalise son choix à partir de critères qui excèdent ceux que l’outil avait rendus visibles. Le réel de la rencontre déborde le dispositif qui devait permettre de le classer. La contradiction est remarquable car Henri Marre croit aux instruments de classement, mais son propre désir ne leur obéit pas complètement. Il faudrait peut-être prendre au sérieux cette contradiction plutôt que chercher à la résoudre.
C’est ici que la notion jungienne d’anima peut constituer une hypothèse de lecture féconde, à condition de ne pas en faire une explication psychologique définitive du personnage ni, évidemment, de l’attribuer comme l’intention du réalisateur Emmanuel Marre. Chez Jung, l’anima désigne notamment la figure du féminin dans la psyché masculine, et peut apparaître comme médiation avec des dimensions de soi que la personnalité consciente ne reconnaît pas ou reconnaît mal. Or la personnalité consciente de Henri Marre semble fortement organisée autour d’un ensemble de valeurs cohérentes, que nous avons déjà soulignées, portant autour de l’ordre. Mais les femmes vers lesquelles il se tourne ou auxquelles il s’attache semblent précisément porter des qualités qui déstabilisent cet agencement par leur spontanéité, leur indépendance de jugement, leur disponibilité à la rencontre, ou encore leur indifférence relative aux classements établis. On pourrait alors faire l’hypothèse que Henri Marre désire ce que son personnage social ne sait pas penser. L’anima ne désignerait pas ici les femmes elles-mêmes. Elle permettrait plutôt de penser la fonction psychique que leur altérité vient exercer auprès de lui. Elles mettent Henri Marre en rapport avec une part de l’existence que son identité consciente de fonctionnaire efficace, patriote et ambitieux laisse difficilement apparaître. D’où une contradiction qui traverse silencieusement le film en montrant que Henri Marre classe le monde qu’il administre, mais qu’il désire ce qui échappe au classement.
La secrétaire radicalise cette contradiction par sa propre trajectoire. Elle noue une relation avec un homme juif. Là encore, le film fait entrer en collision deux régimes de rapport au monde. L’administration doit réduire les incertitudes, notamment par la catégorisation. Elle ne peut, en effet, fonctionner sans catégories, par exemple, administré, étranger, fonctionnaire, dossier, situation, statut. Mais sous Vichy certaines catégories administratives acquièrent une signification politique et bientôt persécutrice d’une tout autre nature. Celle de Juif cesse d’être seulement un mot décrivant une appartenance pour devenir une catégorie à laquelle l’appareil d’État attache des conséquences. Or le désir procède tout autrement. Là où l’administration rencontre un Juif, la secrétaire rencontre un homme. La proposition ne doit pas être naïvement opposée à toute catégorisation, aucune société ne peut évidemment se passer de catégories juridiques et administratives. Elle permet plutôt de faire apparaître ce que toute catégorie, entendue comme critère, risque de perdre lorsqu’elle prétend épuiser celui auquel elle s’applique. La singularité d’une personne ne se réduit jamais entièrement au statut sous lequel une institution la connaît. Le désir devient ainsi, dans le film, une puissance de décatégorisation, ou encore de néantisation dirait Sartre. Il ne réfute pas théoriquement la catégorie. Il la traverse. Et c’est peut-être là que l’authenticité, seulement entrevue dans la partie précédente, commence à prendre une consistance plus sensible. Être authentique ne signifierait pas découvrir derrière les conventions sociales un moi originel enfin pur. Il s’agirait davantage de retrouver la capacité d’être affecté par la singularité d’une situation ou d’une personne avant que le On n’en ait entièrement fixé la signification. La rencontre peut alors défaire, au moins momentanément, l’évidence de la catégorie.
La musique joue dans le film une fonction comparable. Popcorn, surgissant dans l’univers préfectoral, introduit une dissonance presque incongrue. La musique ne formule aucun contre-programme politique. Elle ne réfute rien. Elle dérègle. Elle fait entrer dans l’espace ordonné de la fonction, du protocole et de la représentation une temporalité qui semble venir d’ailleurs. Cette irruption est d’autant plus intéressante qu’elle répond, par contraste, à l’usage de Live Is Life évoqué précédemment. Les deux morceaux peuvent être entendus comme deux manières très différentes pour la musique de travailler le collectif et le sujet. Avec Live Is Life, le rythme pouvait faire éprouver la puissance jubilatoire de l’adhésion, la possibilité d’être porté par un nous. Avec Popcorn, quelque chose semble au contraire se décaler. Une étrangeté s’introduit dans l’ordre du monde représenté. La musique révèle ainsi que l’existence ne se réduit pas aux significations que l’institution lui assigne. Quelque chose joue, désire, s’attache, se souvient, rit ou se laisse surprendre pendant que l’administration administre. Ce déplacement permet peut-être de préciser ce que nous cherchions sous le nom d’authenticité. Chez Heidegger, l’authenticité n’est jamais l’abolition de l’être-avec ni une sortie définitive du On. Nous ne cessons pas de partager un monde avec les autres. La possibilité propre consiste plutôt à ne pas se laisser entièrement dispenser par le On d’avoir à répondre de ses possibilités. Les personnages féminins du film semblent précisément introduire autour de Henri Marre des expériences dans lesquelles les possibilités ne sont plus entièrement prédonnées. Son épouse regarde autrement ceux qu’il admire. Sa secrétaire vaut autrement que ce que son test avait mesuré. Elle aime un homme autrement que la catégorie à laquelle l’État le rapporte et que Henri Marre lui-même le protège en cachant son statut. La musique fait entendre autre chose que le sérieux des fonctions. A chaque fois, quelque chose excède la place assignée. Ce déplacement permet également de revenir au corpus ergologique. La personnalisation de la norme ne procède pas d’un système de valeurs abstrait que le sujet posséderait une fois pour toutes. Nous nous transformons aussi au contact des situations, des personnes et des expériences qui nous affectent. Ce que nous sommes capables de faire d’une norme dépend de ce à quoi nous avons appris à tenir. L’usage de soi par soi possède ainsi une histoire. Et c’est pourquoi les attachements de Henri Marre importent politiquement. Ils introduisent dans son système de valeurs des éléments qui ne se laissent pas aisément ordonner par les catégories de l’efficacité et de l’appartenance. Ils ne suffisent certes pas à faire de lui un autre homme. Mais ils maintiennent ouvert en lui un espace de non-coïncidence avec le personnage social qu’il cherche à devenir. Cette distinction permet peut-être d’opposer plus nettement deux verbes qui parcourent silencieusement le film, à savoir adhérer et s’attacher.
L’adhésion porte vers une totalité, un ordre, une doctrine, un chef, un collectif auquel on souhaite appartenir. Elle peut conduire le sujet à vouloir coïncider avec ce qui le dépasse. L’attachement, par contre, procède autrement. Il se noue avec des êtres singuliers. Il ne demande pas nécessairement que ceux auxquels nous tenons correspondent à ce que nous pensions devoir vouloir. Il nous expose au contraire à être déplacés par eux. Henri Marre adhère au Maréchal mais il s’attache à des êtres qui ne correspondent pas entièrement au monde du Maréchal. Cette contradiction ne constitue pas encore une délivrance. Elle constitue une faille.
Le film la porte à son point le plus concret dans sa dernière séquence, lorsqu’une femme confie un enfant à Henri Marre. Le geste est d’une simplicité presque déroutante. Après les réunions, les organigrammes, les méthodes, les classifications et les jeux de pouvoir, voici un enfant qu’il faut tenir. L’enfant constitue peut-être la figure la plus radicale de ce qui ne se laisse pas administrer, non parce qu’un enfant serait extérieur à toute institution, mais parce que la relation qu’il impose ne peut se réduire à une catégorie ou à une fonction. Il est dépendance, vulnérabilité, imprévisibilité, présence singulière. Il appelle moins une procédure qu’une attention. L’homme qui voulait contribuer à administrer un pays se retrouve ainsi chargé de prendre soin d’un être, de le sauver. Sa mère n’ayant pas la somme suffisante pour l’accompagner dans son passage à l’étranger. Le contraste serait presque trop parfait s’il ne se doublait d’une cruauté supplémentaire car au moment même où cet enfant lui est confié par sa mère, la trajectoire de Henri Marre l’éloigne de ses propres enfants. Celui qui cherchait sa place dans l’Histoire découvre le prix de ce qu’il a progressivement cessé d’habiter en renonçant à l’attachement de ses plus proches. Le mot habiter prend alors un autre sens. Habiter ne consiste plus seulement à savoir évoluer dans un monde, en comprendre les codes et y trouver sa place. On peut parfaitement apprendre à habiter Vichy en ce premier sens et devenir simultanément étranger à ce qui faisait demeure. Henri Marre a voulu habiter, quant à lui, le monde du pouvoir et il finit par perdre sa maison. L’enfant introduit alors une dernière dimension qui est celle de la transmission. La question du salut change dès lors profondément de sens. Il ne peut plus se mesurer seulement à la capacité de restaurer l’ordre, de redresser une administration ou d’accroître l’efficacité d’un État. Il engage aussi la manière dont nous répondons de l’existence singulière de ceux que nos décisions affectent. L’enfant que tient Henri Marre ne prononce aucun jugement sur lui. Sa présence suffit à rappeler qu’au-delà des catégories politiques et administratives subsiste toujours quelqu’un dont l’existence excède ce que nous avons décidé qu’il représentait. Peut-être est-ce à cet endroit que l’authenticité cesse d’être seulement une catégorie heideggérienne pour devenir une question éthique, non plus seulement reprendre à mon compte mes propres possibilités, mais reconnaître à quoi et à qui je tiens suffisamment pour que ces possibilités ne soient pas entièrement déterminées par le monde auquel je cherche à appartenir.
Le film nous conduit ainsi de l’adhésion vers l’attachement, de la reconnaissance vers la relation, de la catégorie vers la singularité, de l’administration vers le soin. Et pourtant, une difficulté demeure. Henri Marre ne découvre ces limites qu’au terme d’une trajectoire dans laquelle il a longtemps pu agir, choisir et espérer réussir. Il a disposé de marges de manœuvre, connu l’adhésion et la désillusion, rencontré des êtres capables de déplacer ses évidences. Que reste-t-il alors à celui auquel toute possibilité d’agir publiquement a été retirée ? C’est précisément ici qu’un autre film peut servir de contrechamp. Pendant que Henri Marre, libre de ses mouvements, cherche à habiter Vichy jusqu’à s’y perdre, un autre homme est enfermé par Vichy précisément parce qu’il refuse le monde que celui-ci veut imposer. Jean Zay !
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