En déplacement à Marseille, le président de la République a pour la énième fois fait porter aux réseaux sociaux la responsabilité de l’ébullition que le pays connaît depuis deux semaines. C’est une habitude présidentielle que de pointer du doigt les plateformes, surdéterminant leur rôle comme pour s’absoudre de toute implication dans le désordre qui s’est installé. Le récit a son théoricien depuis des années. Giuliano Empoli qui dans un ouvrage totémique « Les ingénieurs du chaos » a fait des potentialités numériques la forge des populismes. Le livre est séduisant, la thèse confortable, le talent de l’auteur indéniable. Mais loin d’expliciter en profondeur les raisons de nos crises démocratiques, le travail d’Empoli offre d’abord un viatique pour des gouvernants qui ont échoué à comprendre leurs peuples et à agir en conséquence pour résoudre les problèmes bien réels, et non virtuels, de ces derniers. À la manière du proverbe chinois les contempteurs des réseaux sociaux « regardent le doigt » quand la sagesse populaire « montre la lune ». À l’épreuve de la défiance et de cette « compétence morale du peuple » dont parlait le grand sociologue Raymond Boudon, la tentation d’en déduire qu’elle trouverait son origine dans les réseaux est désormais pavlovienne chez des gouvernants ayant souvent perdu le contact avec la réalité de ce que vivent leurs concitoyens. Non pas que la sphère numérique soit exempte de maux, mais elle est un révélateur d’un réel non traité, voire nié souvent par le pouvoir d’une part et il se pourrait qu’elle soit d’autre part un amortisseur cathartique de mécontentements qui sans ce levier prendraient des formes encore plus éruptives. La moindre des contradictions au demeurant est que pourfendant les espaces numériques, les dirigeants qui voudraient les contrôler toujours plus en sont des utilisateurs quotidiens avec leurs propres influenceurs qui n’hésitent pas à ferrailler non sans utiliser les méthodes brutales qu’ils dénoncent par ailleurs chez leurs contradicteurs et autres opposants. La tartufferie ne saurait tenir lieu de morale, encore moins d’éthique. La communication propagandiste est l’antithèse de l’action. Si « la démocratie est abîmée » pour reprendre le mot d’Emmanuel Macron au sujet des réseaux ce n’est pas tant par ces derniers qui ne sont en fin de compte qu’un tensiomètre, mais par un triangle maudit qui va de l’impuissance du pouvoir à la confiscation de la souveraineté en passant par une parole publique dégradée sans autre visée que celle de substituer au vrai la propagande. La ruse des réseaux est de débusquer le narratif idéologique pour le confronter à ses contradictions et à ses manquements. Si la démocratie est en crise ce n’est pas en raison du trop-plein de viralité, mais parce que dévitalisée par ses gouvernants elle tend à en être réduite à un théâtre d’ombres sans action et surtout sans résultat.
Arnaud Benedetti
Fondateur et directeur de La Nouvelle Revue Politique, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne Université et essayiste. Spécialiste de la communication politique, il analyse les transformations du pouvoir, du débat public et de la vie politique française.
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