Mais que cherche donc Alger à Niamey : sécurisation du régime putschiste ? Sécurité du pays face au terrorisme djihadiste ? L’autorisation accordée ce dimanche par le Parlement algérien d’envoyer des unités militaires au Niger pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.
C’est une nouvelle séquence dans les relations bilatérales entre Alger et Niamey. Niamey est la capitale par laquelle le pouvoir algérien a repris pied au Sahel, un an avant sa spectaculaire réconciliation avec Bamako. Le régime militaire du président Tiani pourrait désormais offrir à l’Algérie un pied à terre pour un futur contingent. Au-delà du renforcement de la coopération sécuritaire, cette décision pose une question majeure : l’Algérie entend-elle contribuer à la sécurité du territoire nigérien ou s’installer progressivement comme un acteur militaire incontournable dans les équilibres politiques du pays ?
La base de Madama, dans le nord du Niger, pourrait accueillir le futur contingent algérien. Cette hypothèse n’a pas été officiellement confirmée. Le symbole serait d’évidence puissant. Ce site avait été occupé par les forces françaises dans le cadre de l’opération Barkhane jusqu’en 2023. Situé à proximité de la frontière libyenne, il présente un intérêt stratégique indéniable pour la surveillance des mouvements transfrontaliers et des circuits de trafics qui alimentent l’instabilité sahélienne.
Alger dispose de raisons objectives de s’intéresser à cette zone : sécurisation de sa frontière méridionale, lutte contre les groupes armés, protection de ses intérêts économiques et volonté de peser davantage sur les évolutions du Sahel. Pour l’Algérie, un effondrement de l’appareil étatique nigérien représenterait un risque direct pour sa propre sécurité. Cette préoccupation peut expliquer le rapprochement militaire entre les deux pays.
L’énergie constitue un autre facteur déterminant. Le projet de gazoduc transsaharien destiné à relier le Nigeria à l’Algérie en traversant le Niger représente une perspective économique importante pour les trois pays concernés. La sécurité est un préalable à la construction et à l’exploitation d’une infrastructure de cette ampleur.
Reste que la frontière entre l’assistance à un État et la protection d’un régime est toujours ténue. Lors de la mutinerie du 28 au 29 août, le régime vacille et l’Algérie, déjà, affiche son soutien.
Les tensions internes affichées à la fin de l’été démontrent que la stabilité du pouvoir nigérien ne dépend pas uniquement des menaces extérieures. La cohésion des forces armées, les rapports entre les différentes composantes de l’appareil sécuritaire et l’acceptation populaire du régime apparaissent désormais d’une extrême fragilité. La stratégie d’intervention algérienne pourrait exposer le président Tebboune aux conséquences d’une crise dont les ressorts dépassent largement les seules questions militaires.
Le sort de Mohamed Bazoum est au cœur des contradictions de cette nouvelle configuration. Au début de la crise, Alger défendait publiquement une solution politique et le rétablissement du président élu. Son rapprochement avec les autorités militaires nigériennes témoigne d’une évolution de ses priorités et pose une évidente question de cohérence : peut-on défendre le respect de la Constitution lorsqu’un pouvoir est renversé puis privilégier la coopération avec les autorités issues de ce renversement, sans s’impliquer dans les conditions d’un retour à la légitimité institutionnelle ?
L’implication algérienne gagnerait en pertinence si elle s’accompagnait d’une démarche favorisant le retour à un ordre constitutionnel qui passe forcément par la libération du président Mohamed Bazoum.
La question est d’autant plus fondée que cette intervention militaire aux contours encore flous n’a pas été validée à Niamey selon les règles instaurées par le régime militaire lui-même. Côté algérien, le parlement a donné son accord. Côté nigérien, des règles sont allégrement bafouées, contrairement aux pratiques des années Bazoum.
En 2022, alors que le Niger acceptait le redéploiement des forces françaises de l’opération Barkhane après leur départ du Mali, le président Bazoum avait naturellement porté la question devant l’Assemblée nationale. Un débat parlementaire avait eu lieu en avril et le dispositif approuvé. Les modalités de la coopération prévoyaient notamment que les opérations françaises soient conduites dans le cadre défini par les autorités militaires nigériennes, sans opérations unilatérales françaises.
Cette démarche ne faisait pas disparaître les controverses sur la présence militaire étrangère. Elle exposait même le président aux critiques d’une partie de l’opinion publique, opposée à l’influence française. Mais elle présentait un double mérite : la question était discutée dans le cadre des institutions élues et le pouvoir assumait publiquement la responsabilité politique de son choix.
La Charte de la refondation du Niger prévoit désormais que la présence temporaire ou permanente de forces étrangères soit autorisée par le chef de l’État après consultation préalable du peuple souverain par référendum. Le même texte prévoit une exception en cas d’urgence avérée : une autorisation par décret peut alors être accordée après avis du Conseil consultatif de la refondation, pour une durée limitée au temps nécessaire à la stabilisation de la situation. Or, aucun référendum n’a été organisé et aucune procédure d’urgence formellement mise en œuvre pour le projet de déploiement algérien.
Démonstration est à nouveau faite : le remplacement d’un partenaire étranger par un autre ne constitue pas une conquête de souveraineté. La souveraineté d’un pays ne consiste pas seulement à choisir la nationalité des soldats étrangers qui entrent sur son territoire. Elle suppose que les citoyens puissent connaître les termes de l’accord, comprendre les responsabilités confiées aux forces étrangères et disposer des mécanismes prévus pour en autoriser la présence. Elle est en réalité indissociable de l’état de droit.
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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