Le 30 août, l’Algérie avait envoyé au Niger quatre avions de chasse Sukoï qui, après avoir survolé la ville, avaient atterri à l’aéroport de Niamey. La nouvelle n’avait alors intéressé que quelques connaisseurs de la politique algérienne, mais elle était révélatrice de changements dans la ligne diplomatique algérienne.

Il y avait en effet plusieurs messages importants derrière ce survol.

Premier changement, cette « intervention » militaire « à la demande des autorités nigériennes » survenait immédiatement après une tentative de coup d’Etat au Niger : en clair, Alger soutient le régime militaire nigérien dirigé par le général Tiani et issu d’un coup d’Etat militaire. Le message était clair : Alger se tient aux côtés de la junte militaire alors même que les autorités algériennes avaient condamné le coup de force de juillet 2023 contre le Président Bazoum. D’ailleurs, Tebboune et son homologue nigérien avaient échangé par téléphone un peu avant cette intervention selon un communiqué officiel algérien.

Deuxième changement, la relation entre Alger et les pays du Sahel, indépendamment du cas nigérien. Il y a quelques mois, Alger était en quasi guerre ouverte avec les trois pays du Sahel, membres de l’AES (Alliance des Etats du Sahel), Mali, Burkina-Faso, Niger.

Depuis les coups d’Etat de 2021 qui ont chassé la France du Mali, du Niger et du Burkina-Faso, l’Algérie était en froid – c’est un euphémisme- avec les juntes qui avaient pourtant expulsé la France et Barkhane de la région. Avec le Mali, la relation bilatérale avait été particulièrement tendue. Pourtant ce pays constituait et est toujours la « profondeur stratégique » de l’Algérie. Bouteflika était surnommé « Bouteflika le Malien » en raison de ses liens avec ce pays ; plusieurs personnalités politiques algériennes, dont l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia, avaient été ambassadeurs à Bamako. C’est dire l’importance du Mali aux yeux d’Alger. Mais les coups d’Etat successifs, le jeu du Maroc, la présence de Wagner et des Russes au Mali, les troubles dans le Nord du Mali fragilisaient l’immense frontière (1376 kms) sud de l’Algérie avec ce pays. Les représentants des deux pays s’étaient injurié à la tribune de l’ONU il y a quelques mois, le ministre malien allant jusqu’à traiter son homologue algérien « d’énergumène ». En avril 2025, un drone malien avait été abattu par l’armée algérienne : cette mesure avait conduit les trois pays de l’AES à rappeler leurs ambassadeurs à Alger. C’était donc un quasi conflit entre l’Algérie et ses voisins.

Mais tout a changé depuis le début 2026 : le Chef de la junte nigérienne avait été le premier à faire le voyage à Alger en février, suivi, le 24 août, par le Premier ministre malien, alors même que l’Algérie était considérée comme « le parrain du terrorisme sahélien ». Il y a donc une reprise progressive de la relation avec les Etats du Sahel et peut-être, un changement dans la doctrine diplomatique algérienne.

C’est le troisième changement, non-dit, celui de la nouvelle posture diplomatique et militaire algérienne. L’Algérie, rappelons le, n’a jamais participé à des « opérations de maintien de la paix » à l’étranger sous l’égide de l’ONU. Elle s’est toujours traditionnellement interdit d’envoyer des troupes à l’étranger, en raison d’une doctrine diplomatique « non interventionniste ». Elle n’avait jamais, hormis durant la guerre du Kippour et dans le cadre d’une coalition militaire, envoyé son aviation hors des frontières. Mais le changement de la Constitution algérienne, en 2020, décidée par le Président Tebboune, permet désormais, sous certaines conditions, l’envoi d’unités armées algériennes à l’étranger après approbation (théorique) du Parlement. Alger doit aussi impérativement sécuriser sa frontière sud, celle avec le Mali comme celle avec le Niger (longue de 956 kms). Il y va de la sécurité du pays alors même que les trafics d’hommes, d’armes et de drogues fragilisent les régions du sud algérien. Traditionnellement, l’Algérie se reposait sur ses réseaux d’influence plus discrets, la diplomatie et les services de renseignement ; aujourd’hui, elle va plus loin et affirme, dans un contexte marqué par la disparition de l’influence française, sa volonté d’intervenir, si nécessaire militairement. Les manœuvres militaires, l’acquisition d’armements sophistiqués, l’augmentation du budget militaire (25 mds $), la compétition avec le Maroc sont là pour témoigner de l’inflexion ou du changement de doctrine stratégique de l’Algérie. Cette inflexion répond non seulement à des impératifs pratiques, comme la protection de ses frontières, mais également à une volonté de reprendre la main dans la politique régionale et de s’affirmer comme une puissance africaine s’appuyant sur un « arrière pays » qu’elle veut contrôler. Là où la diplomatie de Bouteflika était toute de discrétion – il est vrai dans un contexte différent- la ligne de Tebboune Chengriha est davantage offensive et visible.

Enfin, le dernier message est probablement adressé au Maroc. Ce dernier étant très actif dans la région, la relation compliquée entre l’Algérie et le Maroc se déplace des côtes méditerranéennes vers le désert sahélien. En affichant son soutien aux juntes militaires, l’Algérie cherche à « marquer son territoire » face au Maroc. Le Maroc commençait à s’imposer comme intermédiaire sécuritaire et de renseignement au Sahel, dans une zone que l’Algérie considère traditionnellement comme son arrière-cour.

Aujourd’hui, les choses sont clarifiées avec le vote par les deux chambres du Parlement algérien de l’autorisation d’envoyer une unité de l’armée algérienne au Niger. Il y a dans ce déploiement de troupes des messages adressés au Maroc, à la France, aux EAU.

Les troupes algériennes, ultime symbole, s’installeront dans les bases délaissées par Barkhane et la France il y a quatre ans ! Un message discret mais visible, pour Paris. Cet envoi de troupes intervient également après la rupture des relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis le 10 septembre. Alger soupçonne en effet Abu Dhabi d’être derrière les tentatives de coup d’état au Niger et de tenter, avec des moyens considérables, d’encercler l’Algérie. Si l’on ajoute la connivence ou l’alliance objective entre Abu Dhabi et Rabat, tous deux signataires des Accords d’Abraham, il y a là les ingrédients d’un changement stratégique et militaire majeur.


Xavier Driencourt

Ancien ambassadeur en Algérie, à deux reprises, Xavier Driencourt a également été ambassadeur de France en Malaisie, conseiller au cabinet d'Alain Juppé et directeur général de l'administration au Quai d'Orsay, enfin chef de l'inspection générale des affaires étrangères.

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Ancien ambassadeur en Algérie, à deux reprises, Xavier Driencourt a également été ambassadeur de France en Malaisie, conseiller au cabinet d'Alain Juppé et directeur général de l'administration au Quai d'Orsay, enfin chef de l'inspection générale des affaires étrangères.

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