Après une campagne électrique soulignant les contradictions profondes d’un pays continent, la gauche conserve le pouvoir. Si Flávio Bolsonaro conteste la régularité du scrutin, il a peu de chances de le voir annuler. Sa défaite s’est plus jouée entre les deux tours que dans les deux heures supplémentaires du vote.

Par Antoine Colonna, journaliste et consultant international

Toute l’Amérique latine adore les Telenovelas, ces feuilletons sans fin et riches en rebondissements. Ce 25 octobre, la politique brésilienne semblait avoir été réécrite par un scénariste particulièrement doué.

Premier épisode, Lula voit le vote lui échapper. Il apparait les larmes aux yeux à la télévision. Les bus qui devaient transporter ses électeurs à São Paulo et Salvador, deux villes où le président sortant bénéficie généralement d’un soutien plus important, ont rencontré des problèmes. Flávio Bolsonaro lui emboîte le pas, arguant les fortes pluies qui ont frappé le sud du Brésil, une région où il était favori. Les deux demandent que les bureaux de vote soient ouverts plus longtemps.

Deuxième épisode, dans une nuit pleine de surprises, les courbes se croisent, d’abord Bolsonaro arrive en tête, puis Luis Ignazio Lula da Silva le rattrape.

La Cour électorale brésilienne annonce que Lula, qui fêtera bientôt ses 81 ans, a obtenu une avance de près de 4,4 millions de voix sur son adversaire Flávio Bolsonaro, s’établissant à 51,8 %. C’est la première fois depuis la fin du régime militaire en 1985 qu’un candidat arrivé second au premier tour l’emporte contre son adversaire.

Troisième épisode, Flávio Bolsonaro conteste la régularité du scrutin et dénonce le chaos dans lequel l’élection s’est terminée. Des bureaux de vote rouvraient alors que d’autres non et personne ne savait très bien lesquels. Il dénonce le fait que le juge ayant autorisé ces deux heures supplémentaires de vote soit Cristiano Zanin. Nommé par Lula à la Cour Suprême, il fut également son avocat personnel.

Un entre-deux tours atypique

Quoiqu’il en soit, ces péripéties de dernière minute ne changent pas la séquence de l’entre deux tours où deux visions du Brésil se sont opposées, sous-tendues par deux méthodes également très différentes.

Les deux visions sont assez connues. On y ajoutera quelques considérations qui dépassent leur polarisation gauche-droite. La modernité de Flávio Bolsonaro, son évangélisme dans un pays encore majoritairement catholique et son alignement supposé vers l’Amérique de Trump ont créé cet effet paradoxal. Si cet ADN lui a permis d’aller jusqu’aux portes de la victoire, il a aussi fait douter beaucoup de Brésiliens. Pis encore, beaucoup ont été effrayés du soutien donné par Javier Milei, adapte des thérapies de choc libérales. Un futur inquiétant pour beaucoup d’électeurs, pas forcément de gauche, qui ont finalement décidé de ne pas suivre la tendance continentale.

On a vu les accusations réciproques de corruption et la guerre sur les réseaux sociaux. Lula a accusé Meta, maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp, d’« ingérence » algorithmique. Flávio Bolsonaro dénonce lui un « abus de pouvoir » du président, qui aurait diffusé ses contenus sur WhatsApp. Les deux camps ont saisi le Tribunal supérieur électoral (TSE) pour demander la disqualification de l’autre.

Le débat final entre les deux hommes aura lui aussi eu son côté telenovelas avec ses tirades dramatiques. Lula, arpentant le plateau de télévision comme un tigre blessé apostrophant son rival : « Tu crois que tu as déjà gagné l’élection ? le 25, prépare-toi, tu va perdre ton immunité, tu vas avoir des problèmes ». Bolsonaro répondant le plus souvent par l’ironie, adoptant les codes de Trump dans son débat contre Hilary Clinton. A la fin, Lula termine rouge à son pupitre buvant un grand verre d’eau. Victoire pour Bolsonaro ? Oui sur le fond et la forme, mais pas sur l’émotion. La majorité des téléspectateurs n’a pas aimé le spectacle d’un vieillard acculé par le jeune sénateur.

Pour 4 millions d’électeurs de plus

Reste encore à savoir où donc Lula a-t-il été cherché les 4,4 millions d’électeurs qui lui ont permis de se maintenir ? La réalité est que dans un pays aux problèmes sociaux considérables et à la violence hors de contrôle (41 000 homicides par an et une femme tuée toute les six heures), il a fallu sortir le chéquier pour convaincre. Ainsi, Lula a multiplié les mesures ciblant la classe moyenne et les petits entrepreneurs : gratuité des transports le week-end et les jours fériés, effacement de 12,6 milliards de réais de dettes contractées par des micro-entrepreneurs. Mieux encore, Lula a aussi réduit la durée légale de travail de 44 à 40 heures et consacré deux jours de repos hebdomadaire. Il a aussi fini par interdire les paris en ligne qui représentent 12 milliards de réais par an, rapportant 1,5 en impôts, mais qui étaient la cause d’un surendettement catastrophique d’une part inquiétante de la population.

Ainsi Lula, quitte à creuser les déficits, a sorti le grand jeu pour l’emporter, alors que les barrons de la droite, confiants de leur victoire dans les autres scrutins fédéraux se sont laissés aller. Le camp Bolsonaro n’a pas non plus fait l’effort de travailler avec les autres courants de droite battus au premier tour. C’est l’une des clés de la victoire de la gauche pourtant plus faible que jamais dans le pays.

Dernier paradoxe, si le camp Bolsonaro a gagné la guerre numérique, le PT (Parti de travailleurs) a joué à l’ancienne, mobilisant tous ses réseaux et son clientélisme autour d’un Lula qui n’a pas de smartphone.

Une victoire pour les non-alignés

Au plan international, sa victoire signifie que la plus grande économie d’Amérique latine et 10e mondiale, avec un PIB de 2,6 millards de dollars, par an continuera de s’opposer aux Etats-Unis, malgré la pression exercée par la hausse des droits de douane. S’adressant à ses partisans, dont des milliers se sont rassemblés le long de l’artère principale de São Paulo ou sur la place Cinelândia de Rio de Janeiro, Lula a exprimé sa gratitude. Il a également réaffirmé son engagement en faveur de la souveraineté du Brésil. « Soit la patrie reste libre, soit nous mourrons pour le Brésil. Ce pays n’acceptera pas d’être une arrière-cour».

Trump a d’ailleurs été bien inspiré de ne pas s’en prendre ouvertement à Lula, tant le Brésil malgré ses problèmes reste un acteur puissant. Il est notamment riche en terre rares et central pour les BRICS, héritiers des pays non-alignés dont le Brésil fut un pionnier.

Pourtant, si la victoire de Lula est claire, elle est l’arbre qui cache une autre forêt amazonienne. La droite a gagné la majorité absolue dans les deux chambres ce qui rendra son 4e mandat particulièrement difficile.

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