Prologue: un narratif à trois personnages
La course à la présidentielle a commencé et, avec elle, une liste de prétendants dont l’identité politique repose sur la tripartition usitée entre une gauche, un centre, et une droite. De quoi sont-ils le nom, exactement? Bien en peine pour s’identifier clairement, des acteurs de la scène politique française jouent à “faire peuple” entre baraque à frites et bistrots. Il existe malgré tout des marques-repères au sein du paysage politique français: centre-gauche et centre-droit, d’une part; extrême gauche et extrême droite, d’autre part. Au nom de quoi un parti est-il centriste? En vue de quoi classe-t-on un parti comme “extrémiste”? Le procédé habituel consiste à associer un ensemble de propriétés finies à chacune de ces positions. Ces propriétés sont des “idéologies” ou doctrines politiques, le plus souvent concernées par les thèmes de l’économie ou des relations sociales: socialisme, libéralisme, nationalisme … parmi lesquelles figurent des notions péjoratives à usage rhétorique telles que fascisme, racisme ou antisémitisme, ainsi que les plus récents wokisme ou islamo-gauchisme. La procédure est douteuse, dès lors qu’elle insère les positions politiques dans une catégorie soit incomplète soit polémique. Le PS est-il encore socialiste? Le RN est-il antisémite? Les notions générales d’égalité et de liberté n’aident pas plus à justifier des catégories aussi prégnantes que déconcertantes.
Plutôt que de rechercher le critère de définition idéal, mieux vaut s’inspirer des faits présents et voir ce dont la gauche, le centre et la droite se réclament par rapport aux thèmes actuels de la politique française. Procéder ainsi permettra de mettre à jour leur signification et de comprendre l’enjeu des élections présidentielles de 2027. Or cet enjeu tient à une distinction entre trois façons d’envisager la souveraineté de l’Etat français. Telle est la thèse pragmatique défendue ici: gauche et droite prennent leur sens par rapport au critère essentiellement politique du pouvoir; le centre incarne la stratégie destinée à s’y maintenir, tandis que la droite et la gauche incarnent deux modes de discours visant à y accéder par le concours du programme électoral. Passons en revue les forces en présence.
Les blocs populaires: le récit des oppositions
Le paysage politique français actuel montre l’élargissement d’un grand centre opposé à deux forces contraires: un bloc “de gauche” dominé par LFI, et un bloc “de droite” campé par le RN. Les sondages prévoient un second tour des présidentielles entre deux candidats des “extrêmes”, Jean-Luc Mélenchon “à gauche” et Marine Le Pen (si elle est éligible) “à droite”. Quant au centre, il rassemble un courant intermédiaire et attire à lui des partis traditionnellement classés à gauche et à droite par une sorte d’effet centripète.
Le narratif est le suivant: le centre désigne le “cercle de la raison”, modéré et raisonnable, par opposition à une gauche et une droite repoussées aux “extrêmes” et qui incarnent quant à eux un “bloc populaire” d’inspiration populiste. Or ce bloc populaire contient deux pôles antagonistes, malgré l’espoir d’une coalition des deux groupes durant le premier mouvement des Gilets jaunes. Les élections législatives récentes dans le Land allemand de la Saxe-Anhalt illustrent ce rejet de la politique centriste par une coalition populaire rassemblant un parti “de droite’”, l’AfD, et un parti “de gauche”, BSW.
LFI et RN se ressemblent dans leur rapport au “peuple”: deux partis populistes, au sens où ils dénoncent le système de démocratie représentative des partis médiatisés et réclament tantôt une nouvelle VIe République tantôt un recours au référendum. Mais ils s’opposent malgré tout dans leur vision de ce peuple de France: une nouvelle France côté LFI, où la jeunesse française issue de l’immigration incarne la créolisation de la population et se retrouve notamment dans les récentes manifestations lycéennes parties de la banlieue parisienne; une ancienne France côté RN, avec une population “de souche” souvent rurale et attachée aux traditions françaises ainsi qu’à l’ordre civil. L’expérience des Gilets jaunes, les polémiques autour de l’islamisme en France et l’opposition entre urbanité et ruralité montrent combien ledit “bloc populaire” se revendique du peuple tout en présentant deux visages inconciliables de celui-ci.
Le bloc central: le narratif européen de la majorité
Quant au bloc “central”, il incarne une post-France qui n’est ni nouvelle ni ancienne et tend à être dépassée dans un cadre fédéral où le pouvoir politique échoit à l’Union Européenne. Le fédéralisme prononcé du candidat socialiste Raphaël Glucksmann est l’incarnation chimiquement pure de ce centre européiste, et l’opposition de principe de LFI et du RN est sujette à caution: en quoi s’opposent-il dans les actes à ce que le centre produit, dès lors que ni l’un ni l’autre ne veulent sortir de l’UE? L’écrasante majorité des candidats, européiste, montre combien le centre a gagné les esprits: “l’Europe, c’est la paix et la prospérité”. Tel est le discours auquel une majorité des Français adhère encore et toujours, malgré un sondage récent et une situation économique aussi terne que celle des relations diplomatiques entre Bruxelles et Moscou.
Les nuances du centre concernent en somme la façon dont la France est censée agir au sein de l’UE: comme un État maintenu au sein d’une confédération d’États-nations (c’est le rôle de la “gauche” ou la “droite” du centre); comme une future “euro-région” subordonnée à un gouvernement européen central (c’est l’action de l’”extrême centre”). Or sans le pouvoir de battre monnaie, de contrôler son armée et de décider de sa politique nationale, l’indépendance de l’État français est déjà morte depuis longtemps et celle d’un peuple souverain avec elle.
Épilogue: révolution, ou dévolution?
L’abstentionnisme est le symptôme d’une démocratie Potemkine, où l’État français fait office d’État fédéral appartenant à un super-État invisibilisé et dont le centre des décisions se trouve à Bruxelles. À quoi bon débattre sur des questions économiques (inflation, chômage), sociales (retraite, sécurité), sociétales (droits des minorités, contrôle de l’immigration) ou géopolitiques (conflit en Ukraine, relations avec la Chine et les États-Unis) dès lors qu’aucune décision contraire à la politique de la Commission Européenne n’est possible sans une sanction financière ou judiciaire à la clef?
C’est à ce titre que le bloc populaire mentionné plus haut tient plus du jeu de marionnettes que de la délibération rationnelle. Le RN de CNews et LFI de France Inter s’affichent “contre” la politique d’un grand centre, notamment sur les thèmes clivants de l’économie et de l’immigration. Mais comment y changeront-ils quoi que ce soit, dans le cadre régulé d’une UE où tout changement exige l’accord de la majorité de ses 27 États-membres? Rester dans l’UE produit un mensonge par omission, malgré les apparences procédurales d’un vote d’opposition à l’Assemblée nationale.
L’issue des élections présidentielles laisse entrevoir une alternative entre révolution démocratique et dévolution oligarchique: soit un changement de cap du futur gouvernement, mais à condition de retrouver les leviers du pouvoir véritable dans le cadre d’un État souverain; soit la disparition progressive de l’État français, réduit au rôle de subordonné régional d’un pouvoir financier qui ne dit pas son nom. La distribution des rôles est telle que les jeux semblent d’ores et déjà faits dans les urnes.
La différence nominale entre gauche et droite est avant tout une opposition relative à un pouvoir central. Et si le véritable pouvoir politique consiste à décider par soi-même, la distinction actuelle renvoie avant tout à un choix dramatique face au système de l’UE: y rester (la “droite”), ou en sortir (la “gauche”). Tel est le prix à payer pour une démocratie française digne de ce nom.
Par Fabien SCHANG, Docteur en philosophie. Ses recherches en philosophie de la logique portent en particulier sur la théorie des oppositions et son impact sur la formation des champs lexicaux philosophiques. Il a enseigné en qualité de chercheur post-doctoral en Russie puis au Brésil, et il est actuellement professeur certifié de philosophie dans l’enseignement secondaire.
Auteur de deux ouvrages publiés récemment aux éditions Ovadia: La logique du clivage gauche-droite (Essai de métapolitique); “Gauche”? “Droite”? (ouvrage collectif).
Pour poursuivre la lecture
Thomas Thévenoud – Le pouvoir d’achat, juge de paix de 2027
La Nouvelle Revue Politique
Lettre ouverte aux candidats à la Présidentielle : Et si la prévention devenait aussi une politique économique ?
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Jean-Michel Basalgète – L’attalisme : maladie infantile du macronisme ?
La Nouvelle Revue Politique