Par Francis Moritz, Ancien directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers.

De Jérusalem à Washington, du Golfe à l’Europe, les menaces biologiques et la vulnérabilité des infrastructures vitales bouleversent les doctrines de défense. Entre surveillance, résilience et préemption, jusqu’où les États peuvent-ils aller pour empêcher une catastrophe ?

La guerre biologique évoquait autrefois une image relativement simple : un agent pathogène employé comme arme, des soldats équipés de protections, des populations confinées et des équipes médicales chargées de soigner et de décontaminer.

Cette représentation est devenue insuffisante.

La stratégie de biodéfense présentée par l’armée américaine en septembre 2026 repose sur une conception plus large : permettre aux forces de continuer à combattre dans un environnement biologiquement contesté, quelle que soit l’origine de la contamination.

Une pandémie naturelle, un accident de laboratoire ou une attaque délibérée peuvent provoquer des perturbations comparables. Une cyberattaque contre un système hospitalier ou une infrastructure hydraulique peut encore aggraver leurs conséquences.

Les affrontements récents au Moyen-Orient ont révélé une autre réalité : la destruction ou l’interruption d’installations vitales peut compromettre la sécurité d’un pays sans que son armée soit directement vaincue.

Il ne faut pas confondre ces différentes menaces. Un bombardement contre une usine de dessalement n’est pas une attaque biologique. Mais leurs conséquences peuvent se rejoindre : rupture des approvisionnements, paralysie sanitaire, désorganisation économique et perte de confiance de la population.

C’est précisément cette convergence qui impose de repenser les doctrines de défense.

La leçon militaire du Covid

La pandémie de Covid-19 a constitué un exercice grandeur nature pour les armées.

Bases contaminées, équipages immobilisés, chaînes logistiques interrompues, navires placés en quarantaine : aucun missile n’avait été tiré, mais les capacités opérationnelles furent perturbées.

Les États-Unis en ont tiré une conclusion : une armée moderne peut être affaiblie sans destruction matérielle de ses installations.

La biodéfense ne relève donc plus uniquement des services médicaux. Elle concerne le renseignement, la logistique, la cyberdéfense, les transports, l’énergie et la continuité du commandement.

Le 12 octobre 2026, des responsables de l’armée américaine ont confirmé que la nouvelle stratégie entrait dans sa phase d’application, avec l’intégration progressive des menaces biologiques aux grands exercices militaires.

L’objectif n’est plus seulement de protéger les soldats contre une contamination. Il est de préserver la capacité à combattre malgré une crise biologique, qu’elle soit naturelle, accidentelle ou délibérée.

Protéger les forces implique également de protéger les réseaux civils dont elles dépendent.

Des masques aux capteurs

La défense biologique traditionnelle reposait sur des équipements de protection, des vaccins, des traitements et des procédures de décontamination.

Ces moyens demeurent indispensables, mais interviennent souvent lorsque la menace est déjà présente.

La nouvelle approche cherche à agir plus tôt : détecter une anomalie avant qu’elle ne devienne une épidémie, identifier son origine et préserver les capacités opérationnelles.

Elle suppose des réseaux de surveillance de l’air, de l’eau et des eaux usées, associés aux données sanitaires et environnementales.

Le défi consiste à reconnaître des phénomènes biologiques inhabituels, y compris lorsque l’agent responsable n’a jamais été observé.

La rapidité devient une arme. Mais un signal d’alerte n’est pas encore une preuve d’attaque.

Quand l’intelligence artificielle observe le vivant

L’intelligence artificielle transforme cette surveillance.

Elle permet de rapprocher d’immenses quantités de données : symptômes, séquences génétiques, mortalité animale, consultations médicales, conditions météorologiques et déplacements humains.

Elle peut également accélérer la recherche de traitements, la conception de vaccins et l’identification de nouvelles molécules.

Mais cette technologie possède un versant inquiétant.

Les progrès de l’intelligence artificielle appliquée à la biologie pourraient faciliter certaines étapes de conception d’agents pathogènes dangereux.

Cela ne signifie pas qu’un individu dépourvu de connaissances puisse fabriquer aisément une arme biologique. Les obstacles scientifiques, matériels et techniques demeurent considérables.

En revanche, ces outils peuvent réduire les compétences nécessaires à certaines recherches sensibles et faciliter l’exploitation de connaissances auparavant réservées à des spécialistes.

La même technologie peut donc accélérer la défense et faciliter la menace.

Sommes-nous malades ou sommes-nous attaqués ?

L’attribution constitue probablement le problème stratégique le plus difficile.

Lorsqu’un missile est tiré, son origine peut généralement être recherchée à partir d’une trajectoire, d’une signature radar ou de débris.

Un agent pathogène peut circuler silencieusement pendant plusieurs jours avant d’être identifié.

Même détecté, comment déterminer s’il provient de la nature, d’un accident ou d’une opération hostile ?

Un adversaire pourrait exploiter cette ambiguïté pour entretenir le doute, retarder la décision politique et rendre toute riposte délicate.

Attendre une certitude absolue peut laisser se produire la catastrophe.

Mais agir sur la base d’indices incomplets peut conduire à accuser injustement un État et provoquer une escalade militaire.

La question devient alors fondamentale : quel degré de preuve faut-il exiger avant de considérer qu’un pays est attaqué ?

De la défense passive à la préemption ?

La nouvelle approche américaine vise à intégrer la biodéfense à l’ensemble des opérations militaires.

Chaque commandement doit pouvoir évaluer son environnement biologique, détecter une menace et poursuivre sa mission malgré la contamination.

Cette évolution rapproche la biodéfense de la défense aérienne : surveiller, identifier, protéger et préserver la liberté d’action.

Mais une distinction s’impose : la capacité de combattre malgré une menace biologique ne constitue pas, en elle-même, une doctrine de frappe préemptive.

C’est pourtant à cet endroit que surgit la question la plus sensible.

Si les services de renseignement découvrent qu’un adversaire prépare une attaque biologique, doivent-ils se limiter à renforcer les protections ?

Ou peuvent-ils intervenir avant son déclenchement ?

Les réponses envisageables vont des démarches diplomatiques et des sanctions aux opérations de renseignement, voire, dans une hypothèse extrême, à une intervention militaire.

Une attaque contre un laboratoire comporterait toutefois un risque supplémentaire : provoquer la dispersion de l’agent que l’on cherchait précisément à neutraliser.

Le droit international distingue la prévention d’un danger hypothétique de la légitime défense face à une agression armée. La portée de la légitime défense anticipée demeure elle-même juridiquement controversée.

La prévention protège contre un risque. La préemption suppose une menace suffisamment établie et imminente.

Toute la difficulté réside dans cette frontière.

Israël : lorsque le front intérieur est déjà le front

Pour Israël, cette question n’a rien de théorique.

Sur un territoire limité se concentrent population, infrastructures vitales, installations militaires et centres de décision.

Les attaques de missiles et de drones ont démontré que le front intérieur n’est plus séparé du champ de bataille : il en constitue une partie.

Israël a développé des systèmes d’alerte, des capacités de renseignement et une coordination entre autorités civiles et militaires.

Mais une menace biologique présente une particularité : elle peut ne produire aucun signe immédiatement visible.

Les premières victimes peuvent croire à une infection ordinaire, tandis que les hôpitaux ne découvrent l’anomalie qu’après plusieurs jours.

Israël devrait alors protéger simultanément ses forces, ses villes, ses établissements sanitaires et ses infrastructures essentielles, tout en recherchant l’origine de l’événement.

Le dessalement : la réussite israélienne et ses vulnérabilités

À la fin de l’été 2026, plusieurs grandes installations israéliennes de dessalement ont dû interrompre ou réduire leur fonctionnement à la suite d’une prolifération inhabituelle d’algues et d’une forte turbidité de l’eau de mer.

L’incident a notamment perturbé l’approvisionnement destiné à l’irrigation agricole, sans provoquer d’interruption générale de la distribution domestique.

Des rumeurs ont évoqué une cyberattaque, hypothèse écartée par les autorités.

La Knesset a examiné les conséquences de cette crise et souligné la nécessité de conserver des ressources hydriques naturelles comme réserves stratégiques.

L’enseignement est considérable.

Une perturbation naturelle a produit des effets comparables, dans leur logique opérationnelle, à ceux qu’une action hostile pourrait rechercher.

Israël a considérablement réduit sa dépendance aux précipitations grâce au dessalement. Mais cette réussite a créé d’autres dépendances : installations côtières, électricité, pompage, systèmes numériques et équipements spécialisés.

Une contamination, une cyberattaque ou une opération combinée pourrait affecter non seulement la production d’eau, mais aussi la confiance de la population.

L’incident israélien n’était pas une attaque biologique. Il a néanmoins révélé une vulnérabilité stratégique.

Le Golfe : lorsque l’eau devient une cible de guerre

Les affrontements régionaux de 2026 ont donné à cette vulnérabilité une dimension militaire concrète.

Le 8 mars, Bahreïn annonçait qu’une attaque de drone iranien avait endommagé une installation de dessalement. Au Koweït, plusieurs complexes associant production d’eau et d’électricité ont également subi des frappes, notamment en juillet.

Aux Émirats arabes unis, des infrastructures essentielles, notamment énergétiques et portuaires, ont été touchées. En Arabie saoudite, les attaques contre les stations de pompage et les installations pétrolières ont illustré la même logique de déstabilisation.

Il n’est toutefois pas établi que les frappes récentes aient directement atteint des usines saoudiennes de dessalement.

Ces événements montrent qu’il n’est pas nécessaire de détruire une ville pour menacer sa survie. Quelques installations essentielles peuvent constituer des points de vulnérabilité majeurs.

Dans les monarchies du Golfe, le dessalement assure une part déterminante de l’approvisionnement en eau potable. Au Koweït, il représente environ 90 % de cette ressource.

L’enquête publiée par Reuters le 15 octobre 2026 a recensé au moins 135 frappes de missiles et de drones contre 84 sites d’infrastructures dans la région depuis le début du conflit, le 28 février. Elle décrit des dommages ciblés entraînant des perturbations en cascade.

L’objectif stratégique d’une telle guerre ne consiste pas nécessairement à vaincre directement une armée. Il peut être de désorganiser l’économie, saturer les services publics et affaiblir la confiance dans la capacité de l’État à protéger sa population.

Ces attaques conventionnelles ne constituent pas des attaques biologiques. Mais elles révèlent les conséquences potentielles d’une contamination délibérée, d’un sabotage ou d’une cyberattaque contre les mêmes installations.

Pour Israël, l’avertissement est évident.

Plus une société maîtrise technologiquement son environnement naturel, plus elle peut devenir dépendante des installations qui assurent cette maîtrise.

L’eau n’est plus seulement une ressource stratégique à protéger. Sa privation peut devenir un instrument de guerre.

Eau, électricité, cyber et biologie

Les infrastructures modernes sont interdépendantes.

Une usine de dessalement nécessite de l’électricité. Le réseau électrique dépend de systèmes numériques. Les hôpitaux ont besoin d’eau, d’énergie, de médicaments et de communications.

L’armée dépend elle-même de ces réseaux civils.

Une attaque biologique pourrait être associée à une cyberattaque destinée à brouiller les données, retarder l’identification d’un agent pathogène ou désorganiser les secours.

L’objectif ne serait pas nécessairement de provoquer une mortalité massive. Il pourrait consister à saturer les services publics et à convaincre la population que l’État ne maîtrise plus la situation.

Dans ce scénario, la peur devient elle-même un instrument stratégique.

Le droit international humanitaire accorde une protection particulière aux installations indispensables à la survie des populations civiles, notamment les installations et réserves d’eau potable.

Mais leur protection juridique ne suffit pas à garantir leur sécurité physique.

Le dilemme israélien

Israël possède des capacités de renseignement, de cyberdéfense et d’action clandestine susceptibles de contribuer à identifier une menace avant son déclenchement.

Mais leur emploi soulèverait un dilemme.

Attendre une preuve incontestable pourrait exposer le pays à des conséquences irréversibles.

Intervenir prématurément pourrait provoquer une crise internationale et permettre à l’adversaire de présenter des recherches civiles comme la cible d’une agression israélienne.

Israël connaît déjà cette difficulté dans le domaine nucléaire : à quel moment une capacité technique devient-elle une menace militaire imminente ?

La biologie rend la distinction plus complexe encore.

Les mêmes équipements peuvent servir à produire des vaccins, étudier des maladies ou développer clandestinement des armes.

Une éventuelle doctrine de préemption biologique exigerait donc un renseignement exceptionnel, une appréciation rigoureuse de l’imminence et un contrôle politique clairement établi.

L’Europe : une bio-bombe n’a pas besoin de passeport

L’Europe aurait tort de considérer les nouvelles menaces biologiques comme des dangers lointains, réservés au Moyen-Orient ou aux grandes puissances militaires.

Avec ses métropoles densément peuplées, ses grands ports, ses aéroports, ses frontières largement ouvertes et ses infrastructures interdépendantes, elle présente elle aussi des vulnérabilités considérables.

Une contamination biologique, naturelle ou délibérée, pourrait rapidement franchir plusieurs frontières. Une attaque contre les réseaux d’eau, d’électricité ou les systèmes hospitaliers pourrait, sans nécessairement utiliser d’agent biologique, provoquer une crise sanitaire majeure.

L’Union européenne dispose pourtant d’atouts importants. Depuis la pandémie de Covid-19, elle a renforcé ses mécanismes de surveillance et de coordination, notamment avec HERA, l’Autorité européenne de préparation et de réaction en cas d’urgence sanitaire, et le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC).

L’OTAN possède également des capacités spécialisées de défense contre les menaces chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires.

Mais une difficulté demeure : une menace peut se propager à l’échelle continentale alors que les décisions essentielles restent largement nationales.

La préparation européenne doit donc dépasser la seule constitution de stocks médicaux. Elle suppose des systèmes d’alerte compatibles, des laboratoires capables de partager rapidement leurs résultats, des chaînes de production mobilisables et une coopération étroite entre autorités civiles et militaires.

Une attaque biologique contre un État membre de l’OTAN pourrait-elle déclencher l’article 5 ?

En principe, une attaque suffisamment grave pourrait relever de la défense collective. Mais il faudrait identifier son auteur, établir la nature de l’agression et déterminer une réponse proportionnée.

La question européenne dépasse donc la seule protection sanitaire. Elle concerne la capacité des États à coordonner leur renseignement, leurs armées, leurs laboratoires et leurs infrastructures vitales avant qu’une crise ne devienne incontrôlable.

Une bio-bombe ne reconnaît aucune frontière. Mais les frontières politiques peuvent encore ralentir la réponse qui permettrait d’en limiter les effets.

Surveiller sans militariser toute la société

Le développement de la surveillance biologique soulève enfin une question démocratique.

Détecter rapidement une épidémie peut nécessiter l’analyse de données médicales, environnementales et comportementales.

Ces outils peuvent sauver des vies. Ils peuvent également favoriser une surveillance permanente des populations.

La sécurité biologique ne doit pas devenir le prétexte d’un contrôle sans limites.

Les données doivent être protégées, leur utilisation encadrée et les décisions soumises à une autorité civile identifiable.

La nécessité militaire ne saurait suffire à justifier durablement des dispositifs d’exception.

La difficulté consiste à construire des systèmes suffisamment rapides pour répondre à la menace sans devenir suffisamment intrusifs pour menacer les libertés qu’ils prétendent défendre.

Le vivant, nouveau domaine stratégique

La terre, la mer, l’air, l’espace et le cyberespace sont désormais rejoints par un domaine plus difficile à circonscrire : le vivant.

Celui-ci ne constitue pas un champ de bataille autonome. Il traverse tous les autres.

La puissance militaire ne se mesurera donc plus seulement au nombre d’avions, de missiles ou de divisions, mais aussi à la capacité de détecter une anomalie biologique, de produire rapidement un traitement et de maintenir le fonctionnement de la société pendant une crise.

Les États-Unis ont commencé à traduire cette évolution en doctrine et en entraînement.

Israël a reçu un avertissement concret sur la fragilité possible de ses infrastructures vitales. Les attaques contre les installations essentielles du Golfe ont montré comment cette fragilité peut être exploitée dans un conflit armé.

L’Europe, pour sa part, doit concilier ses capacités scientifiques et sanitaires avec la nécessité d’une réponse commune à une menace susceptible de franchir ses frontières avant même d’être identifiée.

Ces expériences illustrent une transformation majeure : la sécurité nationale dépend désormais autant de la continuité des fonctions vitales que de la puissance des armes.

Mais cette évolution comporte son propre danger.

À force de vouloir empêcher l’invisible, les États pourraient être tentés d’agir sur la base de soupçons impossibles à vérifier publiquement.

La véritable question n’est donc plus seulement de savoir comment survivre à une attaque biologique.

Elle est de déterminer à partir de quel moment la défense contre une menace possible devient une guerre préemptive — et qui aura le pouvoir

 

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