Le temps est, en apparence, parfaitement indifférent aux affaires humaines. Le temps est, il a été, il sera, et les aléas de l’histoire humaine sont sans effet sur lui. Pourtant, si le temps dépasse les hommes de bien haut, ceux-ci se donnent des représentations du temps. Ces représentations ne sont pas le temps, mais elles sont ce que les hommes d’une époque donnée veulent et peuvent dire du temps, avec le langage qui leur est propre et les ressources métaphysiques dont ils disposent.
Notre double représentation du temps
Il est, dès lors, intéressant de se poser la question de la représentation du temps qui caractérise notre époque, celle de la « modernité », ou de la « post-modernité », occidentale. L’originalité de cette représentation est son caractère double, qui intègre, d’une part, la représentation officielle, autorisée, du temps, et, d’autre part, la représentation spontanée du temps que chaque conscience occidentale moderne porte en elle. La représentation officielle du temps est celle du progrès, qui n’est rien d’autre qu’un culte vulgarisé de la vitesse et de la mesure, le temps n’existant qu’à partir de sa mesure, toujours mieux mesurée, de sorte que le temps va toujours plus vite, le changement change toujours davantage et cette vitesse croissante de tout est un bien qui, estime-t-on, va nécessairement « dans le bon sens », un bien que l’on nomme « progrès ». Au niveau individuel, en revanche, le temps se ramène à l’instant dans lequel la conscience moderne se baigne sans imaginer qu’il n’est qu’un instant et en le prenant pour le tout du temps. A chaque instant, l’illusion se reproduit : nous croyons que le moment présent est seul, qu’il est indéfiniment dilatable, qu’il n’y a jamais rien eu avant, et qu’il n’y aura jamais rien après.
Ces deux représentations du temps ne rendent pas justice à celui-ci. Le culte du progrès fige : il fige le futur qui ne saurait être qu’un progrès déterminé à partir du présent, de même que le passé n’est rien d’autre qu’un progrès pas encore atteint, un manque, une carence. Le passé n’est rien d’autre qu’une anticipation qui ne parvient pas à s’élever au niveau de notre présent, une préfiguration lacunaire et défaillante, tandis que le futur n’est que la projection exacerbée, radicalisée, de notre présent. Quant au culte de l’instant, il oublie que l’instant n’est précisément qu’instant, qu’il y a du passé, de l’avenir, que le temps passe et il ne redécouvre cette stupéfiante vérité du passage du temps que dans les moments de crise, notamment lors de cette crise ultime qu’est le passage vers la mort.
Déterminer ce qui ne se laisse pas déterminer
C’est d’ailleurs trop peu dire que notre double représentation du temps ne rend pas justice au temps. En réalité cette double représentation combat le temps pour pouvoir lui substituer l’illusion de la maîtrise du temps. Notre temps est en guerre avec le temps. Mais pourquoi une telle guerre, aussi virulente ? Celle-ci s’explique par l’essence même du projet de notre modernité occidentale, lequel consiste à vouloir déterminer intégralement le monde et les choses, afin de les façonner et de les orienter vers l’utilité, que celle-ci soit technique ou économique. Le monde et les choses doivent être ravalés au rang de simples outils et de simples marchandises au service des besoins de consommation, de confort et de domination de l’homo occidentalis.
Or, si la plupart des choses dans ce monde paraissent se résigner à ce statut domestique d’objets passifs et gouvernés par l’exigence de l’utilité, tel n’est pas le cas du temps. Le temps, en effet, ne se résigne pas à cette dévalorisation généralisée. Bien au contraire : il affirme et continue d’affirmer, sans même avoir besoin de l’énoncer, son principe contre lequel l’homme moderne ne peut rien. Le
temps est. Parce qu’il est, il est à la fois passage éternel de tout et éternité du devenir, le principe le plus révolutionnaire et le plus conservateur.
L’homme occidental moderne peut bien prétende s’affranchir des exigences de la biologie, de la différenciation sexuelle ou de la génétique, par exemple ; il peut bien forcer la nature dans des proportions qui auraient paru inconcevables il y a quelques décennies mais, contre le temps, il ne peut rien. Cette impuissance à laquelle il n’est plus habitué engendre chez lui une profonde frustration, en même temps qu’elle agit comme révélateur de l’absurdité du grand projet moderne de détermination du monde. Elle constitue une blessure narcissique profonde et c’est pourquoi l’Occidental contemporain est en guerre contre le temps et produit des machines idéologiques, telles que l’idée de progrès et le culte de l’instant, pour se donner l’illusion de maîtriser le temps, de gagner du temps. Mais c’est là pure illusion. Tout peut bien aller toujours plus vite, l’instant peut bien être toujours plus densément employé, la modernité peut bien être toujours plus « moderne », cet immense effort est vain. A la fin, c’est le temps qui gagne toujours.
Accepter la présence du temps, pour vivre, à nouveau
Peut-être serait-il dès lors plus fondé, pour l’Occidental moderne, de solliciter un armistice et de s’efforcer de se réconcilier avec le temps. Mais ceci suppose d’interroger, d’abord, la force qui, dans le temps, résiste continûment à toute tentative d’arraisonnement aux fins de détermination. Un pommier semble se résigner à ne plus être que ce que l’on veut qu’il soit : une machine à produire des pommes toujours davantage conformes au produit « pomme »que l’on attend. Le temps, en revanche, reste le temps, tout simplement : il passe et demeure à la fois. Pourquoi une telle différence ?
D’où provient la résistance du temps ? Elle résulte d’une force qui habite en réalité la plupart des choses mais qui chez celles-ci est de moins en moins visible, alors que, dans le temps, elle est imperturbable et intacte : cette force est le refus de la détermination imposée par notre modernité, qui peut aussi s’énoncer comme une affirmation sans concession de son être propre. Cette force, on peut la nommer « vie », à condition de s’affranchir des représentations de nature biologique que l’on affecte généralement à ce terme de « vie ». La vie n’est pas une réalité biologique ; elle est un refus de se soumettre au projet d’organisation technique et économique du monde, de réduire le monde à un simple « util », pour reprendre une terminologie heideggerienne.
Le temps est le principal vecteur de la vie. Il est ce vecteur parce qu’il échappe à la logique qui permet habituellement d’arraisonner les choses pour les employer. Il est insaisissable parce qu’il est une chose et son contraire, le devenir qui sans cesse devient et l’éternité de ce qui demeure depuis toujours dans son être. Cette contradiction logique (de notre logique) rend le temps insaisissable, au sens où l’on parle, par exemple, d’une créance insaisissable. La modernité n’ayant pas prise sur lui, le temps peut ainsi, seul ou presque, manifester la vie qui vient par lui et qui manifeste la claire inanité du projet moderne de détermination intégrale et radicale du monde. Parce que le temps est, la vie continue d’advenir au monde, et, en advenant au monde, elle éclaire le nihilisme profond du projet moderne, qui consiste, en tout et pour tout, à pourchasser la vie pour lui substituer une gestion toujours plus accaparante des choses afin de leur ôter toute liberté d’être.
Habiter le monde
Ce nihilisme se retourne et se retournera toujours davantage contre nous, comme le montre dès à présent la crise écologique dans laquelle nous entrons. C’est pourquoi, loin d’être notre ennemi, le temps est, au contraire, la présence qui peut encore nous sauver de l’impasse dans laquelle nous nous enfonçons, pour peu que nous acceptions, enfin, cette présence en renonçant à l’enfermement du « progrès » et à l’enfoncement dans l’instant. Alors, si nous nous élevons à la hauteur de cette présence, nous réaliserons que l’homme n’est pas là pour déterminer le monde ; il est là pour accueillir la vie et, accueillant la vie, pour habiter le monde, non pas par le coloniser.
Au fond, l’enseignement du temps, que l’Occidental contemporain s’obstine à nier, est très simple : il faut vivre, autrement dire accepter que le temps, le monde et les choses soient.
Laurent Fourquet, né en 1964, est normalien et énarque. Il a mené une carrière de haut fonctionnaire dans le domaine économique et financier. Auteur de cinq livres, dont Demeure et passage, il développe une critique des fondements métaphysiques et anthropologiques de la modernité occidentale à la lumière de l’espérance chrétienne.
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