Plus il y a de médias, moins leur liberté éditoriale doit être bridée. Telle devrait être, en démocratie, la saine dialectique entre pluralité des supports et liberté de communication. Seules les chaînes de service public, tenues par la loi et leurs cahiers des charges à une obligation de neutralité, doivent refléter toute la diversité des courants de pensée et d’opinion. 

Or l’activisme progressiste façonne exactement l’inverse : un service public quasi-monocolore, des chaînes privées assujetties au pluralisme interne. Une radio-télévision d’Etat aux cinquante nuances de gauche et des chaînes privées dont aucune ne doit être de droite. Et c’est cette doctrine spécieuse, sur le plan juridique comme sur le plan démocratique, que la bien pensance progressiste cherche à faire endosser par le Conseil d’Etat et par l’Arcom. La paille et la poutre.

Commençons par les chaînes privées. Pourquoi serait-il interdit à Europe 1 d’être une radio d’opinion et à Cnews d’être une télévision d’opinion, comme il existe une presse écrite d’opinion et même des journaux d’opinion bénéficiant d’aides publiques, comme l’Humanité ? Avoir une couleur et une tonalité propres ne dispense d’ailleurs Europe 1 et Cnews ni de veiller à l’équilibre des temps de parole entre personnalités politiques, ni de respecter l’honnêteté de l’information (exactitude des informations diffusées, renoncement au tri tendancieux des faits, à l’injure et à la diffamation, maîtrise de l’antenne, retenue éditoriale en période électorale …). 

Sauf à étouffer la liberté de communication audiovisuelle, l’exigence de pluralisme, légale et légitime, doit s’apprécier globalement : un équilibre doit être assuré par l’offre audiovisuelle dans son ensemble, afin que les auditeurs ou téléspectateurs disposent d’un éventail de choix suffisamment ouvert. C’est ce « pluralisme externe » que l’Arcom doit faire respecter plutôt qu’un « pluralisme interne » sans base légale et sans équivalent en Europe. Un pluralisme interne dont le contrôle supposerait de monter une usine à gaz inquisitoriale et dont la stricte observance devrait être appréciée par des organes administratifs ou juridictionnels  (mais en quoi la distinction entre le vrai et le tendancieux est-elle l’affaire des bureaucrates ou celle des juges ? Et selon quels critères se prononceraient-ils ?). Un pluralisme interne qui transformerait chaque  antenne privée en robinet d’eau tiède. 

La loi interdit les chaînes d’opinion, tonne Patrick Cohen au micro de France-Inter. Déclaration sidérante sur le plan de nos mœurs démocratiques, puisqu’elle fait du terme « opinion » un gros mot. Et non moins stupéfiante sur le terrain du droit (sur lequel son auteur prétend se placer) : où Patrick Cohen a-t-il lu, dans la loi du 30 septembre 1986 sur le liberté de communication, que les chaînes d’opinion étaient interdites ? Mais il serait si pratique, pour la bien-pensance progressiste, que le droit entérine ses fulminations contre ce qu’elle présente comme le péril premier pour la démocratie française : la montée de l’ « extrême droite » (Cnews en serait le « bras armé »). Une extrême droite commençant, pour les nouveaux résistants, très au centre de l’échiquier politique. Les responsables du service public de l’audiovisuel laissent ainsi leurs éditorialistes vouer publiquement aux gémonies une chaîne concurrente, insulter ses journalistes – leur confrères –  et tenir implicitement pour acquis que son public est composé d’idiots ou de fascistes. Et cela passe, car la fenêtre d’Overton a été largement ouverte depuis des années.

La même vision contrefaite de la liberté d’information inspire un rapport sénatorial récent, qui appelle à lutter contre la désinformation. Déplorations convenues sur la montée du « populisme », propension irréfrénée aux contrôles bureaucratiques, prétentions rééducatrices, concept fuligineux et dangereux d’ « ingérence intérieure », tout respire dans ce rapport la phobie de la liberté d’expression. Comme si celle-ci ne devait pas bénéficier aussi aux « discours qui troublent ou qui dérangent. La Cour européenne des droits de l’Homme le rappelle depuis belle lurette.

Dans toutes les initiatives appelant à épurer médias et réseaux sociaux des opinions erronées (c’est-à-dire des idées de droite), à faire taire les propos inappropriés, à imposer aux animateurs de contredire immédiatement les inconvenances réactionnaires proférées sur leur antenne, nos bons apôtres font fi d’un Etat de droit qu’ils sont si prompts à brandir à d’autres occasions. 

S’agissant de liberté de communication, ils se  donnent comme cause sacrée de mettre un peuple sans défense à l’abri de discours pernicieux susurrés par des forces mauvaises, maquillant des faits divers en faits de société, remugle « des plus sombres heures de notre Histoire ». Cette reductio ad hitlerum laisse froide la grande majorité du public, mais conduit les zélotes à une surenchère orwellienne : complotisme du complotisme (car voir partout du complotisme, c’est déjà du complotisme) ; illibéralisme au nom du libéralisme (c’est la vielle aporie du « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ») ; atteintes au pluralisme au nom de la défense du pluralisme ; élimination des opinions dissidentes au nom de la lutte contre les ingérences extérieures et « intérieures », notion aussi menaçante qu’obscure pour la liberté d’expression. 

C’est le B A BA de cette dernière qu’ils passent ainsi par-dessus bord. Voyons plutôt.

La liberté d’expression est reconnue par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. Aux termes du premier de ces deux articles : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Quant au second, il confère à toute personne le droit de communiquer ses idées sans qu’il y ait « ingérence d’autorités publiques » et sous la seule réserve de dispositions législatives constituant des « mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui, pour empêcher la divulgation d’informations confidentielles ou garantir l’autorité et l’impartialité du pouvoir judiciaire ». 

La règle est donc la liberté. Les limites sont l’exception : elles doivent être posées parcimonieusement par la loi, pour des motifs d’intérêt général éminents, et le franchissement de ces limites ne peut être sanctionné qu’au terme d’une procédure sourcilleuse, tant sur la forme que sur le fond. 

Les pouvoirs publics cèderont-ils au chant de sirène des poseurs de muselières ? On peut se rassurer en se disant que le temps est trop compté pour que des mesures irréparables soient prises avant l’élection présidentielle. On peut aussi penser que les institutions (Conseil d’Etat, Parlement, Conseil constitutionnel) ne pourront quand même pas laisser passer n’importe quelle entrave à la liberté d’expression. Mais on peut surtout faire confiance à nos compatriotes. La grande majorité d’entre eux est rétive à la police de la pensée et fort éloignée du credo des censeurs. Ceux-ci ne parviendront jamais à contrôler les esprits, car, si nos concitoyens pensent ce qu’ils pensent, ce n’est pas en raison des plateaux de Cnews ou des éditos d’Europe 1, mais parce qu’ils voient ce qu’ils voient.  Ils pourraient même se fâcher contre les bâillonneurs. L’élimination de C8, en mars 2025, ne s’est pas passée comme une lettre à la poste. Alors Europe 1 et Cnews ….

En attendant, l’expulsion de Charles Sapin de France-Inter par un soviet de journalistes doit interpeller l’Arcom. En matière de pluralisme, l’Arcom ne peut pratiquer « un poids deux mesures » à rebours des exigences démocratiques : contrôle rigoureux des médias privés, là où la liberté éditoriale devrait se déployer ; posture accommodante face aux dérives du service public, pourtant légalement soumis à l’impératif de neutralité. L’Arcom ne doit pas rester de marbre face à un accaparement idéologique des antennes publiques. 

Celui-ci se manifeste de façon caricaturale, dans l’affaire Sapin, au lendemain même de la publication du rapport Alloncle. L’Arcom ne doit pas tolérer qu’une partie du personnel d’une société de programme, allant chercher ses instructions auprès de Jean-Luc Mélenchon plutôt que de sa propre direction, anéantisse les velléités d’ouverture de cette dernière. Les responsables de l’audiovisuel public et l’Arcom ne peuvent non plus laisser des émissions financées par le contribuable se transformer en tribunes du haut desquelles pérorent des éditorialistes militants  ou en estrades sur lesquelles ricanent des humoristes partisans. La faiblesse – pour ne pas dire la complaisance – des directions du service public de l’audiovisuel à l’égard de leurs agents politisés est une pathologie grave, sapant sa crédibilité, corrodant sa légitimité et, par voie de conséquence, menaçant sa pérennité. 

A cet égard, la séquence Sapin / Cohen apparaît comme la meilleure démonstration de la pertinence des critiques portées par le rapport Alloncle contre la polarisation politique des chaînes publiques. Comme si les rédactions de Radio-France et de France-Télévision s’ingéniaient à donner raison au rapport. Comme si, ulcérées d’entendre dénoncer leurs dérives, elles n’avaient d’autre réplique – suicidaire – que d’exagérer celles-ci. Perseverare diabolicum.  Compte tenu de l’ampleur de cette privatisation idéologique, comme eu égard à l’état pitoyable de nos finances publiques, la privatisation tout court pourrait passer pour le seul remède. Faut-il en arriver là ?

Par Jean-Eric Schoettl, Ancien directeur général du Conseil supérieur de l’audiovisuel

Privacy Preference Center