Rien de ce qui se déroule depuis une semaine aux abords des lycées et des universités n’est prévisible. Le contexte au sein duquel se greffent les événements des derniers jours ouvre la voie à un large champ des possibles sur une échelle allant de l’embrasement au reflux. Le mouvement lycéen et pour une part estudiantin obéit d’abord à une logique politique, savamment instillée par la gauche de la gauche, à un agenda syndical, celui des organisations qui y voient une fenêtre d’opportunité pour y pousser leurs revendications, à l’agrégation de forces variées et plus ou moins organisées qui y trouvent un moyen pour s’y immiscer et y faire prospérer leurs instincts prédateurs, des bandes urbaines délinquantes à certains courants plus sécessionnistes. Quelles qu’en fussent les formes et les motivations, les processus de mobilisation auxquels nous assistons sont hétérogènes, leurs objectifs, parfois, tout autant mais ils actent un même échec qui ne trouve pas sa source dans le manque de moyens (l’enseignement scolaire demeurant le premier poste de dépenses de l’État, hors charge de la dette) mais dans un état d’esprit empreint d’abdication et de déconstruction.
La dernière publication du classement PISA a révélé le délitement accentué de notre niveau scolaire : la France y recule d’une place (27e place sur 91 pays de l’OCDE) et y atteint son point le plus bas depuis la création de l’enquête en 2000, enregistrant une baisse de 16 points en mathématiques et de 18 points en compréhension de l’écrit. Ce résultat sonne le glas de tout un système qui a oublié tout à la fois l’exigence de la transmission, la vertu civique, le sentiment national. « Tout se tient » comme aurait dit le général de Gaulle : une nation qui s’aime est une nation exigeante parce que consciente de ce qu’elle est et une nation qui s’ordonne autour de valeurs héritées directement de son histoire. L’oubli de ces prédispositions matricielles est à l’origine de la crise lointaine et continue de notre système éducatif. Le pédagogisme d’un côté a trouvé dans la sociologie militante de l’autre son allié le plus corrosif pour déconstruire la recherche de l’excellence, le principe d’autorité, la singularité française. L’Éducation nationale, force motrice de la cohésion de notre société depuis la fin du XIXe siècle, est devenue le sismographe de notre balkanisation ; loin de la combattre, elle l’a exacerbée pensant répondre à celle-ci par une massification de l’enseignement supérieur qui a pris appui sur la dévalorisation consternante des acquis fondamentaux, la démonétisation du baccalauréat, l’abandon d’une culture de l’effort. Le résultat de cette « non-politique », qui concède aux facilités idéologiques ce qu’elle retire aux bonnes pratiques éducatives, non seulement n’aura pas fait reculer les inégalités auxquelles elle prétendait s’attaquer, mais elle les aura accrues, tout en nivelant à la baisse le niveau médian des élèves et en suscitant une frustration grandissante née du hiatus entre diplômes, débouchés professionnels et reconnaissance tant sociale qu’économique.
Dans toute crise, et celle-ci en est une sur fond de récession économique et d’aggravation de notre dette, il faut pour s’en assurer la compréhension opérer un pas de côté pour en saisir les ressorts, la portée et les leviers afin d’en surmonter l’ampleur. Les scènes de violences dont certains des blocages ont été le théâtre ne sont pas un épiphénomène, comme certains commentateurs tentent de l’expliquer. Elles résultent aussi de l’incapacité que nous avons eue à transmettre l’exigence, l’éthique républicaine et l’attachement au pays. L’État a beaucoup dépensé pour fabriquer in fine de l’anomie, de la désaffiliation, du déclassement. Faute d’avoir su, au moment où la France subissait des chocs migratoires massifs dont il ne faut pas nier l’impact qu’ils ont pu avoir sur notre modèle scolaire, défendre une conception méritocratique de notre enseignement, les pouvoirs successifs ont accompagné sa dégradation existentielle au nom d’une fausse égalité mais d’une vraie démagogie. Nous en payons le prix fort au moment même où nous n’avons plus les ressources adéquates pour faire face aux défis auxquels nous sommes dans ce domaine comme tant d’autres confrontés. C’est sur ce terreau éruptif que des forces multiples mais toutes profondément hostiles à notre paradigme national s’efforcent d’instrumentaliser les raisons d’une mobilisation qui à des attentes pour une part légitimes associe des mots d’ordre qui le sont moins et qui pour certains d’entre eux participent pleinement des problèmes à l’origine de nos maux et de notre déclin. La facilité serait d’amalgamer toute la jeunesse dans un même ensemble — ce qui ne saurait être le cas ; la faiblesse serait de donner quitus à toutes les revendications qui s’expriment de manière brouillonne, voire radicalement aussi — ce qui ne saurait être pas plus le cas ; la faute serait surtout de ne pas établir le bon diagnostic de notre faillite, quitte à déplaire, pour prodiguer un énième jeu de mesures dont l’histoire récente nous enseigne qu’elles nous ont amenés là où nous en sommes : un point de rupture qui se rapproche dangereusement du point de non-retour…
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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