Par Antoine Colonna, journaliste et consultant international.
En réussissant son pari contre Lula, le leader de la droite brésilienne est sur le point de changer profondément son pays. Une bascule pour le continent qui ne signifie pas pour autant un alignement sur Washington.
Deux générations, deux visions du monde, deux têtes d’affiches pour une présidentielle aux enjeux considérables pour un pays-contient. Voilà ce qui s’est joué ce 4 octobre où 159 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes. Avec 47,06 % des voix, Flavio Bolsonaro arrive en tête, contre le président sortant, Luiz Inacio Lula da Silva qui ne recueille que 45,12 % des suffrages. Ainsi, à 45 ans, le sénateur Bolsonaro fait mieux que son père Jair en 2018 et 2022. Il distance largement les quatre autres candidats de sa famille politique, réussissant à unir les voix de droite derrière son nom, devenu synonyme de vote utile.
Mieux encore, le méga-scrutin de dimanche à conforté les positions de la droite brésilienne. En plus de la présidentielle, il renouvelait 27 gouverneurs, 513 députés et 54 des 81 sièges du Sénat. La Chambre haute accueille désormais Michelle Bolsonaro, l’épouse de l’ancien président, actuellement détenu pour tentative de coup d’Etat en 2022, et deux autres de ses fils, Carlos et Jair Renan.
Des résultats qui donneraient des moyens d’action à un futur président Bolsonaro et qui, inversement, compliqueraient la tâche d’un Lula réélu.
Un Brésil coupé en deux
Tout oppose Flavio Bolsonaro et Luiz Inacio Lula da Silva. Le sénateur champion de la droite, défie du haut de ses 45 ans, le sortant qui, à bientôt 81 ans brigue un quatrième mandat non consécutif. Il avait occupé le Palais du Planalto de 2003 à 2010 avant d’y revenir en 2023.
Bolsonaro promeut les valeurs conservatrices, la sécurité et le libéralisme : « Le Brésil a besoin de changement, le Brésil ne supporte plus tant de souffrance, tant d’impôts élevés, tant de femmes tuées, tant de persécution politique », résume-t-il.
Lula reste sur ses fondamentaux d’une gauche internationaliste, mettant l’accent la priorité aux programmes sociaux, à la protection de l’environnement, aux investissements industriels et aux échanges commerciaux multilatéraux, notamment au sein des BRICS.
Pourtant penser de façon manichéenne que Bolsonaro s’alignerait sur Washington semble une fausse piste. C’est ce que nous explique Arthur Machado, l’un des piliers de la campagne de Bolsonaro. « Ce gouvernement voudra faciliter les exports, développer les technologies et favoriser la réindustrialisation. Il sera pragmatique, privilégiant une forme de neutralité stratégique à même de défendre nos intérêts nationaux. Nous ne serons ni un simple fournisseur d’énergie, ni un pays satellite ».
Ingérences américaines
Après l’Argentine de Javier Milei, la Colombie d’Abelardo de la Espriella, le Pérou de Keiko Fujimori ou le Chili de José Antonio Kast, le Brésil est la dernière puissance sud-américaine à gauche.
De fait, les richesses minérales et fossiles du Brésil ne laissent pas Washington indifférent. Si Trump n’a pas fait campagne pour Bolsonaro, les pressions économiques contre Lulla ne sont pas un mystère. En réponse, Brasilia a ordonné le 1er octobre, à la police d’enquêter sur l’utilisation présumée de fonds publics américains pour promouvoir un « agenda d’extrême droite » au Brésil.
En attendant le 25 octobre
Au-delà des clivages traditionnels, les Brésiliens attendent des solutions à leurs problèmes récurrents. Malgré le vote obligatoire, près de 20 % d’entre eux n’ont pas voté. Les candidats devront les convaincre qu’ils pourront lutter contre le chômage, la forte inflation et la criminalité galopante. Le vainqueur du second tour devra aussi juguler la dette qui s’élève aujourd’hui à 82 % du PIB.
Arthur Machado, nous explique que l’usure contre Lula fera que le report des voix de la droite modérée se fera naturellement en faveur de Bolsonaro.
En revanche, la bataille n’est pas finie. Machado reste vigilant, n’excluant pas une tentative d’interférence du pouvoir judicaire pour contre-carrer le déroulement naturel du scrutin.
En attendant, pour convaincre les abstentionnistes, Bolsonaro peut compter sur l’appui du mouvement évangélique (plus du quart de la population) qui est particulièrement bien implanté dans les milieux populaires, de quoi faire la différence le 25 octobre.
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