La bataille pour la « nouvelle France » a commencé par la création de cette expression forgée par LFI. Les immigrés et leurs descendants occupent une place importante dans ce narratif. Les Insoumis veulent-ils donner une voix à ces populations, ou faire de cette voix la leur ?

Saint-Denis, 29 septembre 2026. Devant le lycée Paul-Éluard, Bally Bagayoko soutient les jeunes demandant des moyens pour l’école, puis il entonne La Marseillaise. Le maire insoumis estime publiquement que « la violence peut être légitime », ajoutant, selon Le Parisien, qu’il vaut mieux l’éviter lorsqu’on le peut (1). Le maire de Saint-Denis reconnaît une colère et affirme que ces jeunes ont leur place dans le pays. Mais la question sous-jacente est « qui parle en leur nom ? ».

Quatre jours plus tard, Mélenchon relie implicitement ce soutien aux enjeux de l’élection présidentielle. Il explique que les Insoumis ont été les « seuls politiques sur place ». Pour LFI, l’hostilité médiatique serait une « aubaine » pour la « conquête des esprits ». Il recommande d’accompagner le mouvement pour lui donner une issue en 2027 (2). Mais si l’exclusivité de cet électorat potentiel reste à vérifier, l’intention électorale est claire. La bataille pour la « nouvelle France » commence ici : représenter des habitants et raconter ce qui les réunit. Pour cette raison, les immigrés et leurs descendants occupent une place importante dans ce nouveau récit. LFI veut-elle leur donner une voix ou faire de cette voix la sienne ? À quel moment les défendre revient-il à leur dire qui ils sont (malgré eux) et pour qui ils devraient voter ?

Représenter : qui parle au nom des quartiers ?

Le 7 juin, à Saint-Denis, Jean-Luc Mélenchon reprend l’expression « héritier de l’immigration » émise par Bally Bagayoko. Sa « nouvelle France » intègre les transformations du travail, des générations et des familles. Elle dépasse donc le seul sujet de l’immigration, mais fait de cette histoire familiale un élément du pays à venir. Elle trace aussi une frontière avec les candidats concurrents à la Présidentielle : « Eux vivent dans le passé, pas nous. » (3). Ce message doit répondre à l’attente des immigrés et leurs descendants : être reconnu comme français sans effacer leur histoire. Si LFI propose une place au sein de la Nation, elle l’accompagne d’une place dans un camp politique. Mais ce passage de l’être au militant ressemble furieusement à une assignation à résidence. Pour s’en convaincre, une note de l’Institut La Boétie (laboratoire d’idée de LFI) relayée le 30 mars par Mélenchon, rapproche condition féminine, créolisation, jeunesse, travail précaire et vie urbaine dans un « bloc de rupture » qui distingue une « nouvelle France en soi » et une « nouvelle France pour soi » (4). Pour l’Institut, il s’agit de rassembler des personnes aux situations comparables pour les amener à agir ensemble. La description de la société imaginée précède le projet politique, et intellectuellement, c’est implacable.

Cependant, un descendant d’immigrés devenu cadre, une ouvrière arrivée récemment et un étudiant de Saint-Denis peuvent avoir des convictions différentes : L’origine ne commande ni le vote ni le rapport à l’État et la religion. Et si un parti comme LFI peut les rassembler, il ne peut les tenir pour acquis parce qu’il estime défendre leurs intérêts. C’est pourtant ce que tente LFI et l’Institut La Boétie.

Classes et races : que disent les textes ?

Dans ses documents, l’Institut relie exploitation économique et racisme : celui-ci permettrait de maintenir les hiérarchies et d’exploiter davantage ceux qui le subissent. Il rattache la vie urbaine au conflit entre le peuple et l’oligarchie qui le gouverne. Les textes associent donc combat social et antiracisme, sans revendiquer une guerre entre groupes d’origine. Mais, dans le quotidien La Montagne, en juin 2020, Mélenchon refusait que la lutte des classes soit remplacée par une lutte d’ethnies ou de communautés. Il accusait alors le pouvoir de pousser les personnes à se définir par les identités qu’on leur impose (5). Mais Mélenchon sait être changeant, nous l’avons vu sur la question du voile des femmes musulmanes. Le 13 février 2026, lors de l’hommage à Ilan Halimi, Emmanuel Macron, sans nommer LFI, stigmatisait un antisémitisme d’extrême gauche se substituant à la lutte des classes par une « supposée lutte des races » (6). Mais cette présomption ne suffit pas à établir ce que pensent et font les Insoumis.

Combattre le racisme ne devrait pas enfermer ceux qui le subissent dans leur origine. L’assignation commence lorsqu’on attend d’eux les mêmes opinions et le même vote. On reconduit alors une frontière que l’on prétend abolir : l’origine devient un destin culturel, social et par causalité, politique. SOS Racisme, dans les années 80, avait déjà tenté cette manœuvre au profit de François Mitterrand. Dans l’ouvrage « Race et sciences sociales », Stéphane Beaud (historien) et Gérard Noiriel (sociologue) rappellent que connaître les acteurs sociaux ne donne pas le droit de parler à leur place (7). En 2021, la réception de leur ouvrage fût emblématique des fractures profondes qui traversent les sciences sociales et la gauche française sur la manière d’analyser et de combattre les inégalités. Il fût un temps où l’on reprochait aux dames patronnesses d’avoir leurs pauvres.

Assigner : quand le soutien devient une fidélité attendue

Quand sur le terrain et dans les médias, Bagayoko soutient la jeunesse, Jean-Luc Mélenchon l’inscrit évidemment dans sa campagne présidentielle. Si la démarche du maire peut être utile aux habitants de Seine Saint-Denis, elle change de nature si le candidat à l’Élysée s’en présente comme l’unique défenseur et attend leur fidélité en retour. La tentative d’accaparement consiste alors à revendiquer le droit exclusif de représenter une population. Cela ne signifie pas que LFI dirige chaque mobilisation : Le Monde, qui a examiné une note des services de renseignement, ne démontre pas le pilotage d’un mouvement lycéen éclaté et spontané par LFI (8). En réalité, la question porte sur l’usage politique du soutien du mouvement par LFI qui l’intègre à sa campagne, qui se présente comme le défenseur indispensable des participants, notamment par l’intermédiaire de Louis Boyard, et qui veut apparaître à présent comme le pacificateur du mouvement en exhibant des casques blancs.

Une fidélité peut se construire autour d’un sentiment de menace et d’un protecteur. Si les textes cités ne fondent pas un projet d’assignation définitive, ils montrent une stratégie : relier les injustices vécues à une réponse « insoumise ». Mais, un habitant des quartiers visés par le concept de « Nouvelle France » peut-il soutenir une revendication qui lui apparait réelle, puis refuser de voter pour le candidat désigné comme naturel ? Par ailleurs, cette assignation, permet-elle de réussir sans être accusé d’abandonner les siens (être trans-classe), de se dire français sans renier son origine ?

L’Institut La Boétie : des idées au terrain

La classe politique et les observateurs qui dénoncent la bordélisation de l’Assemblée nationale par LFI devrait observer que l’Institut mène un travail intellectuel sérieux : notes, formations locales et régionales, dix week-ends de cours sur un an pour des promotions de 70 militants (9). Incroyable et invisible contraste. L’institut est une véritable école, formant des cadres insoumis comme Uriage forma les futurs cadres de l’après-guerre, avec la même conviction d’être « résistant ». Dans « Nouveau peuple, nouvelle gauche », coordonné par Julien Talpin, chercheurs et responsables politiques examinent les transformations des milieux populaires. Nancy Fraser dialogue avec Mélenchon et Clémence Guetté signe la postface (10). Les recherches de l’institut nourrissent la formation et l’action.

D’autres lieux de réflexion existent : la fondation Jean-Jaurès (11), la fondation Gabriel-Péri (12), la fondation de l’Écologie Politique (13) et la Fondapol (14). Mais la force de La Boétie tient au lien assumé entre réflexion et stratégie militante du parti. Cette manière d’agir rappelle les enseignements de Gramsci qui analysa le rôle des intellectuels dans l’organisation du consentement (15). L’« hégémonie culturelle » consiste à faire partager une lecture de la société jusqu’à ce qu’elle paraisse aller de soi. La « nouvelle France » porte cette ambition : relier une expression nouvelle avec une lecture des injustices pour lui donner un avenir politique. Émise par Jean-Luc Mélenchon et ses disciples, c’est une prophétie qui se veut auto-réalisatrice. Mais quelle liberté de conscience ce récit laisse-t-il à ceux qu’il désigne, si le projet insoumis vise honnêtement l’émancipation des individus et des peuples ?

La tentation de l’accaparement

Ipsos, en septembre 2026, donnait 41 % d’intention de vote pour Mélenchon chez les 18-24 ans certains de voter et exprimant un choix, dans un scénario de premier tour incluant Glucksmann-Philippe. Ce choix n’atteint que 12 % chez les ouvriers, contre 58 % pour Le Pen (16). Si LFI est forte dans le jeune électorat, elle n’a pas le monopole de la représentation des classes populaires. Comme l’enquête ne mesure pas le vote des ressortissants de l’immigration, ayons en mémoire qu’aux européennes de 2024, dans un sondage mesurant le vote des électorats confessionnels, Ifop pour La Croix mesurait 62 % pour la liste Aubry parmi les suffrages exprimés des votants se déclarant musulmans, avec 41 % de participation des inscrits musulmans (16). Ce résultat ne préjuge pas des intentions présidentielles actuelles, mais il peut laisser à penser que l’électorat musulman, immigré et habitants des banlieues soit considéré captable par une force politique comme LFI.

Dans son discours de Montreuil publié en avril 2025, François Ruffin associait, sous le nom de « Notre France », cathédrales et Révolution, villages et jeunes exposés aux contrôles d’identité, ainsi qu’une mère voilée engagée dans l’école (17). Il cherchait à réunir des héritages souvent opposés dans la polémique, les citoyens issus de l’immigration pouvant se reconnaître dans plusieurs récits nationaux. Le 25 septembre, accueillant le pape au stade de Saint-Denis, l’évêque Étienne Guillet évoquait des catholiques minoritaires dans leurs quartiers qui ont invité des amis d’autres religions. Il les décrivait comme « tissant autour d’eux des liens fraternels, en lançant des ponts » (18). La veille, il avait demandé un temps spirituel et appelé les églises à sonner leurs cloches (19), considérant que ce territoire ne se raconte pas seulement à travers ses colères. Dans Tribune Chrétienne, Bally Bagayoko a reconnu l’héritage chrétien du pays, affirmant que la France n’a pas à choisir entre celui-ci et ses citoyens musulmans (20).

La concurrence des récits traverse les habitants autant qu’elle oppose ceux qui veulent les représenter : un habitant peut prier, manifester et voter de manière éclatée, car aucun de ses liens familiaux, religieux ou politiques ne le définit entièrement. La bataille se joue donc sur trois plans : représenter les habitants, leur proposer une identité commune et en faire une force politique. Elle devient accaparement si, comme au temps des banlieues rouges, une fidélité au parti (communiste, alors) est présentée comme allant de soi. Si les sources consultées montrent la volonté de LFI de rassembler et de gagner des voix, elle ne conclut pas à une volonté d’emprise définitive. C’est le vote de mai 2027 qui nous dira si, dans l’isoloir, la liberté de choisir confirme ou pas l’émancipation des citoyens-électeurs vis-à-vis de LFI.

Les autres forces politiques peuvent-elles encore gagner la confiance de ces habitants ? Elles ne partent pas de rien. Dans leur étude du premier tour des municipales de 2026, Noé Fridman et François Kraus, politologues à l’IFOP, relèvent une présence plus large des autres forces de gauche dans les villes moyennes, tandis que LFI concentre son effort sur les métropoles et les banlieues populaires (21). Mais une implantation parcellaire et sociologiquement marquée ne suffit pas à faire partager un récit national.

Parler de travail, d’école, de logement et de discriminations, reconnaître les histoires familiales et ouvrir un avenir commun : cette parole essentielle doit rencontrer une présence et des actes. Les socialistes, les communistes, les écologistes, mais aussi le centre et la droite, savent-ils aujourd’hui nouer cette relation avec les populations censées incarner la « nouvelle France » ? C’est le défi (et le thème) génialement identifié par Jean-Luc Mélenchon, comme Jacques Chirac compris, grâce à Philippe Seguin, celui de la « fracture sociale ». Peuvent-ils leur proposer une appartenance qui ne les enferme pas, puis convertir cette confiance en suffrages ? Ou laisseront-ils à LFI le pouvoir de les nommer, de raconter leur place dans le pays et de recueillir leurs voix ?

Notes

  1. Bally Bagayoko, déclarations télévisées du 29 septembre 2026 devant le lycée Paul-Éluard, rapportées par Le Parisien, « Blocages des lycées : le maire de Saint-Denis soutient les jeunes mobilisés et estime que « la violence peut être légitime” », 29 septembre 2026. Source en ligne.
  2. Jean-Luc Mélenchon, « Le 6 octobre avec et en protection de la jeunesse », site de l’auteur, 3 octobre 2026. Les formulations sur l’exclusivité et le gain politique sont celles de l’auteur. Source en ligne.
  3. Jean-Luc Mélenchon, « Le discours de Jean-Luc Mélenchon à Saint-Denis pour ouvrir la campagne présidentielle des insoumis », transcription, site de l’auteur, 7 juin 2026, section « La nouvelle France ». Source en ligne.
  4. Institut La Boétie, « Qu’est-ce que la nouvelle France ? », note « Données et arguments », reproduite sur le site de Jean-Luc Mélenchon le 30 mars 2026. Source en ligne.
  5. Jean-Luc Mélenchon, « La rupture doit être profonde », entretien avec Florence Chédotal pour La Montagne, reproduit sur le site de l’auteur le 21 juin 2020, incluant des réponses sur l’universalisme et les assignations. Source en ligne.
  6. Emmanuel Macron, « Cérémonie d’hommage à Ilan Halimi », discours du 13 février 2026, présidence de la République, transcription officielle. La formule vise l’antisémitisme d’extrême gauche. LFI n’est pas nommée dans ce passage. Source en ligne.
  7. Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie, Marseille, Agone, 5 février 2021, 432 p. Extrait reproduit dans la présentation de l’éditeur. Source en ligne.
  8. Arthur Carpentier et Jérémie Pham-Lê, « Blocage des lycées : ce que dit le service de renseignement de la Préfecture de police de Paris sur l’origine de la mobilisation », Le Monde, 2 octobre 2026. Analyse d’une note de la DRPP datée du 28 septembre. Source en ligne.
  9. Institut La Boétie, « Bilan 2025 », site de l’Institut, bilan d’activités 2025, sections « L’école de formation », « Les stages régionaux » et « Les formations locales », consulté le 4 octobre 2026. Source en ligne.
  10. Julien Talpin (dir.), Nouveau peuple, nouvelle gauche, Paris, Éditions Amsterdam, collection « Les livres de l’Institut La Boétie », 5 septembre 2025, 320 p. Présentation et sommaire de l’éditeur. Source en ligne.
  11. Fondation Jean-Jaurès, consultée le 4 octobre 2026. Création par Pierre Mauroy en 1992. Source en ligne.
  12. Fondation Gabriel Péri, consultée le 4 octobre 2026. Fondation créée en 2004. Source en ligne.
  13. Fondation de l’Écologie Politique, « Qui sommes nous ? », présentation institutionnelle publiée le 5 février 2024, consultée le 4 octobre 2026. Source en ligne.
  14. Fondation pour l’innovation politique, consultée le 4 octobre 2026. Création en 2004 et indépendance revendiquée à l’égard des partis. Source en ligne.
  15. Antonio Gramsci, Cahiers de prison, t. III, cahiers 10 à 13, Paris, Gallimard, 21 avril 1978 ; trad. Paolo Fulchignoni, Gérard Granel et Nino Negri, éd. Robert Paris. Cahier 12, § 1 (1932), p. 314. Extrait reproduit dans Cause commune, « L’hégémonie de la classe dominante ». Source en ligne.
  16. Ipsos BVA-CESI, Enquête électorale française 2026, vague 3, septembre 2026, pour le CEVIPOF, la Fondation Jean-Jaurès, l’Institut Montaigne et Le Monde ; terrain du 3 au 9 septembre, 13 060 inscrits. Hypothèse Glucksmann-Philippe : rapport, p. 22-24 ; base exprimée de 9 327 personnes certaines de voter. Source en ligne.
  17. François Ruffin, « C’est le début d’un long chemin avec vous », discours à Montreuil du 1er avril 2025, transcription publiée sur le site de l’auteur le 13 avril 2025, séquence « Notre France ». Source en ligne.
  18. Étienne Guillet, « Accueil Saint-Père – Stade de France », allocution du 25 septembre 2026, diocèse de Saint-Denis-en-France, p. 1-2.
  19. Étienne Guillet, « Message au sujet du voyage du Saint-Père », diocèse de Saint-Denis-en-France, 24 septembre 2026. à rapprocher de l’allocution du lendemain citée en note 18. Source en ligne.
  20. Bally Bagayoko, entretien, Tribune Chrétienne, « La laïcité ne doit pas être une manière de nier la place historique du christianisme », 22 septembre 2026. Source en ligne.
  21. Noé Fridman et François Kraus, « La victoire LFI aux élections municipales : la grande illusion ? », Fondation Jean-Jaurès, 19 mars 2026, sections sur les communes investies. Analyse du premier tour du 15 mars, antérieure au second tour. Source en ligne.

Richard Amalvy

Richard Amalvy est directeur académique de l’École des Hautes Études Internationales et Politiques (HEIP) et du Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques où il enseigne la gestion des Affaires publiques et la Prospective (Paris, Genève). Il enseigne également le Branding et les Stratégies de communication à l’Université́ de Bourgogne (MASCI). Ancien dirigeant d’ONG internationales, il a été consultant stratégique pour la Banque Mondiale, l’OCDE et l’AIEA.

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