Fatima Ezzahra El Mansouri pourrait devenir la première femme à diriger le gouvernement marocain. Après une élection marquée par une faible participation, cette décision aurait une portée historique. Elle obligerait aussi la nouvelle majorité à prouver ce qu’elle entend changer.
Le PAM a gagné. Reste à savoir ce que cette victoire signifie
Avec 97 sièges, selon les résultats provisoires des législatives du 23 septembre, le Parti authenticité et modernité arrive en tête de la Chambre des représentants. Le Rassemblement national des indépendants obtient 66 sièges, l’Istiqlal 65 et le Parti de la justice et du développement 54. Le PAM a remporté la première place ; il doit maintenant construire une majorité et lui donner une direction.
Le taux de participation, d’environ 38 % des inscrits, impose de regarder au-delà du classement des partis. Une grande partie des électeurs n’a pas voté. Le prochain gouvernement prendra ses fonctions dans un pays où beaucoup attendent encore la preuve qu’une élection peut changer leur quotidien. Il lui faudra donc plus qu’une majorité de sièges : une raison d’être comprise par ceux qui doutent.
Cette raison pourrait commencer par un choix inédit. La Constitution prévoit que le roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête. Elle permettrait de confier cette responsabilité à Fatima Ezzahra El Mansouri. Pour la première fois, une femme dirigerait alors le gouvernement marocain.
Une première qui aurait un visage et un parcours
L’importance d’une telle nomination ne tient pas seulement au fait qu’El Mansouri soit une femme. Elle tient à la personne qui pourrait franchir ce seuil. Maire de Marrakech, ministre chargée notamment de l’habitat et de l’urbanisme, membre de la direction du PAM, elle a grandi dans la pratique de la politique. Elle connaît les collectivités, les ministères, les rapports de force entre partis et l’écart qui sépare souvent une décision prise à Rabat de son application sur le terrain.
Cette expérience ne garantit aucune réussite. Elle donne cependant une base sérieuse pour exercer une fonction qui exige de négocier chaque jour, de tenir ensemble une coalition et d’assumer publiquement des décisions difficiles. Fatima Ezzahra El Mansouri ne serait pas appelée à gouverner au seul titre d’une première historique. Elle pourrait l’être comme responsable politique ayant déjà exercé le pouvoir et devant désormais rendre compte de ce qu’elle veut en faire.
Sa nomination aurait un retentissement bien au-delà du Maroc. Elle donnerait à voir un pays qui ouvre la plus haute fonction gouvernementale à une femme. Mais sa portée la plus importante serait intérieure. À toutes les Marocaines qui travaillent, entreprennent, militent ou cherchent encore leur place dans la vie économique, elle adresserait un signal puissant. Ce signal devrait ensuite se traduire dans les nominations, les budgets et les politiques publiques.
Le vrai test : gouverner autrement avec des partis déjà au pouvoir
La difficulté politique est là, et elle ne doit pas être contournée. Le PAM appartenait à la coalition sortante, aux côtés du RNI et de l’Istiqlal. Ces trois partis peuvent former à nouveau une majorité confortable. Si tel est leur choix, les citoyens seront fondés à leur poser une question simple : qu’est-ce qui changera, hormis le parti qui conduit le gouvernement ?
C’est précisément ici que la nomination d’El Mansouri pourrait prendre tout son sens. Elle ne pourrait effacer le bilan commun des partenaires sortants, pas plus qu’elle ne devrait prétendre le faire. Elle pourrait en revanche engager publiquement la nouvelle majorité sur les décisions qu’elle souhaite maintenir, celles qu’elle veut corriger et les résultats qu’elle promet d’obtenir. Une coalition mérite la confiance lorsqu’elle accepte d’être jugée sur un programme précis, et non sur la seule répartition de ses ministères.
D’autres alliances parlementaires sont possibles. Aucune combinaison de sièges ne résoudra pourtant à elle seule la question posée par ce scrutin. Le Maroc a besoin d’une majorité capable de durer ; il a surtout besoin qu’elle sache pourquoi elle gouverne et à qui elle doit répondre.
L’expérience politique face aux grands chantiers du pays
Le nom de Fouzi Lekjaa est aussi évoqué pour diriger le prochain exécutif. Son parcours à la tête du football marocain et ses responsabilités budgétaires lui donnent une expérience de gestion qu’il serait absurde de nier. Le débat entre les personnalités possibles doit porter sur leurs capacités respectives à conduire un gouvernement, à travailler avec le Parlement et à répondre des politiques menées.
Car l’agenda du prochain mandat ne ressemble pas à celui d’une seule administration. Le Maroc prépare la Coupe du monde 2030, développe ses infrastructures, cherche à attirer l’investissement et doit assurer son approvisionnement en eau. Il poursuit ses ambitions industrielles et énergétiques tout en faisant face à des besoins pressants dans la santé, l’école et le logement. Sur le dossier du Sahara occidental, que le Maroc considère comme son Sahara, il doit accompagner avec constance la recherche d’une solution politique négociée sur la base de sa proposition d’autonomie.
Ces chantiers réclament des moyens, mais aussi des choix politiques. À quoi serviront les équipements construits pour 2030 une fois la compétition terminée ? Où les investissements créeront-ils des emplois ? Comment l’eau sera-t-elle préservée et partagée ? De quelle manière les régions moins favorisées bénéficieront-elles de la croissance ? Le chef du gouvernement devra coordonner ces réponses et en défendre la cohérence. C’est sur cette tâche, bien plus que sur une réputation ou une image, qu’il faudra départager les prétendants.
Une femme au pouvoir, des femmes dans l’économie
La possibilité de voir une femme diriger le gouvernement trouve une résonance particulière dans la situation du travail. Au deuxième trimestre 2026, seules 18,1 % des femmes en âge de travailler participaient à la main-d’œuvre, contre 66,5 % des hommes. Chez les jeunes de 15 à 24 ans, le chômage strict atteignait 27,2 %. Ces chiffres disent l’ampleur du potentiel que le pays laisse de côté.
Une cheffe de gouvernement ne comblerait pas ces écarts par sa seule présence. Elle pourrait toutefois faire de l’accès des femmes à l’emploi, de la formation des jeunes et du soutien à l’activité économique locale des priorités suivies au plus haut niveau. Elle pourrait exiger que l’on mesure les progrès, territoire par territoire. La force d’une première historique serait de changer ce qui paraît possible, puis d’ouvrir réellement ces possibilités à d’autres.
Cela suppose aussi la transparence. L’expérience d’El Mansouri, son bilan ministériel et les questions publiques soulevées sur de possibles conflits d’intérêts doivent pouvoir être examinés avec rigueur. La même exigence vaut pour Fouzi Lekjaa et pour toute personnalité appelée à gouverner. La confiance ne se demande pas ; elle se construit en répondant aux questions, même lorsqu’elles dérangent.
Un choix qui engagerait le Maroc
Le PAM a gagné le scrutin. Il ne peut, à lui seul, décider de ce que les Marocains retiendront de cette victoire. Ils retiendront la personne choisie pour conduire le gouvernement, les partenaires qu’elle aura réunis et, surtout, les changements qu’ils auront accomplis ensemble.
Nommer Fatima Ezzahra El Mansouri serait une décision historique, fondée sur une expérience politique réelle. Ce serait une belle image du Maroc. Pour qu’elle devienne davantage qu’une image, il faudrait lui donner un programme clair, une majorité engagée à le tenir et la liberté d’en répondre devant les citoyens.
Une première femme à la tête du gouvernement entrerait dans l’histoire le jour de sa nomination. Elle ferait avancer le pays par ce qu’elle réussirait ensuite à changer.
Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il analyse les enjeux de société, les questions de gouvernance et les mutations du monde contemporain.
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