Emmanuel Levinas évoqua lors d’un entretien la part juive de tout être humain, celle assurément dans son esprit de l’irréductible altérité du sujet : ce qui de l’être en chacun ne cède rien à « l’inclusion », comme le judaïsme ne céda rien à l’inclusion chrétienne puis musulmane. D’où je crois, après avoir cultivé cette part juive en moi, qui suis né chrétien, mon obstination d’interprète : celle qui me conduit ici à tenter de faire valoir combien, source subjective enracinée de l’antisémitisme (du Nihilisme plus généralement), la haine de l’Origine, du Père et de la Loi (de la condition humaine comme le souligna Sartre) s’est trouvée légitimée par des réformes sociétales prétendant instaurer une « nouvelle anthropologie ». Cela sous couvert d’égalité et de progrès, ou comme l’écrivit à l’époque dans Le Monde, avant sa mésaventure américaine, le candidat Strauss-Kahn, aux fins de « mener jusqu’au bout la lutte contre toutes les discriminations ».
Mais en matière de « progrès » nous constatons surtout aujourd’hui, effarés, combien sous les expressions de l’antisionisme et du palestinisme, l’antisémitisme occidental a pris la dimension d’un symptôme politique et social majeur, touchant tout aussi bien la jeunesse universitaire, les radicaux de l’islamo-gauchisme que des milieux supposés plus modérés.
Les réformes sociétales ont légitimé le fantasme parricide.
Les causes de ce renouveau ravageur d’une haine sans complexe sont diverses. Parmi celles-ci, et non la moindre, bien qu’occultée, il y a donc à mon sens la façon dont ces législations insensées, décomposant l’ordre des places et des figures généalogiques, faussant la représentation fondatrice Mère/Père soutenue par le couple femme/homme1, ont fermé les yeux sur le fantasme parricide qui s’y trouvait engagé.
De cela, de la façon dont la fantasmatique œdipienne, ressort subjectif inconscient de la revendication du mariage de personnes de même sexe, s’est trouvé légitimée et par là, le sujet dispensé d’en ressentir la culpabilité, notre culture n’a rien voulu savoir, quel que fut l’effort de quelques-uns.
Ces réformes, fruits d’un État neutralisant sa fonction paternelle, ont cristallisé la débâcle de la fonction symbolique du Père (des deux parents). On peut à cet égard parler, face à cet État-parent 2 en déconfiture, d’un triomphe œdipien à bon compte du sujet occidental moderne. Avec à la clé, aussi invisible en ait été le processus, la dissémination dans la société d’une figure paternelle valorisée comme seul pendant, prolongement ou complément désexualisé de la mère. Kundera, dans son roman L’identité, en nota l’extension sous l’ironique et grinçante observation des « hommes papaïsés » : « Ils ne sont pas pères mais juste papas, ce qui signifie : pères sans autorité de père ». Avant lui le poète Michaux avait évoqué dans Ratureurs (recueil À distance), « les nouveaux pères déguisés en fils /…/ essuie-misères, préparateurs d’une plus ignoble misère ».
Le carcan juridique œdipien, cadre normatif de la triangulation qui préside au cours de la construction subjective, celui de l’identification sexuée, a été mis à disposition de la subjectivité toute-puissante du sujet-Roi, l’auto-fondé dans son genre, seul maître à bord en son désir. « Je suis cela, parce que je le veux, je me tiens à cette place, aussi interdite par la Loi soit-elle, parce que c’est mon désir et mon droit, parce que je le veux. »
De cette déliaison du désir de la Loi instituée par les « réformes sociétale », qui veut savoir qu’elle est venue, si je puis dire en douce, débrider ce même fantasme parricide à la source subjective de l’antisémitisme3 ?
Qui veut savoir que la légalisation du transsexualisme puis la déstructuration homosexualiste de l’institution du mariage ont ouvert le libre débit d’une haine sociale et politique visant le Père ? Oui, qui veut savoir quelque chose de ce rapport, du fait que dès lors que cette autre scène des fantasmes et des identifications, où tout est possible, où toute place est à disposition, était juridiquement désunie de la Loi, désarrimée des fondements généalogiques du sujet – fondements qui sont ceux (langagiers et de représentations) de la scène originaire –, l’antisémitisme et l’antijudaïsme ne pouvaient, parmi d’autres maux, que prospérer ?
En 1998, dans son article intitulé La Brèche. Remarques sur la dimension institutionnelle de la Shoah, Pierre Legendre n’avait pas manqué d’alerter :
« Si la prise en compte de ce dont il s’agit dans la doxa de la non-limite n’a pas lieu, si donc nous renonçons à étudier le phénomène d’un délire d’État et son effet de levée du tabou du meurtre, mesurons la portée de cette abstention ; non seulement on entretient à bas bruit l’antisémitisme sous l’apparence de le combattre, mais on renonce à analyser les suites institutionnelles de la Shoah, à savoir la désymbolisation généralisée dont sont victimes les nouvelles générations d’Occident. »
Il relevait là combien les deux temps se tiennent : la seconde guerre mondiale et ses suites, « l’héritage de l’anti-Tabou, les propagandes de la non-limite et le libre jeu des pulsions… ». La logique de la déflagration qu’a été la Shoah est celle « d’un véritable délire qui pour devenir délire d’État a levé visant le Juif, le tabou du meurtre ». Ce qui lui avait fait caractériser celle-ci comme « un geste d’État instituant le parricide » – « un crime typiquement généalogique ».
Les « nouveaux droits », court-circuitant l’incontournable de la Loi, ont à leur tour pactisé avec le meurtre, plaçant l’État et la société sous la coupe d’un Saint Office lgbtiste, celle d’une nouvelle police de la parole et de la pensée.
Que dis-je là ? Que n’avait dit Legendre lorsqu’il osa dans un entretien au Monde (23 octobre 2001), dès le débat autour du PACS, relever que « la souveraineté du fantasme appelle le nihilisme, et qu’en se lavant les mains quant au noyau dur de la raison qui est la différence des sexes, l’enjeu œdipien, et en mettant le principe démocratique au service du fantasme /…/ l’État /…/ bat en retraite sous les coups de l’affirmation de l’individu /…/ et laisse la place à une logique hédoniste héritière du nazisme… » ?
De tels propos, affirmant « qu’un hitlérisme sans nom est à l’œuvre … et qu’un néo-totalitarisme de facture libérale véhicule au cœur de la civilisation du droit civil l’idéologie de la non-limite et son accompagnement, lui aussi sous-analysé, le scientisme… », ne pouvaient être reçus, tant l’intelligentsia, les médias, les politiques de tous bords avaient déjà, dans leur grande majorité, fini par faire allégeance à la doxa triomphante, parfois de gré, parfois par opportunisme. La culture occidentale s’est depuis murée dans l’impasse, dans un même refus de lire et de penser, une même volonté de ne pas savoir.
Évoquer la dimension post-hitlérienne de nos sociétés était et reste un blasphème, un interdit de dire « occultant les effets à long terme du cataclysme survenu » (P.L.), ceux de la débâcle de l’exercice de la fonction paternelle, tant familiale qu’institutionnelle. Et pourtant, revenir sur les fondements symboliques, mythologiques de cette débâcle, en retrouver les racines lointaines serait me semble-t-il du meilleur intérêt politique et culturel. Les uns pourraient y découvrir combien ils s’inscrivent dans cette Tradition qu’ils honnissent, et les autres combien celle-ci, qu’ils chérissent, pourrait être à la source de ces réformes qu’ils déplorent…
Ce qui est là sous nos yeux, était déjà là avant, noué à une faille symbolique de notre Tradition.
Depuis plusieurs décennies, depuis disons 68 et la levée des refoulements du vieux familialisme, se déploie un anti-œdipisme bien plus lié à notre Tradition chrétienne occidentale que l’on pourrait le penser. Ledit « patriarcat catholique » n’est pas toujours ce qu’on croit ! Une certaine incestuosité psychique, homosexuelle, plus ou moins bien refoulée, lui est restée sous-jacente et active, et cela en raison même, comme je vais brièvement tenter d’en faire résonner la proposition, de la faille symbolique du mythe trinitaire catholique romain, cœur battant de notre Religion. Ce mythe du Filioque, mettant au même niveau les places du Père et du Fils par rapport à ce troisième terme qu’est le Saint Esprit – cause théologique du grand Schisme avec l’Orthodoxie –, a marqué de son empreinte notre culture. Il s’est inscrit « dans la vie institutionnelle des siècles chrétiens » (Pierre Legendre). Proposition qui suppose d’abord – bravant le vieil interdit de l’empereur Justinien ordonnant « que de la Souveraine Trinité /…/ personne n’ait l’audace de la critiquer publiquement », mais aussi bien le déni de Saint Augustin refusant de considérer en quoi le Saint Esprit peut valoir comme troisième figure du trio œdipien, celle de la Mère – que soit perçue, reconnue la façon dont le mythe catholique romain, celui d’une Trinité toute-puissante, est porteur des « figures généalogiques de l’altérité » (P.L.). Peut alors être interrogée la transposition de la triade familiale qui est la sienne, saisie, derrière la façade trinitaire, la faille introduite dans le scénario œdipien, support de la différenciation subjective.
De cette faille, touchant donc au fonds mythologique de notre culture, celui de la représentation originaire, j’eus comme praticien-interprète un premier indice en découvrant peu à peu combien la confusion des figures parentales et la dé-triangulation associée gouvernant les univers familiaux des cas auxquels j’avais affaire, ordonnaient tout aussi bien les univers institutionnels de la Protection de l’enfance, la Justice des mineurs elle-même.
Le même mythe subjectif parental infantile, préœdipien – en termes de psychanalyse, mythe subjectif confusionnel des « parents combinés », d’avant la différence des sexes –, irradiait les scènes familiales et institutionnelles. L’institution des sujets comme l’exercice des fonctions s’en trouvaient faussés, déséquilibrés.
J’observais et décelais alors combien le montage et les discours ayant présidé aux destinées de cette Justice des mineurs, véritable « justice d’exception » recevant l’assentiment de tous, avaient arasé, neutralisé la fonction symbolique, proprement paternelle, tierce et de limite du juge des enfants4. Pour avoir fait de celui-ci, via le sacro-saint « suivi éducatif », toute autre chose qu’un juge, cette sphère si particulière de notre Justice, désarrimée des protections et principes du Droit classique, enlacée dans un subjectivisme et des discours la laissant symboliquement désarmée, avait été et demeurait le terrain privilégié du familialisme social, paternalisme et maternalisme confondus. Celui d’abord, après-guerre, d’une philanthropie catholique bourgeoise qui ne fut pas sans quelques mérites, puis prenant peu à peu le dessus, mais avec pour bagage le même mythe subjectif parental, marqué par la même économie psychique préœdipienne (telle que Lacan, fin des années 50, la verra infiltrer la psychanalyse et ouvrir la porte à l’anti-œdipisme5), celui du courant progressiste de la Défense sociale.
La lecture de Legendre, s’interrogeant « sur quels fondements mythologiques les sociétés occidentales ont-elles élaboré l’idée politique du Père »6, me mit sur la piste de l’origine théologique de cette faille touchant au « rapport entre les trois personnes de la Trinité ». Sous cet éclairage je saisis combien ce que j’avais découvert des montages et du mythe sous-jacent aux destinées de la Justice des mineurs correspondait à cette faille du scénario originaire repérée par Legendre : celui d’une Trinité chrétienne occidentale impliquant une parité du Père et du Fils faisant pendant à celle de la Mère et du Fils. Parité qui dès lors, pour faire « de la Paternité une autre version de la Maternité » (comme il en est dans l’économie psychique inconsciente de l’homosexualité originaire en chacun), et ainsi pervertir la représentation fondatrice, creuset symbolique de l’élaboration œdipienne, maintient le sujet sous l’empire de ses fantasmes, celui des pulsions. Legendre en précisa en 2009 la logique et les conséquences dans ses Leçons IX, L’autre bible de l’Occident. Le Monument romano-canonique : « Cette égalité Père/Fils promue par la culture européenne introduit comme un vice de fabrication de la logique ternaire intrinsèquement dissymétrique ; à terme on en constate l’échéance en Occident, à travers la revendication généralisée d’égalité dans la sphère généalogique. » (p.249). Il y revint en 2021, dans L’Avant dernier des jours. Fragments de Quasi Mémoires, p.143-157.
Cette faille, s’est incrustée dans notre culture, et il ne me semble pas abusif d’en considérer, derrière ses allures laïcistes, libérales-libertaires, et bien au-delà des seuls couples de même sexe, le nouveau familialisme homoparental comme une ultime résultante, un dernier scénario normatif, une sorte d’avatar.
Voilà, au plus près de ce que fut mon cheminement d’interprète dans la scène familiale et institutionnelle des cas, qui me conduisit à relever que c’était bien, à l’échelle de la culture, ce même mythe subjectif parental infantile, confusionnel, que sous l’antienne de l’égalité, symétrisant les places, subvertissant la triangulation œdipienne sous l’imperium d’une dualité renvoyant au seul horizon, incestueux, unaire, du lien Mère/Fils, les réformes sociétales venaient instituer et promouvoir.
Ces réformes ont fait passer à l’as tant le fantasme parricide que la fonction anthropologique des institutions et des montages du Droit qui lui font « objection »7. Avec elles devait advenir, comme nombreux l’ont cru et l’espèrent encore, l’ère rayonnante de la « nouvelle anthropologie » … Nous allions pouvoir, suprématisme des valeurs modernes occidentales aidant, vendre tout cela – cette confusion du subjectif et de l’institutionnel, l’indistinction des places et des figures, le règne associé du fantasme – au monde entier ! Pour quel résultat aujourd’hui ? Eh bien, entre autres symptômes, celui de cet amour naturel du crime (Baudelaire) retrouvant, sous ses dissimulations diverses, son Objet négatif d’élection traditionnel, le Juif.
L’au-delà du blasphème
Mais d’une telle causalité et d’un tel rapprochement la doxa barre l’accès. Les censeurs, armés de la menace, veillent ; ce qui n’est pas sans faire reculer prudemment certains de ceux qui, opposants ou réservés, ne sont pas sans pressentir la dé-Raison du temps présent, celle de ces « idéaux post-hitlériens de la subjectivité sans loi » (P.L.) sous la gouvernance desquels nous demeurons placés.
Aussi, tenter de relever le rapport existant entre la désintégration juridique des fondements existentiels et l’essor d’un antijudaïsme occidental faisant jonction avec celui venu du monde musulman, demeure une gageure. Et cela d’autant qu’une telle proposition risque d’être très vite réduite à un argumentaire simplificateur, voire homophobe, quasi fasciste ou je ne sais quoi encore, appelant à je ne sais quel retour au passé tel que certains l’idéalisent, et non pour ce qu’elle est : une tentative d’ouverture à l’anthropologique dogmatique, une anthropologie intégrant, sous l’éclairage de la psychanalyse, la fonction symbolique du Droit. Je sais que ces propos concis peuvent blesser certains de ceux, parfaitement respectables, qui ont adhéré à ces « réformes sociétales » par esprit (ont-ils cru) de justice, n’y voyant nul mal mais bien plus un progrès. Je sais aussi que pour nombre de ceux qui critiquent le wokisme, il n’y aurait, par exemple en matière de transsexualisme, qu’à en tempérer et limiter les excès, en particulier auprès des enfants. Ce qui reste une façon de contourner le fond des choses, de ne pas prendre la mesure du « délire social de l’interchangeabilité des sexes » (P.L.) … Nouveau blasphème !
Difficiles sont donc ces réflexions, tant elles viennent à rebours de la doxa lgbtiste, aujourd’hui devenue cette idéologie d’État dont les hauts représentants au pouvoir s’attachent à vérifier si chacun, accédant par exemple à des responsabilités ministérielles, y fait bien allégeance. Je pense là à la manière, si significative, dont Gabriel Attal a interpellé son successeur, lui demandant de dire publiquement qu’il ne menacerait en rien ces réformes sociétales… Ce qui, de l’inquiétude ainsi manifestée, révèle peut-être une angoisse cachée, le sentiment refoulé d’une légitimité incertaine.
Pourtant il faudra bien un jour, aussi lointain soit-il, reculer, accepter de rebrousser chemin.
Cela, non pour remettre le couvercle des vieux refoulements, mais seulement si je puis dire, aux fins de retrouver rigueur et liberté de pensée pour contourner le déni et l’aveuglement le plus général sur cette dimension incestueuse et meurtrière des fantasmes qui par ces réformes se sont trouvés blanchis. Mais voilà qui ne pourra advenir sans qu’un certain nombre d’interprètes, juristes et philosophes ayant fait un pas vers ce champ de l’anthropologie dogmatique, ouvert par P. Legendre – et non plus quelques voix isolées, parlant dans un quasi désert –, en viennent à faire valoir auprès des pouvoirs, hors idéologisation politique, l’exigence de travailler à restaurer juridiquement (symboliquement), de façon pour le coup moderne, et en vérité nullement « réactionnaire », non réductible à je ne sais quelle imposition familialiste « traditionnelle », les « montages de légalité nécessaires à la vie dans l’espèce humaine » (P.L.).
Pour l’instant, le nouveau juridisme, rejeton de la radicalité individualiste et de l’égalitarisme œdipien (lequel a pris son essor au début de la décennie 70 sous les traits de l’Anti-Œdipe, clé de la nouvelle normativité anti-tabou, anti-normative), s’est imposé. Et c’est bien sous ce nouveau régime juridico-normatif là, déployant tous ses feux, que nous assistons, sous les masques du jour, au redéploiement d’un antijudaïsme dont on ne sait jusqu’à quels drames il va conduire.
Cet antijudaïsme, qu’il soit d’origine islamiste ou occidentale, est profondément anti-généalogique, pour lui l’Ancêtre juif ne compte pour rien, le passé perd toute valeur d’altérité. L’irréductible de l’altérité lui est insupportable.
L’idéologie trans/post-humaniste du sujet-Roi, l’auto-fondé dans son genre, a une même facture anti-généalogique : elle revisite les fondements, la scène originaire, en les reformatant narcissiquement selon son fantasme, sur un mode normatif pervers.
Derrière le Théâtre et sa vitrine libérale-libertaire, hédoniste, la désymbolisation a libéré cette haine meurtrière abyssale, irrépressible, d’une jeunesse universitaire occidentale qui cible à nouveau, tels les hitlériens, les Juifs et Israël comme la source première du mal dans le monde. On retrouve là ce qu’en avait relevé Emmanuel Levinas dans son article de 1934, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme : « Plus qu’une contagion ou une folie, l’hitlérisme est un réveil des sentiments élémentaires ».
Et de façon toute aussi prémonitoire il insistait en 1990, dans son post-scriptum si remarquable de la traduction américaine de cet article, sur cette « possibilité essentielle du Mal élémental /…/ qui nous menace encore », et particulièrement ajoutait-il, « le sujet corrélatif de « l’Être-à-rassembler » et « à-dominer », ce fameux sujet de l’idéalisme transcendantal qui, avant tout, se veut et se croit libre…». Possibilité procédant, comme nous l’avons sous les yeux, de la déliaison de la toute-puissance maléfique, polymorphe perverse dira Freud, du désir, en tant que désir inconscient infantile œdipien, de la Loi, en tant que loi langagière ordonnatrice du droit et de l’institutionnalité.
De l’Œdipe subjectif, comme du carcan normatif œdipien qui a vocation à lier celui-ci à la Loi, les hérauts en goguette du principe de plaisir, de la conflict-free sexuality (une sexualité supposée libérée de toute culpabilité), ont cru pouvoir se dégager sans rien devoir en payer… ou faire payer pour eux à d’autres. Cela sans autres conséquences que de « progrès » n’est-ce pas… C’était la nouvelle promesse du Bonheur – une « promesse » qui ferme les yeux sur le prix de sacrifice, en sacrifiés, qu’elle implique… Enferrés dans une conception insulaire du sujet rejetant la problématique normative, celle de l’institution du sujet (P.L.), tout en laissant accroire qu’il était loisible d’effacer l’Œdipe, d’en délivrer le sujet-Roi, d’aucuns, dans le champ même de la psychanalyse, ont entretenu ce Présent de l’illusion… Les plus radicaux des faussaires, engagés toujours plus avant dans la voie d’un détournement culturel pervers, politico-juridique de la Loi, prônent quant à eux, à l’avant-garde du transhumanisme, sous la nouvelle figure fétichisée de l’Homme nouveau, celle de l’homme enceint cher au Planning Familial, la « Transition civilisationnelle » !
Comme si l’on pouvait se libérer à bon compte tant du carcan symbolique de l’animal parlant/désirant (du cadre normatif structural langagier) que du désir inconscient et de la culpabilité subjective associée…
Eh bien non, et résonne la voix désillusionnée du poète à la fin de sa vie, « Toujours cet Orphée ! Toujours cet Œdipe ! J’avais cru qu’en changeant de château, je changerais de fantômes et qu’ici les fleurs sauraient les mettre en fuite. » (Jean Cocteau, Le Testament d’Orphée, 1960).
Et comme cela s’entend, quelles que soient « les avancées sociétales », rien n’y fait, l’Œdipe n’est pas éliminé, et la fuite en avant demeure : le désir, livré à lui-même, laisse le sujet activiste proie de son angoisse – une angoisse de culpabilité (et d’effondrement) qui ne cesse de chercher son issue dans la légalisation des nouvelles lubies et la mise en place toujours plus resserrée des surveillances… La fabrique des Innocents tourne à plein régime, désignant les coupables, organisant les censures… Le symbolique défait, la parole démonétisée, encadrée, le temps est au duel généralisé, à un militantisme de forcenés ! Voilà qui rendait prévisible le renouveau de l’antisémitisme et des violences politiques de générations biberonnées à l’anti-œdipisme, désarrimées du principe tiers séparateur du Père.
« Heureusement qu’ici il y a un Juif !»
Enfin, avec une pensée particulière et solidaire pour nos compatriotes juifs, il me faut, concluant, revenir sur cette part juive évoquée par Levinas – une part juive dont l’inconscient, lui, qui est par nature si j’ose dire politiquement antisémite, y compris en tout Juif, ne veut rien savoir.
L’antisémitisme, comme disait une psychanalyste à propos de la perversion, si nous ne voulons pas le regarder, lui, nous regarde…
Je m’honore d’avoir cultivé, au long cours de mon trajet institutionnel, cette part juive, comprenant aussi que la psychanalyse, pour ne relever d’aucun pape, distinguer le symbolique du réel, l’institutionnel du subjectif, la parole de l’acte, était bien une « affaire juive ».
Et c’est ainsi que parfois, confronté dans ma vie institutionnelle à la poussée politique « matriotique », unioniste de mes chers collègues, tendant à exclure toute pratique dissidente ou parole divergente, toute contradiction, il m’arrivait, souriant et moqueur, de lancer à la cantonade, me désignant comme tel, alors que tous savaient que je ne l’étais pas, « Heureusement qu’ici il y a un Juif ! ».
Daniel Pendanx, né en 1951, a été éducateur spécialisé, d’abord dans des IME (Institut Médico-Éducatif), puis trois décennies durant praticien de l’AEMO (Assistance Éducative en Milieu Ouvert) dans la Justice des mineurs. Auteur de nombreux articles dans le domaine de la Protection de l’enfance et de la Justice des mineurs, ses analyses, au croisement du droit et de la psychanalyse, portent sur la fonction parentale de l’État et des institutions.
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