Début septembre, près d’Oran, douze chrétiens algériens ont été arrêtés alors qu’ils priaient ensemble. Douze hommes et femmes. Douze croyants. Douze personnes dont le crime supposé était de se réunir pour célébrer leur foi dans un lieu que l’administration algérienne avait fermé.
Leurs téléphones, leurs papiers et leurs livres ont été saisis. Les hommes ont été retenus jusqu’au soir. Ils risquent des poursuites au titre d’une législation qui encadre le culte non musulman avec une sévérité qui dit beaucoup de l’Algérie d’aujourd’hui.
Je regarde cette scène avec une douleur particulière. Parce que cette terre est la mienne. J’y suis né. J’en porte les paysages, les morts, les blessures, les silences. J’ai connu l’Algérie avant de la quitter. Et je ne peux pas regarder mon pays natal devenir un endroit où l’on apprend à un citoyen que sa liberté s’arrête au seuil de la religion dominante.
Le plus terrible n’est même pas que douze chrétiens aient été arrêtés. Le plus terrible, c’est que personne ne semble plus s’en étonner. La persécution n’a pas toujours besoin de bourreaux hurlant dans les rues. Elle peut prendre la forme beaucoup plus froide d’un formulaire refusé, d’une église fermée, d’une autorisation qui n’arrive jamais, d’un livre saisi, d’une convocation de police, d’un écrivain arrêté.
Depuis plusieurs années, les autorités algériennes ont fermé des dizaines d’églises protestantes. Portes Ouvertes indique que les 47 églises de l’Église protestante d’Algérie ont cessé leurs activités et classe l’Algérie au 20e rang de son index mondial de persécution des chrétiens pour 2026. La Commission américaine sur la liberté religieuse internationale décrit, elle aussi, des restrictions persistantes et systématiques visant les communautés religieuses minoritaires.
Et il faut regarder le paradoxe en face. En Occident, des hommes et des femmes réclament, à juste titre, le droit de pratiquer leur religion. Des mosquées ont été construites par milliers en France et ailleurs en Europe. En France, les collectivités ne peuvent certes pas financer directement la construction d’un lieu de culte, mais elles peuvent, dans le respect du droit, autoriser des projets, mettre des terrains à disposition par bail emphytéotique et permettre l’exercice des cultes dans des équipements publics sous certaines conditions. Le droit français protège donc concrètement la liberté de culte, y compris musulman.
Je n’ai aucun problème avec cela. Au contraire. C’est précisément cela, la liberté. Elle ne m’intéresse que lorsqu’elle vaut pour celui qui ne pense pas comme moi. Une liberté qui change de valeur selon la religion de celui qui la réclame n’est plus une liberté. C’est un privilège communautaire. Alors j’aimerais poser une question toute simple à ceux qui, en Occident, dénoncent sans relâche « l’islamophobie » dès qu’une société laïque ose interroger certaines pratiques ou certaines revendications religieuses.
Où est votre indignation lorsque des chrétiens algériens sont arrêtés pour avoir prié ?
Où sont les grandes déclarations ?
Où sont les manifestations ?
Où sont les indignations internationales ?
Où sont les défenseurs professionnels des minorités religieuses ?
Pourquoi la liberté religieuse semble-t-elle parfois devenir une revendication à sens unique ?
Je refuse cette hypocrisie. Je suis universaliste. Cela signifie que je défends le droit d’un chrétien algérien de prier dans son pays avec la même détermination que je défends le droit d’un musulman de prier en France. Mais cela signifie aussi que je refuse qu’on transforme la laïcité en machine à culpabiliser les sociétés occidentales tandis que l’on détourne pudiquement les yeux lorsque des régimes musulmans restreignent concrètement la liberté de ceux qui ne pratiquent pas l’islam, ou ceux qui pratiquent un islam qui ne correspond pas à la norme officielle.
Le régime algérien ne s’en prend d’ailleurs pas seulement aux chrétiens. Les autorités ont également visé des musulmans appartenant à des courants considérés comme déviants par le pouvoir religieux ou politique, ainsi que des personnes accusées d’atteintes à l’islam ou de prosélytisme. La Commission américaine sur la liberté religieuse décrit cette pression comme touchant à la fois les minorités non musulmanes et des musulmans qui s’écartent de l’interprétation sunnite approuvée par l’État. Voilà le cœur du problème. Ce régime ne supporte pas ce qui échappe à sa définition de la conformité. Et moi, ce mot, conformité, me fait peur. Parce que j’ai toujours pensé que la liberté commençait précisément là où l’individu cessait d’être conforme. Un chrétien qui prie. Un musulman qui doute. Un athée qui refuse de croire. Une femme qui refuse qu’un vêtement religieux définisse son existence. Un écrivain qui blasphème. Un citoyen qui conteste. Une conscience qui dit non. C’est cela que doit protéger une République digne de ce nom.
Je ne demande pas à l’Algérie de devenir chrétienne. Je ne demande même pas qu’elle devienne athée. Je lui demande quelque chose de beaucoup plus simple : qu’elle laisse ses citoyens respirer. Qu’elle cesse de considérer la conscience comme une propriété de l’État. Qu’elle comprenne enfin qu’une foi qui a besoin de la police pour survivre n’est pas une foi protégée, mais une foi sous tutelle. Et lorsque je vois, depuis l’Occident, certains réclamer toujours davantage de droits religieux pour eux-mêmes tout en restant silencieux devant le sort réservé aux chrétiens d’Algérie, je ressens une colère profonde. Parce que je connais cette terre. Je sais ce qu’elle représente pour moi. Et précisément parce que je l’aime, je refuse de lui mentir. L’Algérie est ma terre natale. Mais une terre natale n’est pas une excuse pour fermer les yeux. Je ne veux pas d’une Algérie où l’on ouvre des mosquées par milliers et où l’on ferme des églises. Je ne veux pas d’une Algérie où l’islam est protégé par l’État tandis que les autres consciences doivent demander la permission d’exister. Je veux une Algérie où personne n’a besoin de se cacher pour croire. Et où personne n’a besoin de croire pour être libre. Car la véritable liberté religieuse ne se mesure pas au nombre de mosquées que l’on peut construire. Elle se mesure au droit du dernier homme, dans la dernière petite église, de fermer les yeux, de joindre les mains et de dire : je crois, sans que la police vienne frapper à la porte.
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.
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