La mode médiatique consiste aujourd’hui à s’effrayer des capacités de l’intelligence artificielle. Elle écrit, code, traduit, synthétise, calcule. À mesure qu’elle produit, nous saurions donc de moins en moins faire.
C’est peut-être regarder le doigt quand le sage montre la lune.
Car l’IA ne surgit pas de nulle part. Elle prolonge un mouvement ancien : celui par lequel la technique cesse progressivement d’être le péage obligatoire de la création.
En 1917, Duchamp expose un urinoir.
Avec le ready-made, le mouvement Dada rompt avec une évidence : l’artiste n’est plus nécessairement celui qui façonne l’objet. Le choix, le déplacement, le regard peuvent faire œuvre.
Un demi-siècle plus tard, le punk s’attaque à une autre citadelle : la virtuosité musicale. La série de FIP L’Histoire secrète du Punk rappelle combien ce mouvement naît aussi contre un rock devenu savant, professionnel, presque académique. Trois accords, une guitare et une idée peuvent suffire.
L’essentiel est ailleurs : faire naître un état d’esprit.
Puis viennent le hip-hop et le sampling. Le DJ prélève, découpe, assemble. Il ne joue plus nécessairement les sons : il sait quoi en faire. Plus tard, l’Auto-Tune poursuit ce déplacement : avec un artiste comme Jul, il corrige ou transforme la justesse sans en faire un impératif catégorique du rappeur.
La technologie devient alors moins un correctif qu’un élément de signature artistique. Les synthétiseurs, les boîtes à rythmes et les logiciels poursuivent le mouvement. L’instrument change. David Guetta n’a pas besoin d’être l’immens pianiste Vladimir Horowitz pour faire danser un stade.
Même le Thermomix appartient à cette histoire. Il ne transforme pas chacun en grand chef : il rend accessibles des gestes autrefois plus techniques.
À chaque fois revient le même procès : « N’importe qui peut le faire. ». Non, n’importe qui peut essayer. La différence est majeure.
L’intelligence artificielle ajoute pourtant une rupture.
Jusqu’ici, ces machines désacralisaient surtout les techniques des artistes, des musiciens, des cuisiniers, des photographes ; principalement celles des saltimbanques. Cette fois, elles touchent les instruments des clercs : l’écriture, la synthèse, la traduction, le calcul, le code, la recherche documentaire, la formalisation. Le vibe coding en est la démonstration.
Hier, entre une idée de logiciel et sa réalisation, il fallait apprendre un langage informatique ou trouver quelqu’un qui le maîtrisait. Aujourd’hui, l’intention peut dialoguer directement avec la machine. Mais attention au contresens : « tout le monde deviendra intelligent grâce à l’IA » serait une conclusion aussi indigente que le doigt du sage pris pour la lune.
Être créatif n’est pas plus facile que raisonner en mathématiques. Ce qui disparaît n’est pas l’exigence. C’est une partie du ticket d’entrée. En abaissant le prix technique de la production intellectuelle, l’IA poursuit le déplacement de la compétition vers ce qu’elle automatise le plus difficilement :
l’originalité de la question, la qualité du jugement et la singularité du regard.
Nos élites ont longtemps été sélectionnées par leur maîtrise de techniques intellectuelles fortement codifiées : dissertation, note de synthèse, raisonnement juridique, calcul, concours. L’ENA en fut en France l’un des temples.
Que devient cette hiérarchie lorsque certaines de ces techniques cessent d’être rares ?
Le sensible et ses porte-voix, les poètes, vont-ils retrouver un peu du pouvoir que la Grèce antique leur a progressivement retiré en leur préférant les philosophes et le rationnel systématique de Socrate, Platon et Aristote ?
Lorsque l’exécution devient moins discriminante, d’autres qualités remontent : intuition, imagination, goût, rapprochements inattendus, questions nouvelles. Des qualités que l’entreprise a longtemps davantage recherchées chez son directeur artistique que chez son technocrate.
L’IA est peut-être la petite-fille de Duchamp et du punk.
Et le PDG de demain, qui sait, ressemblera peut-être davantage à un directeur artistique qu’à un premier de la classe. À moins que nous ne préférions encore nous faire peur. À ce rythme, les médias, sans doute la catégorie la plus effrayée par l’appropriation de l’IA, prêteront bientôt à cette dernière un tropisme spéciste. Lorsque la mécanisation a rendu le cheval de trait moins indispensable, la filière de la viande de boucherie est devenue pour certaines races l’un de ses derniers débouchés. Nous finirons bien par imaginer qu’une intelligence artificielle, nous découvrant à son tour inutiles, se demandera pourquoi elle ne nous « mangerait » pas. Un nouvel épisode de Soleil vert, cette fois numérique.
À force de penser l’IA comme une dystopie, nous risquons surtout de ne pas voir la révolution qu’elle provoque. Non pas la disparition de l’intelligence humaine, mais le déplacement de ce pour quoi elle aura encore de la valeur.
Jacky Isabello
Jacky Isabello dirige le cabinet Parlez-moi d’Impact, qu’il fonde en 2023 après la cession de son agence CorioLink. Diplômé de l’École Supérieure de Gestion de Paris, il débute au cabinet du ministre des PME Jean-Pierre Raffarin avant de créer, en 1998, Press & Vous, rachetée en 2010 par le groupe Wellcom. Il poursuit ensuite son parcours entrepreneurial en lançant AlgoLinked puis CorioLink en 2014. Co-auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’entreprise et au travail, dont En finir avec la dictature du salariat, écrit avec Thibault Lanxade, il a également contribué à un rapport remis au président du Sénat sur l’esprit d’entreprendre. Officier de réserve de la Marine nationale et administrateur du think tank Synopia, Jacky Isabello est membre du comité éditorial de La Nouvelle Revue Politique, où il publie régulièrement.
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