Ferréol Delmas est le directeur général du think tank Ecologie responsable.

Contre quelle écologie se définit le pragmatisme écologique ?

Le pragmatisme écologique se construit contre deux tentations opposées. La première est celle d’une écologie décroissantiste, qui pense la transition par la contrainte et la culpabilisation individuelle, et qui traite le monde productif (agriculteurs, industriels, automobilistes) comme un adversaire à discipliner plutôt qu’un allié à mobiliser. La seconde, plus spécifique à une partie de la droite, est le déni ou l’indifférence : l’idée que l’écologie serait un sujet de gauche, un supplément d’âme urbain sans enjeu réel pour la souveraineté ou la compétitivité du pays. Le pragmatisme écologique refuse ces deux postures. Il prend le changement climatique au sérieux comme un fait, pas comme une opinion, mais il le traite comme un problème d’ingénierie, d’investissement et de résultats, non comme une question morale.

Quelle filiation intellectuelle nourrit cette approche ?

Cette approche puise dans une filiation d’abord gaulliste : l’écologie y prolonge l’indépendance nationale et l’aménagement du territoire, dans la lignée des grands choix industriels d’État dont le nucléaire reste l’exemple le plus évident. S’y ajoute la tradition conservatrice du conservationism anglo-saxon, portée par l’intuition burkéenne que chaque génération est dépositaire d’un patrimoine qu’elle doit transmettre plutôt que consommer. Une intuition qui a directement inspiré des réseaux comme le Conservative Environment Network britannique, dont Ecologie responsable s’inspire explicitement. Protéger pour transmettre, plutôt que rompre pour refonder : c’est ce fil qui distingue cette écologie de celle, plus fréquemment tournée vers la rupture, que porte la gauche.

Quels dossiers de souveraineté écologique sont aujourd’hui les plus urgents ?

L’énergie arrive en tête des priorités : l’indépendance électrique par le nucléaire est le dossier où la droite dispose d’une doctrine ancienne, cohérente et déjà largement partagée dans l’opinion. Viennent ensuite les matières premières critiques (terres rares, lithium, cobalt) où la dépendance à la Chine pour équiper la transition bas-carbone constitue une vulnérabilité stratégique de premier ordre, encore largement sous-traitée politiquement. L’agriculture forme un troisième pilier, moins comme souveraineté écologique au sens strict que comme souveraineté alimentaire, les deux se rejoignant sur les pesticides, l’eau et la compétitivité face à des importations moins-disantes. L’eau, enfin, est le sujet le plus émergent : moins mûr politiquement aujourd’hui, mais appelé à devenir central à mesure que les tensions sur les nappes phréatiques et l’irrigation s’aggravent.

Souveraineté nationale et coopération européenne : tandem ou tension ?

La relation n’est ni un tandem systématique ni une tension permanente, mais varie selon les dossiers. Elle est un tandem sur les instruments de doctrine industrielle : le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières protège la compétitivité française autant qu’il sert un objectif européen, et une taxonomie verte bien calibrée peut orienter les investissements dans le sens voulu par Paris. Elle devient une tension sur le rythme et les priorités : la France veut souvent aller plus vite sur le nucléaire quand une partie de l’Union freine pour des raisons idéologiques ou concurrentielles, tandis que certaines normes agricoles européennes sont vécues comme des contraintes imposées sans réciprocité commerciale. La ligne pragmatique consiste à défendre la coopération européenne comme multiplicateur de puissance quand elle sert nos intérêts, et à revendiquer un rapport de force quand elle les contrarie, sans en faire un sujet de rupture avec l’Union.

Le local est-il une échelle de gouvernance ou une échelle de sens ?

Le local ne recoupe pas automatiquement gouvernance et enracinement. Et c’est précisément là que se joue l’enjeu politique. Certaines communes disposent de la compétence juridique sans avoir la population enracinée pour la porter, comme dans nombre de zones périurbaines ou de bassins de nouveaux arrivants ; à l’inverse, des territoires à fort attachement affectif voient leurs habitants dépossédés de tout levier réel de décision sur leur cadre de vie, au profit d’échelons intercommunaux ou régionaux plus technocratiques. Le pari du pragmatisme écologique, et le sens même d’un réseau d’élus locaux comme celui de notre think tank, est de faire converger les deux : redonner du pouvoir de décision précisément là où l’attachement existe déjà, sur le principe que l’écologie la plus efficace est celle que les gens veulent porter parce qu’elle protège ce qu’ils aiment concrètement, non une norme descendante et abstraite.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

Publications de cet auteur
Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Suspension de la retraite ou comment avancer en marche arrière ?

En obtenant la suspension de la réforme des retraites, la Néo-Gauche a enfin remporté une victoire majeure : instaurer la marche arrière automatique…


0 Commentaire8 minutes de lecture

L’auto-sabordage du Front républicain

Le « Front républicain » a connu un succès inattendu et retentissant pour empêcher le RN d’obtenir la majorité à l’assemblée, après la dissolution de juin 2024. Trois coups de poignard l’ont néanmoins affaibli en moins d’un an et demi.


0 Commentaire17 minutes de lecture

La France en panne sèche de « simplification administrative » ?

Les discours de politique générale sont toujours, sous notre République, témoins des ambitions en « bosse » comme « creux ».


0 Commentaire12 minutes de lecture

Privacy Preference Center