La victoire de l’AFD dans le Land de Saxe-Anhalt a fait l’effet d’un coup de tonnerre non seulement en République fédérale d’Allemagne mais également dans l’ensemble de l’Europe. D’aucuns, nombreux, n’ont pas manqué d’y pointer un risque de retour aux années 30, voyant dans ce résultat la confirmation de leur crainte qu’une vague populiste grandissante ne vienne toujours plus miner les fondements de la démocratie, de l’État de droit et de l’Union européenne. Le recours à l’histoire est toujours une facilité pour mieux dénoncer ce que l’on ne veut pas voir, a fortiori quand cette histoire est utilisée à des fins exclusives d’indignation et l’approche comparatiste, quant à elle, est d’autant moins probante lorsqu’elle obéit à un registre uniquement émotif ou moral, gommant notamment la diversité des cultures politiques nationales. En d’autres termes nous ne revivons pas les années 30, pas plus qu’il n’existe une homogénéité entre des mouvements qui pour être tirés par des sociologies proches et des enjeux qui peuvent se croiser n’en demeurent pas moins mobilisés autour de la singularité historique des nations qu’ils entendent d’abord représenter et défendre.
Dans une contribution publiée dans nos colonnes au lendemain du vote, le professeur et politiste Philippe Poirier a pertinemment documenté les racines tout à la fois historiques, idéologiques et sociologiques qui expliquent non seulement la genèse de « Alternative für Deutschland » mais aussi son enracinement dans le paysage politique allemand où la formation est parvenue à devenir aux élections fédérales de 2025 la deuxième force du Bundestag. Mosaïque idéologique, l’AFD combine des courants libéraux-conservateurs, souverainistes, identitaires à la fois hérités du passé mais y greffant par ailleurs des innovations indissociables des mutations socio-politiques de ces dernières décennies. Si succès de l’AFD il y a comme d’autres succès accompagnent en Italie, en France, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni entre autres des partis populistes ou qualifiés comme tels, n’est-ce pas principalement parce que les blocs gouvernementaux qui ont dirigé ces pays ont échoué à maintenir la cohésion sociale de leur société respective ? Philippe Poirier dissèque ce phénomène dans sa spécificité allemande en soulignant que la tectonique électorale outre-Rhin bouscule les règles du jeu social et institutionnel progressivement échafaudées après-guerre. L’érosion des vieux cadres de socialisation (religion, partis politiques, etc.) a confronté les individus à l’impératif de se prendre plus activement en charge quand parallèlement le modèle post-national du « patriotisme constitutionnel » théorisé par Habermas et qui inspire tout autant l’Union européenne se heurtait sous le coup de la mondialisation au retour du fait national comme communauté indispensable au fonctionnement démocratique et aux mécanismes de solidarité : entre la représentation sur laquelle s’est construite l’Allemagne post-Seconde Guerre mondiale d’un côté, et le vécu d’une perte de contrôle du politique de l’autre par de nombreux segments sociaux confrontés aux difficultés suscitées par la globalisation post-moderne se forge ainsi une « dissonance identitaire » dont le principal impact est de rebattre les cartes des forces partisanes en générant un réalignement au profit d’une droite nationale dont l’AFD constitue désormais l’efficiente marque électorale.
Ce que disent les progressions protéiformes des droites nationales partout en Europe ce ne sont pas tant leurs convergences, loin d’être effectives comme le montre entre autres la distance entretenue par le RN en France avec l’AFD en Allemagne mais le retour d’une politique concrète en quelque sorte contre des modèles qui s’en sont éloignés au nom d’une démocratie procédurale et des actions publiques ajustées bien plus à la mondialisation que déterminées à réguler et maîtriser cette dernière au service de leurs peuples. C’est sans doute à la deuxième mort du philosophe Jürgen Habermas que nous assistons, sous des enveloppes nécessairement différentes en fonction de chaque situation nationale mais dont le ressort est de se retourner contre un paradigme théorique au nom de l’empirisme de la politique. Ce qui dans le fond distingue fortement ce que nous vivons de ce que furent les années 30. Là où les modèles totalitaires agissaient à partir d’une vision constructiviste et idéologique de la société contre les démocraties, les populismes sont avant tout des pragmatismes : à la différence des fascismes, ils ne contestent pas l’idée démocratique mais en exigent une « resubstantiation », contre les évolutions conjointement post-nationales et post-démocratiques de l’Union européenne. Cela s’appelle le rétablissement de la souveraineté des peuples qui n’est pas une idée anti-européenne comme veulent le faire croire ses contempteurs mais au contraire une valeur directement héritée de notre histoire commune.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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