Introduction : La fin relative de l’Allemagne postnationale
Pendant près de six décennies, les droites radicales et/ou nationales allemandes demeurèrent fragmentées et politiquement marginalisées. Leur faiblesse s’expliquait à la fois par l’impossibilité du nationalisme de se démarquer de l’apocalypse nationale socialiste hitlérienne et du franchissement du seuil électoral de 5 % au niveau fédéral par la capacité de la Christlich Demokratische Union Deutschlands (CDU) et de la Christlich-Soziale Union in Bayern (CS) de rassembler durablement l’essentiel des électorats de droite, et par le discrédit historique du national-socialisme après 1945. Verbotsverfahren). https://www.bundesverfassungsgericht.de/). Franz Josef Strauß, le « taureau de Bavière », en théorisa le d’ailleurs le principe dans les années 70 et 80 : aucune force politique ne devait pouvoir s’établir à droite de la CDU-CSU. En conséquence, Du Deutsche Partei (DP) et du Deutsche Reichspartei (DRP) au Nationaldemokratische Partei Deutschlands (NPD), puis aux Republikaner (REP) et à la Deutsche Volksunion (DVU), leurs succès demeurèrent essentiellement régionaux, conjoncturels ou éphémères (Poirier, Ph. (2002). Les droites « extrêmes » en Europe : Histoire et identité(s) politique(s) [Thèse de doctorat, Université Rennes 1]. https://theses.fr/2002REN10400).
Fondée en 2013 dans le contexte de la crise de la zone euro et de la contestation de sa gestion, l’Alternative für Deutschland (AfD) rompt progressivement avec cette longue situation de minorisation politique. À partir de 2015, le parti élargit son registre idéologique et électoral en articulant souverainisme économique, national-conservatisme, défense d’une protection sociale prioritairement nationale, critique radicale de l’immigration et revendication d’un recours accru à la démocratie directe. Son implantation particulièrement forte dans les Länder à l’est de l’Allemagne résulte de la rencontre entre plusieurs facteurs : vulnérabilités économiques, sentiment de déclassement territorial et social, mémoire politique de la réunification et défiance à l’égard des institutions et des partis qui occupent le pouvoir depuis 1991. Mais l’AfD est surtout le témoignage d’un changement d’une autre nature : il affecte la structure même du système partisan allemand en étant le vecteur d’une transformation des valeurs d’une partie de la société allemande. Aux élections fédérales du 23 février 2025, l’AfD a recueilli 20,8 % des secondes voix et obtenu 152 sièges, devenant la deuxième force politique du Bundestag. En Saxe-Anhalt, où elle avait déjà obtenu 24,3 % des suffrages en 2016 et 20,8 % en 2021, c’est un triomphe au scrutin 2026. Cette se distingue d’abord par l’ampleur exceptionnelle de la mobilisation électorale. Alors que 2 590 des 2 660 bureaux avaient été dépouillés, la participation atteignait 74,2 %, contre 60,3 % en 2021, soit une progression de près de quatorze points. Dans le même temps, l’AfD aurait recueilli 44,7 % des secondes voix, contre 20,8 % cinq ans auparavant : elle faisait ainsi plus que doubler son résultat dans un contexte où l’augmentation de la participation aurait pu, en théorie, diluer son poids électoral.
La dimension territoriale de cette victoire est tout aussi significative. Le système électoral de Saxe-Anhalt combine représentation proportionnelle et élection de 41 députés de circonscription à la première voix (Erststimme, vote préférentiel nonimatif). Il est premier dans 39 des circonscriptions de vote préférentiel L’ampleur des résultats obtenus par les candidats de l’AfD montre que le phénomène ne peut plus être interprété comme un simple vote protestataire exprimé en faveur d’une liste. Il s’agit aussi d’un vote d’identification politique et d’implantation territoriale, qui remet en cause l’ancien système de notabilités électorales sur lequel la CDU avait longtemps fondé sa domination du Land.
La seconde transformation concerne la composition même de l’électorat. Les premières analyses de transferts de voix montrent que la progression de l’AfD ne repose pas seulement sur la fidélisation de ses électeurs de 2021. Elle résulte également d’une capacité exceptionnelle à mobiliser des personnes qui n’avaient pas participé au précédent scrutin et à attirer une partie substantielle de l’ancien électorat de la CDU. Infratest dimap souligne ainsi que l’AfD a recruté « dans une large mesure » parmi les anciens non-votants, tout en réalisant d’importants gains au détriment des chrétiens-démocrates.
L’élargissement sociologique est peut-être plus remarquable encore. En 2021, le vote AfD demeurait fortement masculin et particulièrement concentré dans certaines catégories sociales, le monde ouvrier. En 2026, l’AfD arrive en tête chez les hommes comme chez les femmes et dans toutes les classes d’âge ; ce n’est que parmi les plus de 70 ans que la CDU parvient encore à l’égaler. Chez les moins de 25 ans, l’AfD atteint même 42 %, alors que la CDU tombe à 5 %. Le scrutin marque ainsi un changement qualitatif : le parti ne dispose plus seulement d’un électorat de protestation socialement circonscrit, mais tend à devenir une force intergénérationnelle et socialement transversale. C’est précisément ce passage d’un électorat de niche à un électorat de masse qui permet de parler d’un véritable réalignement.
Cette dynamique se traduit enfin dans la question de la formation du gouvernement. Le système électoral du Land prévoit normalement 83 sièges, dont 41 mandats directs et 42 sièges attribués dans le cadre de la représentation proportionnelle ; seules les formations obtenant au moins 5 % des secondes voix participent à cette répartition, sous réserve des règles relatives aux mandats directs et aux sièges compensatoires. Or, au terme de la soirée électorale, le Bündnis Sahra Wagenknecht -Vernunft und Gerechtigkeit (BSW), dissidence de Die Linke, adoptant un agenda politique de gauche nationale, se situait précisément autour de cette frontière, avec 5,2 % dans le décompte officiel encore incomplet.
Cette position produit deux scénarios radicalement différents. Si le BSW demeure au-dessus de 5 %, il obtient une représentation parlementaire et peut devenir numériquement décisif : les projections de la soirée plaçaient l’AfD à environ 39 sièges, à quelques mandats seulement de la majorité absolue de 42, tandis qu’une addition AfD-BSW pouvait franchir cette majorité. À l’inverse, si le BSW devait finalement tomber sous le seuil de 5 %, ses suffrages seraient exclus du calcul proportionnel des sièges de liste. Le poids relatif des formations restant admises à la répartition augmenterait alors, au premier rang desquelles l’AfD. Dans cette hypothèse, celle-ci pourrait se rapprocher, voire atteindre seule, la majorité absolue des sièges.
Mais au-delà d’un scrutin régional, pour comprendre les succès électoraux de l’AfD, il est nécessaire de déplacer le cadre d’analyse. Pendant plusieurs décennies, une part importante de l’interprétation sociologique et politique de l’Allemagne fédérale demeura marquée par l’héritage du marxisme critique et, plus largement, par les catégories forgées par l’École de Francfort. Avec Jürgen Habermas, par la suite, cette tradition s’est progressivement recomposée autour d’un individualisme universaliste, d’un patriotisme constitutionnel et d’une conception postnationale du politique, dans laquelle la légitimité démocratique tend à se détacher des appartenances historiques, culturelles et nationales.
C’est précisément ce cadre qui est aujourd’hui soumis à une contestation croissante. Longtemps situées aux marges du système politique, les droites radicales et/ou nationales, désormais largement rassemblées au sein de l’AfD, constituent l’une des expressions les plus visibles de cette transformation. Elles n’en sont cependant ni l’unique cause ni nécessairement l’aboutissement définitif. Leur progression traduit plutôt la réouverture de conflits longtemps contenus autour de la nation, de la souveraineté, de l’identité collective, des frontières de la solidarité et des formes de représentation politique en Allemagne.
I. De 1953 à 2013 : l’impossible conciliation des droites radicales et/ou nationales
Du national-conservatisme d’après-guerre à la naissance du NPD
La première phase de recomposition des droites radicales et/ou nationales intervient dès les années 1950. Le Deutsche Partei (DP), principalement implanté dans le protestantisme conservateur du nord de l’Allemagne, participe aux gouvernements de Konrad Adenauer. Il obtient 3,3 % des suffrages lors des élections fédérales de 1953 et conserve encore des mandats directs en 1957. Son autonomie disparaît néanmoins progressivement à mesure que la CDU absorbe ses électeurs, ses cadres et une partie de ses thèmes. Cette recomposition avait elle-même été précédée par la Deutsche Konservative Partei–Deutsche Rechtspartei, qui obtient 1,8 % des suffrages aux élections fédérales de 1949, et surtout par la Sozialistische Reichspartei de Fritz Dorls et Otto Ernst Remer. La SRP obtient 11 % en Basse-Saxe et 7,7 % à Brême en 1951, mais son caractère ouvertement néonazi conduit à son interdiction par la Cour constitutionnelle fédérale en 1952. Son audience demeure cependant extrêmement réduite à l’échelle fédérale puisqu’il ne recueille qu’environ 1 % des suffrages en 1957 L’échec ou la disparition de ces premières organisations nourrit une nouvelle tentative d’unification. En novembre 1964, des cadres issus du DRP, du DP, du Bloc panallemand/Fédération des expulsés et privés de droits (GB/BHE) et d’autres formations fondent le Nationaldemokratische Partei Deutschlands (NPD). Fritz Thielen en devient le premier président avant d’être remplacé, en 1967, par Adolf von Thadden. Pour la première fois depuis les années 1950, une organisation paraît alors en mesure de rassembler une partie substantielle de ces traditions dispersées.
Le NPD : percée, radicalisation et marginalisation
Sous la présidence d’Adolf von Thadden, le NPD tente de concilier nationalisme, anticommunisme, révisionnisme historique et critique de la démocratie des partis avec la recherche d’une apparence de légalité institutionnelle. Il ne se présente pas officiellement comme une restauration du national-socialisme mais comme la rénovation d’un nationalisme allemand dont les origines seraient antérieures à 1933. Cette stratégie trouve une partie de ses références dans la révolution conservatrice de l’entre-deux-guerres, notamment chez Arthur Moeller van den Bruck (Das Dritte Reich,1931). À l’individualisme libéral, au matérialisme et à la croyance dans le progrès économique sont opposées la communauté, la continuité historique et la régénération nationale. L’État est appelé à organiser les rapports économiques et à dépasser la lutte des classes par différentes formes de solidarité organique ou corporative. Cette combinaison produit, pendant quelques années, des résultats électoraux significatifs. Entre 1966 et 1968, le NPD entre dans sept Landtags : Hesse avec 7,9 %, Bavière avec 7,4 %, Brême avec 8,8 %, Basse-Saxe avec 7,0 %, Rhénanie-Palatinat avec 6,9 %, Schleswig-Holstein avec 5,8 % et Bade-Wurtemberg avec 9,8 %. Le scrutin fédéral de 1969 constitue cependant un tournant : avec 4,3 % des suffrages, le parti échoue immédiatement sous le seuil des 5 % nécessaire à sa représentation au Bundestag.
Le départ de von Thadden en 1971 et l’arrivée de Martin Mußgnug à la présidence favorisent par ailleurs un rapprochement avec les milieux national-révolutionnaires et réduisent encore la capacité du parti à élargir sa base électorale. La réunification lui offre cependant un nouveau terrain d’implantation. Le NPD développe alors la stratégie dite des « trois piliers » : conquérir la rue, les esprits et les urnes puis celle du « milieu organisé », visant à constituer des espaces culturels sociaux relativement autonomes, notamment sur la scène musicale (Woods, R. (2007). Germany’s new right as culture and politics. Palgrave Macmillan). Il obtient 9,2 % des suffrages en Saxe en 2004 et encore 5,6 % en 2009, ainsi que 7,3 % en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale en 2006 et 6 % en 2011. En 2014, Udo Voigt , son nouveau responsable, est élu au Parlement européen avec seulement 1% des suffrages, grâce à la suppression du seuil électoral applicable au scrutin européen, et siège parmi les non-inscrits. L’identification croissante du NPD au néonazisme, son isolement institutionnel et la faiblesse de ses cadres rendent impossible sa transformation en une droite nationale de masse.
Les Republikaner : de la dissidence libérale-conservatrice à la Neue Rechte
Les Republikaner (REP) procèdent initialement d’une logique différente. Créés en 1983 par Franz Handlos et Ekkehard Voigt, tous deux dissidents de la CSU, ils défendent d’abord une orientation libérale-nationale associant réunification, réduction de la fiscalité, initiative régionale et moralisation de la vie publique. Ils cherchent alors à occuper un espace politique situé autant à droite du Freie Demokratische Partei (FDP) qu’à droite de la CSU. L’arrivée de Franz Schönhuber transforme cependant profondément le parti. Dans Ich war dabei (Schönhuber, 1981), l’ancien journaliste revient notamment sur son engagement dans la Waffen-SS. Sa conquête de la direction et le départ de Handlos et Voigt en 1985 font progressivement du nationalisme, l’un des principaux instruments de différenciation du parti par rapport à la CSU. Le Manifeste de Siegburg, puis le congrès de Bremerhaven en 1987, approfondissent cette évolution en accordant une place croissante au révisionnisme historique, au différentialisme culturel et à la critique du libéralisme. À la suite des élections européennes de 1989, les six députés européens des REP rejoignent le Groupe technique des droites européennes aux côtés du Front national français et du Vlaams Blok belge. Les résultats électoraux paraissent d’abord confirmer cette stratégie. Les REP recueillent 7,5 % à Berlin-Ouest, 7,1 % aux élections européennes de 1989, puis 10,9 % en Bade-Wurtemberg en 1992 et 9,1 % en 1996. Mais ces succès régionaux ne se transforment jamais en implantation fédérale. Le parti ne recueille que 2,1 % aux élections fédérales de 1990, 1,9 % en 1994 et 1,8 % en 1998. Cette trajectoire révèle un dilemme récurrent des droites nationales allemandes : les REP apparaissent trop radicaux pour participer au jeu normal des coalitions mais, simultanément, trop légalistes pour monopoliser un espace militant déjà occupé par des organisations plus radicales. Ils échouent ainsi, comme le NPD avant eux, à transformer une fenêtre électorale en nouvelle structure politique durable.
AUD, écologie nationale et circulation des thèmes national-révolutionnaires
Parallèlement à ces expériences partisanes se développe une tradition national-révolutionnaire dont l’influence électorale demeure faible, mais dont certains thèmes connaissent une diffusion intellectuelle plus importante. Créée en 1965, l’Aktion Unabhängiger Deutscher (AUD) rassemble des neutralistes, des nationaux-révolutionnaires et différents critiques de l’alignement occidental de la République fédérale. Dans les années 1970, certains de ses militants articulent protection de la nature, critique de la société industrielle, communauté organique et identité collective. Ils s’inspirent de l’un des théoriciens de la Nouvelle droite allemande, Henning Eichberg et, ultérieurement, puisent leurs dans la revue wir selbst qui cherche à développer une pensée située « au-delà de la droite et de la gauche », fondée notamment sur l’ethnopluralisme, le régionalisme et le soutien aux luttes de libération nationale. L’importance de ce courant réside moins dans sa capacité d’organisation partisane que dans la circulation de ses catégories. L’écologie, l’enracinement territorial, la critique de la mondialisation et la défense de la différence culturelle peuvent ainsi être réappropriés par des traditions politiques très différentes. Cette plasticité intellectuelle prépare certains des déplacements qui caractériseront ultérieurement la Neue Rechte allemande.
La DVU : parti de presse, nationalisme social et propagande
La Deutsche Volksunion (DVU) représente une autre tentative d’implantation. Fondée comme association en 1971 avant de s’engager véritablement dans la compétition électorale à partir de 1987, elle demeure étroitement liée à la personnalité et aux ressources de Gerhard Frey. Elle fonctionne davantage comme un parti de presse fortement centralisé que comme une organisation militante classique. La National-Zeitung constitue son principal instrument de diffusion. Elle développe d’abord un nationalisme pangermaniste et anticommuniste, auquel s’ajoutent progressivement une critique de l’Occident, des États-Unis et de la mondialisation. L’environnement de la DVU est idéologiquement hétérogène. Il s’étend des organisations représentant certains expulsés allemands jusqu’à des relais beaucoup plus radicalisés ou racialistes, tels que Neue Anthropologie autour de Jürgen Rieger. Ce dernier courant ne permet cependant de définir ni l’ensemble de l’organisation ni la totalité de son électorat. La DVU obtient néanmoins plusieurs succès régionaux : 6,2 % à Brême en 1987, 6,3 % au Schleswig-Holstein en 1992, 12,9 % en Saxe-Anhalt en 1998, puis 5,3 % et 6,1 % au Brandebourg en 1999 et 2004. Comme pour les expériences précédentes, ces résultats ne débouchent toutefois pas sur une institutionnalisation durable. Les groupes parlementaires se désagrègent fréquemment et les accords de non-concurrence conclus avec le NPD conduisent finalement à la fusion des deux organisations en 2011.
La démocratie de combat de la Loi fondamentale limite l’expansion des droites radicales et/ou nationales
A cette hétérogénéité organisationnelle et idéologique, il faut rappeler que la République fédérale s’est construite après 1949, comme une « démocratie de combat ». L’article 21, alinéa 2, de la Loi fondamentale (Grundgesetz für die Bundesrepublik Deutschland) autorise la Cour constitutionnelle fédérale à déclarer inconstitutionnels les partis qui cherchent à porter atteinte à l’ordre fondamental libre et démocratique ou à le supprimer. L’interdiction de la Sozialistische Reichspartei (SRP) en 1952 constitue la première application majeure de ce dispositif. Les procédures ultérieurement engagées contre le NPD échouent en 2003 pour des raisons procédurales, puis en 2017 parce que le parti, bien que poursuivant des objectifs jugés incompatibles avec les principes constitutionnels, ne dispose pas d’une capacité concrète suffisante pour les réaliser (Bundesverfassungsgericht. (2017). Urteil vom 17. Januar 2017—2 BvB 1/13 (NPD-Verbotsverfahren). https://www.bundesverfassungsgericht.de/).
Les courants intellectuels préfigurant partiellement l’AfD
Les échecs successifs du DP, du DRP, du NPD, des Republikaner ou de la DVU ne signifient nullement la disparition des traditions intellectuelles dont ces formations furent, à des degrés divers, les vecteurs. Les organisations disparaissent, se divisent ou se marginalisent ; les idées, les références et les catégories politiques circulent davantage. Trois ensembles, distincts mais partiellement communicants, ont ainsi contribué à structurer un espace intellectuel dont certains thèmes seront ultérieurement repris, reformulés ou politisés par différents courants de l’AfD.
Le premier renvoie à la révolution conservatrice de la République de Weimar, telle qu’elle a notamment été reconstruite par Armin Mohler (Die konservative Revolution in Deutschland 1918–1932, Ares 2005). Cette catégorie réunit, de manière nécessairement partielle et parfois artificielle, des auteurs aussi différents qu’Arthur Moeller van den Bruck, Oswald Spengler, Ernst Jünger, Carl Schmitt ou Ernst Niekisch. Ils ne constituent ni une école homogène ni, a fortiori, un simple prélude idéologique au national-socialisme. Ils partagent néanmoins, selon des combinaisons très différentes, une critique de l’individualisme libéral, une interrogation sur la communauté politique, la souveraineté, la décision, le déclin des sociétés européennes et les conditions d’une régénération nationale. Leur réception après 1945, plus encore que leur unité doctrinale originelle, contribue à alimenter plusieurs générations du conservatisme national allemand.
Un deuxième ensemble se constitue autour de la Neue Rechte. Celle-ci ne se réduit pas à la simple conservation des doctrines antérieures. Elle entreprend au contraire de les reformuler dans le contexte intellectuel et politique de la République fédérale et emprunte notamment à Antonio Gramsci l’idée selon laquelle la conquête du pouvoir politique doit être précédée par une transformation de l’hégémonie culturelle. La Junge Freiheit, l’Institut für Staatspolitik (IfS), les éditions Antaios ou la revue Sezession participent, selon des orientations qui ne sont pas parfaitement identiques, à cette entreprise de déplacement du vocabulaire et des catégories du débat public.
L’ethnopluralisme occupe dans ce travail de reformulation une place particulière. À l’affirmation explicite d’une hiérarchie raciale, il substitue la défense de la différence, de la continuité et, dans certaines formulations, de la séparation des identités culturelle, et ajoute l’écologie, l’enracinement territorial et la critique du capitalisme mondialisé (Kellershohn, H. (2016). Es geht um Einfluss auf die Köpfe: Das Institut für Staatspolitik. Bundeszentrale für politische Bildung. https://www.bpb.de/).
Un troisième courant relève davantage d’un conservatisme chrétien et civilisationnel. Il insiste sur la famille, les droits des parents, les continuités culturelles, la critique de certaines transformations anthropologiques contemporaines et les racines chrétiennes de l’Europe. Des auteurs aussi différents que Robert Spaemann (Personen. Versuche über den Unterschied zwischen „etwas“ und „jemand“ (1996)), ou Gabriele Kuby (2012). Die globale sexuelle Revolution. Zerstörung der Freiheit im Namen der Freiheit. Kißlegg: fe-medienverlag), sont mobilisés dans ces milieux. Il convient cependant de distinguer cette circulation intellectuelle de la doctrine sociale des Églises chrétiennes et de ne pas assimiler l’AfD, dont les rapports au christianisme sont eux-mêmes difficiles, à un simple prolongement du conservatisme chrétien traditionnel (Havertz, R. (2021). Radical right populism in Germany: AfD, Pegida, and the identitarian movement. Routledge).
Ces trois ensembles ne constituent donc ni une doctrine commune ni une généalogie linéaire de l’AfD. Leur importance est ailleurs : ils ont entretenu, reformulé et transmis des catégories que les formations partisanes précédentes n’étaient jamais parvenues à inscrire simultanément et durablement dans une offre politique nationale. Nation, souveraineté, identité, immigration, critique du libéralisme culturel, mondialisation, construction européenne, enracinement territorial ou mise en cause de certaines formes d’universalisme demeurent ainsi disponibles dans l’espace intellectuel alors même que les organisations qui les avaient partiellement portées disparaissent ou déclinent.
C’est à ce niveau que se situe l’une des principales ruptures introduites par l’AfD. Les formations qui l’avaient précédée avaient déjà perçu plusieurs des clivages appelés à acquérir une importance croissante : représentation politique, identité, immigration, mondialisation, Europe, souveraineté ou transformation des appartenances collectives. Elles n’étaient cependant jamais parvenues à les agréger dans une offre politique suffisamment large pour dépasser leurs implantations sociales ou territoriales particulières et suffisamment légitime pour s’installer durablement dans la compétition politique fédérale.
II. L’AfD de 2013 à 2026 : structure d’arbitrage du néo-nationalisme et vecteur de la transformation des valeurs de la société allemande
La nouveauté de l’AfD ne réside donc pas dans l’invention de thèmes jusque-là absents de l’histoire politique allemande d’après-guerre. Elle tient davantage à leur recomposition et, surtout, à leur agrégation au sein d’une même organisation politique dotée d’une capacité électorale qu’aucune des formations antérieures situées dans cet espace idéologique n’était parvenue à acquérir durablement à l’échelle fédérale. Cette agrégation constitue toutefois aussi une source de tensions internes : l’AfD rassemble des traditions politiques distinctes, libérales-conservatrices, nationales-conservatrices, populistes de droite et, pour certaines de ses composantes, issues de courants radicalement identitaires, dont la coexistence alimente une conflictualité récurrente autour de la stratégie, du programme et de la définition même de l’identité du part
2013-2015 : souveraineté monétaire, identité et ordolibéralisme
Fondée en février 2013 et officiellement lancée en avril de la même année, l’Alternative für Deutschland (AfD) rassemble autour de Bernd Lucke des économistes, des universitaires, des entrepreneurs ainsi que d’anciens membres de la CDU et du FDP. Son Wahlprogramm 2013 se concentre principalement sur la crise de la zone euro : il rejette les mécanismes de sauvetage financier, la mutualisation des dettes souveraines et les assouplissements des critères de Maastricht. Le parti obtient 4,7 % des suffrages aux élections fédérales de 2013, échouant de peu à entrer au Bundestag, puis 7,1 % et sept sièges aux élections européennes de 2014 (Bundeswahlleiter, 2013, 2014). La matrice doctrinale initiale de l’AfD est d’abord économique. Elle emprunte à la tradition libérale et, pour partie, à l’École autrichienne d’économie, notamment à Ludwig von Mises, dont Human Action (1949) défend le rôle de l’action individuelle et de la coordination marchande, ainsi qu’à Friedrich A. Hayek, qui développe dans The Constitution of Liberty (1960) une critique de la planification et une conception de l’ordre social fondée sur des mécanismes largement spontanés. Cette influence se combine toutefois avec celle, spécifiquement allemande, de l’ordolibéralisme. Dans Grundsätze der Wirtschaftspolitik [Principes de politique économique] (1952), Walter Eucken attribue à l’État la responsabilité de construire et de garantir le cadre juridique et institutionnel nécessaire au fonctionnement de la concurrence. Une filiation intellectuelle est aussi revendiquée par rapport à Wilhelm Röpke (Civitas Humana, 1944) et, plus largement, à la tradition de l’économie sociale de marché, nourrit de la défense du Mittelstand (tissu des petites et moyennes entreprises, notamment familiales et indépendantes) de la discipline budgétaire, de la responsabilité nationale en matière financière et du principe de subsidiarité.
2015-2025 : ethnopluralisme, libéralisme national et völkisch
Dès mars 2015, l’Erfurter Resolution [Déclaration d’Erfurt], portée notamment par Björn Höcke et André Poggenburg, sert de texte fondateur au Flügel, courant nationaliste völkisch qui entend réorienter l’AfD contre son aile libérale-conservatrice. Cette confrontation éclate ouvertement lors du congrès d’Essen des 4 et 5 juillet 2015 : Frauke Petry s’impose face à Bernd Lucke, tandis que Jörg Meuthen accède également à la direction du parti. Lucke quitte l’AfD quelques jours plus tard ; cinq des sept eurodéputés élus en 2014 abandonnent également la formation. La crise migratoire de 2015 accélère un déplacement déjà engagé : la critique de l’euro et de l’orthodoxie monétaire cesse d’occuper seule le centre du discours au profit de l’immigration, de l’identité nationale et de l’opposition à la politique d’accueil d’Angela Merkel (Decker, 2016). Cette évolution ouvre davantage le parti aux catégories intellectuelles de la Neue Rechte et notamment, dans sa composante völkisch, à une lecture ethnopluraliste de la nation.
Adopté au congrès de Stuttgart des 30 avril et 1er mai 2016, le Grundsatzprogramm für Deutschland [Programme fondamental pour l’Allemagne] stabilise cette recomposition doctrinale. Il associe démocratie directe, souveraineté de l’État national, économie sociale de marché, valorisation de la famille traditionnelle, restriction de l’immigration et affirmation selon laquelle « l’islam n’appartient pas à l’Allemagne ». L’héritage libéral et ordolibéral n’est donc pas encore abandonné : le programme défend toujours la concurrence, la réduction de la fiscalité, le Mittelstand, la limitation de la dette publique et la responsabilité individuelle. Il est cependant désormais intégré dans un ensemble idéologique plus vaste où la souveraineté nationale, l’identité culturelle et la critique de l’Union européenne occupent une place croissante.
Aux élections fédérales du 24 septembre 2017, l’AfD obtient 12,6 % des secondes voix et 94 sièges, faisant son entrée au Bundestag comme troisième force politique. Lorsque la CDU-CSU et le SPD reconduisent leur grande coalition, elle devient la première force d’opposition parlementaire. Mais cette réussite ne met pas fin aux luttes internes. Frauke Petry quitte le parti immédiatement après l’élection ; Jörg Meuthen tente encore de maintenir une orientation libérale-conservatrice, tandis qu’Alexander Gauland, Alice Weidel et surtout Björn Höcke accompagnent un déplacement du centre de gravité vers l’identité, la souveraineté, la politique mémorielle et une opposition plus fondamentale au système politique de la République fédérale.
Ce déplacement s’appuie sur un environnement intellectuel et médiatique plus large, mais dont il convient de distinguer les composantes et les statuts. Autour de l’Institut für Staatspolitik (IfS) de Schnellroda, de la revue Sezession et du Verlag Antaios se constitue l’un des principaux pôles intellectuels de la Neue Rechte, proche notamment de Götz Kubitschek et entretenant des relations étroites avec le courant de Höcke. Junge Freiheit, Compact ou le réseau militant Ein Prozent appartiennent à des espaces voisins mais ne peuvent être assimilés juridiquement ou idéologiquement les uns aux autres. L’IfS n’est lui-même jamais une organisation officielle de l’AfD, même si ses liens avec le Flügel sont particulièrement étroits. Il est formellement dissous en 2024, tandis que ses activités éditoriales et une partie de ses réseaux se poursuivent sous d’autres formes.
À cet environnement s’ajoute une institution directement liée au parti. En juin 2018, le congrès fédéral de l’AfD reconnaît la Desiderius-Erasmus-Stiftung (DES) comme fondation proche du parti. Présidée par l’ancienne députée CDU Erika Steinbach, elle contribue à la formation politique, à l’organisation de conférences et à la production doctrinale. Cette institutionnalisation accompagne la consolidation d’un espace intellectuel où coexistent conservatisme national, souverainisme, critique de l’universalisme libéral et références issues de la Révolution conservatrice. Björn Höcke puise explicitement dans certaines de ces traditions, tandis que Maximilian Krah cherche ultérieurement à systématiser une conception communautaire et identitaire de la droite dans Politik von rechts. Ein Manifest (2023), publié chez Antaios.
Parallèlement, le Flügel accroît son influence, notamment dans les Länder de l’Est. En mars 2020, le Bundesamt für Verfassungsschutz (BfV) le classe comme courant d’extrême droite avéré. Sous la pression qui s’ensuit, la direction fédérale de l’AfD exige sa dissolution, formellement effective le 30 avril 2020. La disparition de sa structure organisationnelle ne fait toutefois pas disparaître ses réseaux ni son influence. Les autorités de protection de la Constitution continuent ainsi à identifier un rassemblement völkisch-nationaliste issu de l’ancien Flügel, dont l’orientation idéologique repose notamment sur une conception ethnopluraliste de la communauté nationale.
Aux élections fédérales de 2021, l’AfD recule à 10,3 % et 83 sièges, contre 12,6 % quatre ans auparavant. Il serait toutefois excessif d’attribuer mécaniquement ce recul à sa seule radicalisation : les dynamiques électorales diffèrent fortement entre l’Est et l’Ouest et la campagne se déroule dans le contexte particulier de la pandémie de Covid-19. La radicalisation interne est néanmoins manifeste. Elle est symboliquement confirmée en janvier 2022 par le départ de Jörg Meuthen, dernier dirigeant national important directement issu de la matrice économiquement libérale des débuts, qui dénonce alors l’évolution de l’AfD vers des positions toujours plus radicales.
La notion de « remigration » illustre cette transformation. Issue de la mouvance identitaire et de la Neue Rechte, elle pénètre progressivement le vocabulaire du parti. Le 29 janvier 2024, le comité directeur fédéral de l’AfD adopte officiellement un document intitulé Wie die AfD den Begriff „Remigration“ definiert [Comment l’AfD définit le concept de « remigration »]. La direction fédérale donne ainsi une définition partisane officielle à un terme auparavant surtout associé aux milieux identitaires, völkisch.
Cette radicalisation contribue également à isoler l’AfD au sein même des droites nationales européennes. En mai 2024, les relations avec le Rassemblement national français, déjà tendues notamment autour de la question migratoire, se rompent après les déclarations de Maximilian Krah, tête de liste de l’AfD aux élections européennes, affirmant que tous les membres de la Waffen-SS ne pouvaient être considérés individuellement comme des criminels. Marine Le Pen et le Rassemblement national annoncent alors leur rupture avec l’AfD ; quelques jours plus tard, la délégation allemande est exclue du groupe Identité et Démocratie au Parlement européen.
Le cycle ouvert après l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, l’inflation, la hausse des prix de l’énergie et l’impopularité croissante de la coalition SPD-Verts-FDP offre cependant à l’AfD de nouvelles possibilités de mobilisation. Le Bundestagswahlprogramm 2025 combine opposition aux sanctions contre la Russie, rejet d’une grande partie des politiques climatiques allemandes et européennes, défense d’une énergie meilleure marché et réhabilitation du nucléaire et du charbon, tout en maintenant des éléments classiques de la matrice économique initiale : baisse des impôts, simplification fiscale, discipline des dépenses publiques et respect du Schuldenbremse, le frein constitutionnel à l’endettement. La politique sociale, notamment en matière de retraites et de famille, occupe parallèlement une place croissante, mais elle est pensée à l’intérieur d’une logique de priorité nationale.
Il convient dès lors de parler moins d’une disparition de l’ordolibéralisme que de sa subordination. Entre 2013 et 2025, le rapport entre les différentes composantes idéologiques de l’AfD s’inverse : la critique économico-monétaire de l’euro, qui constituait le principe fondateur du parti de Bernd Lucke, devient l’un des éléments d’un projet beaucoup plus large combinant souverainisme, ethnopluralisme, politique migratoire restrictive, conservatisme culturel, contestation de la politique mémorielle et critique de l’intégration européenne. Les éléments libéraux de marché subsistent, mais ils ne constituent plus le principe organisateur exclusif du parti.
Cette recomposition n’entrave pas sa progression électorale. Aux élections fédérales du 23 février 2025, l’AfD obtient 20,8 % des secondes voix et 152 sièges, soit plus du double de son résultat de 2021, et devient la deuxième force politique du Bundestag derrière la CDU-CSU. Le résultat marque ainsi une rupture dans l’histoire des droites radicales et/ou nationales de la République fédérale : pour la première fois, une formation située dans cet espace idéologique ne se contente plus d’implantations régionales ou de succès épisodiques, mais s’établit durablement comme l’un des deux principaux pôles électoraux du système partisan allemand.
III. Un cadre d’analyse à renouveler : individualisation, reconnaissance et réalignement politique
L’interprétation de l’identité politique de l’AfD et de ses résultats électoraux appelle donc un déplacement du cadre d’analyse. Sa progression ne peut être ramenée ni à la seule persistance d’un nationalisme völkisch allemand, ni à une réaction mécanique aux difficultés économiques, ni davantage à une résurgence d’identités nationales que six décennies de démocratie libérale auraient provisoirement contenues. Ces dimensions existent, mais aucune ne suffit isolément à rendre compte du passage d’une succession de droites radicales ou nationales marginales à l’installation durable d’une force politique capable de restructurer la compétition électorale allemande. L’hypothèse retenue ici est différente. L’AfD constitue le point de rencontre entre quatre transformations de longue durée : l’individualisation des sociétés européennes, l’affaiblissement des médiations collectives, l’apparition d’une dissonance entre appartenance juridique et reconnaissance sociale, et les difficultés d’une conception postnationale du politique à produire, par les seuls droits et procédures, un sentiment durable d’appartenance collective. À ces transformations sociologiques et normatives s’ajoute une condition proprement politique : l’existence d’une organisation capable de les agréger dans un même récit électoral.
De l’individualisation à la dissonance identitaire
La première transformation est sociologique. L’industrialisation, la sécularisation, l’affaiblissement des appartenances religieuses et de classe puis, après 1990, la restructuration accélérée de l’économie et de la société ouest et est-allemandes ont progressivement réduit la capacité intégratrice des anciennes sous-cultures partisanes. Les classes sociales, les Églises, les organisations professionnelles, les familles et les territoires fournissaient des appartenances relativement stables et contribuaient à structurer les comportements politiques. Leur affaiblissement ne signifie pas la disparition des identités collectives ; il en modifie les conditions de formation. L’individualisation transfère en effet vers les individus une part croissante des choix, des responsabilités et des risques auparavant pris en charge par des institutions collectives (Beck, U., & Beck-Gernsheim, E. (2002). Individualization: Institutionalized individualism and its social and political consequences. Sage). Elle accroît les libertés biographiques, mais également l’incertitude : l’individu devient davantage responsable de son parcours, y compris lorsque les causes de son déclassement ou de son insécurité sont collectives. Ce processus doit être distingué de l’individuation. Chez Carl Gustav Jung, celle-ci désigne la constitution progressive du soi par l’intégration du conscient et de l’inconscient (The Archetypes and the Collective Unconscious, 1959/1969). Cette distinction n’est pas seulement terminologique. Elle rappelle que l’autonomie individuelle ne signifie pas nécessairement l’effacement de toute appartenance. L’individu demeure inscrit dans des relations sociales, symboliques et historiques qui participent de sa construction.
Le problème politique apparaît précisément lorsque l’individualisation progresse plus vite que les formes collectives de reconnaissance. La disparition ou l’affaiblissement des médiations peut alors être vécue non comme une libération, mais comme une désaffiliation. Ce que nous appelons ici « dissonance identitaire » désigne l’écart entre l’appartenance formelle à une communauté politique et le sentiment d’être effectivement reconnu dans son histoire, son territoire et son expérience sociale. Cette tension prend une signification particulière dans les Länder de l’ancienne République démocratique allemande. L’intégration constitutionnelle et économique réalisée après 1990 n’a pas toujours signifié une reconnaissance équivalente des expériences sociales de l’Est dans le récit de la réunification. Transformations professionnelles, mobilités contraintes, disparition d’institutions, remplacement partiel des élites et sentiment de déclassement relatif ont pu nourrir une mémoire spécifique de la transition. La Heimat, la continuité historique, la nation ou la frontière offrent alors non pas nécessairement un retour à un ordre ancien, mais des formes possibles de réinscription collective d’expériences devenues plus dispersées. Le vote AfD peut ainsi être compris, pour une partie de son électorat, comme la traduction politique d’une demande de réaffiliation. Il ne s’agit pas seulement de préserver une identité déjà constituée, mais de retrouver des cadres capables de donner sens à une trajectoire individuelle ou territoriale perçue comme insuffisamment reconnue.
Les limites du paradigme autoritaire
Cette approche conduit à réexaminer un cadre d’interprétation longtemps dominant dans l’étude des droites radicales allemandes. Profondément marquée par l’expérience du national-socialisme, une partie de la sociologie politique d’après-guerre a privilégié l’analyse de l’autoritarisme. The Authoritarian Personality associe notamment conventionnalisme, soumission à l’autorité, agressivité, ethnocentrisme et préjugé (Adorno, T. W., Frenkel-Brunswik, E., Levinson, D. J., & Sanford, R. N. (1950). The Authoritarian Personality. Harper & Brothers). Cette tradition, issue de l’environnement intellectuel de l’École de Francfort, demeure essentielle pour comprendre certaines dispositions psychologiques et certains rapports à l’autorité. Elle devient cependant insuffisante lorsqu’elle transforme une disposition en explication générale du vote. Réduire l’électeur des droites radicales à une personnalité autoritaire revient à sous-estimer les institutions, les intérêts matériels, les transformations territoriales, les ruptures partisanes et surtout la capacité d’une organisation politique à construire et à mobiliser une demande électorale. L’autoritarisme peut donc constituer une variable ; il ne saurait devenir une anthropologie de l’électeur. La progression de l’AfD oblige précisément à sortir d’une interprétation dans laquelle le vote radical serait principalement une déviation par rapport à une norme démocratique supposée stabilisée. Il convient au contraire d’étudier les conditions dans lesquelles certaines demandes de sécurité, d’autorité, de souveraineté ou de continuité collective deviennent politiquement disponibles. Cette distinction est d’autant plus nécessaire que nombre d’électeurs de l’AfD ne rejettent pas nécessairement le principe de la démocratie. Ils expriment davantage une défiance envers son fonctionnement concret, ses institutions représentatives et ceux qui les gouvernent. La question n’est donc pas seulement celle de l’adhésion ou du rejet de la démocratie, mais celle de la définition de ce que devrait être une démocratie véritable, de l’identité de son sujet politique et des frontières de la communauté appelée à décider.
L’aporie postnationale : droits universels et communauté politique
C’est ici qu’apparaît une troisième limite du cadre intellectuel construit dans l’Allemagne d’après-guerre. Avec le patriotisme constitutionnel, Jürgen Habermas cherche à dissocier la légitimité démocratique d’une conception substantielle, ethnique ou historique de la nation. La solidarité politique doit pouvoir se fonder sur l’adhésion réflexive des citoyens aux droits fondamentaux, aux institutions et aux procédures démocratiques, avant de s’étendre potentiellement au-delà de l’État-nation, notamment dans le cadre européen (Habermas, J. (2001). The Postnational Constellation: Political Essays. MIT Press). Cette conception a accompagné une transformation fondamentale de la République fédérale : la légitimité politique ne procède plus principalement d’une identité nationale substantielle, mais de l’adhésion à un ordre constitutionnel démocratique. L’aporie apparaît cependant lorsque cette construction normative rencontre la question de la solidarité. Les droits et les procédures peuvent définir les conditions légitimes de la décision ; ils ne produisent pas nécessairement, à eux seuls, le sentiment d’une destinée commune ni le sujet collectif appelé à décider. La démocratie demeure historiquement incarnée dans des communautés politiques territorialement définies et encore très largement nationales, alors même que l’individualisation multiplie les appartenances et que l’intégration européenne tend à dissocier davantage citoyenneté, souveraineté et territoire (Kumm, M. (2008). Why Europeans will not embrace constitutional patriotism. International Journal of Constitutional Law, 6(1), 117–136. https://doi.org/10.1093/icon/mom037).
La tension ne se réduit donc pas à une opposition entre nationalisme et cosmopolitisme. Elle oppose et combine trois principes : la liberté individuelle de choisir et de recomposer ses appartenances ; la nécessité démocratique de définir une communauté de décision ; enfin, l’exigence universaliste selon laquelle les droits ne sauraient dépendre de l’appartenance ethnique ou culturelle. Le postnationalisme court le risque de présupposer la solidarité qu’il devrait être capable de produire. Le nationalisme substantiel rencontre le risque inverse : transformer l’existence d’une communauté politique en exigence d’homogénéité culturelle et subordonner ainsi les libertés individuelles à une définition exclusive de l’appartenance.
L’AfD intervient précisément dans cet interstice. Elle transforme les limites politiques du postnationalisme en preuve de l’impossibilité d’une démocratie détachée de la nation. Elle présente la souveraineté nationale, la frontière et la continuité culturelle comme les conditions nécessaires de la restauration du pouvoir citoyen. Il ne s’agit pas de reprendre cette conclusion, mais d’en comprendre l’efficacité politique. Celle-ci tient au fait que l’AfD articule une question réelle, celle des conditions sociales et symboliques de la solidarité démocratique à une réponse particulière fondée sur une conception plus exclusive de la communauté nationale.
De la transformation des valeurs au réalignement électoral en faveur de l’AfD
Ce cadre théorique doit cependant être confronté à l’analyse empirique. L’European Values Study constitue à cet égard un instrument particulièrement utile, à condition de ne pas lui demander ce qu’elle ne peut mesurer. L’EVS permet d’étudier, sur le temps long, les transformations relatives à la famille, au travail, à la religion, à l’identité nationale, à la confiance institutionnelle, à la démocratie, à l’autorité ou encore aux attitudes envers l’immigration ((2022a)EVS 2017 integrated dataset (Version 5.0.0) [Jeu de données]. GESIS. https://doi.org/10.4232/1.13897 (2022b). EVS trend file 1981–2017 (Version 3.0.0) [Jeu de données]. GESIS. https://doi.org/10.4232/1.14021. Pour l’Allemagne, les de données de 2017 pouvaient déjà identifier des configurations de valeurs susceptibles d’éclairer les transformations politiques ultérieures, mais elles ne sauraient expliquer mécaniquement tous les résultats électoraux de 2025 ou de 2026 (Hansen, M. A., & Olsen, J. (2019). Flesh of the same flesh: A study of voters for the Alternative for Germany (AfD) in the 2017 federal election. German Politics, 28(1), 1–19. https://doi.org/10.1080/09644008.2018.1509312).
Trois ensembles apparaissent ici particulièrement pertinents.
- Le premier concerne le rapport aux institutions et à la démocratie. La faiblesse de la confiance envers les partis, le Parlement, le gouvernement ou les médias n’implique pas nécessairement un rejet du principe démocratique. Elle peut coexister avec un attachement déclaré à la démocratie tout en s’accompagnant d’une insatisfaction profonde envers son fonctionnement concret, d’une demande d’autorité, de décisions plus rapides ou d’un contrôle politique plus ferme. Il convient ainsi de parler moins d’antidémocratisme uniforme que d’une ambivalence démocratique, dans laquelle l’adhésion au principe de la souveraineté populaire s’accompagne d’une contestation des médiations représentatives et des élites qui les incarnent.
- Le deuxième ensemble est culturel et identitaire. Les attitudes envers l’immigration ne dépendent pas seulement de l’exposition objective aux migrations. Elles sont également liées à la perception d’une menace culturelle, d’une transformation du voisinage, d’une concurrence entre groupes ou d’une remise en cause des normes collectives. De même, la fierté nationale ne constitue pas en elle-même un prédicteur du vote radical. Sa signification politique change lorsqu’elle est associée à une définition exclusive de la communauté nationale et lorsque l’appartenance civique tend à être subordonnée à une conception ethnoculturelle du peuple. L’autorité, le contrôle des frontières, la famille et la religion peuvent alors participer au même système de représentations. Le christianisme intervient dans ce cadre moins comme pratique religieuse que comme marqueur civilisationnel, permettant d’opposer un « nous » allemand ou européen à des populations perçues comme extérieures à cet héritage.
- Le troisième ensemble relève de la déprivation relative. La situation économique objective ne disparaît pas derrière les valeurs culturelles, mais elle n’agit pas mécaniquement sur le comportement électoral. Le revenu, le statut professionnel ou le chômage individuel ne suffisent pas à expliquer l’orientation vers l’AfD. Le sentiment de déclassement, la perception de ne pas recevoir une part équitable de la prospérité collective, l’incertitude face à l’avenir ou l’impression que d’autres groupes bénéficient davantage de la protection publique peuvent être politiquement plus déterminants. L’économie est ainsi interprétée à travers des catégories de justice, de reconnaissance et d’appartenance. Les analyses récentes consacrées à l’Allemagne orientale confortent cette lecture : l’aliénation politique et les attitudes culturelles apparaissent généralement plus fortement associées au soutien à l’AfD que la seule situation économique individuelle, tandis que le sentiment d’un désavantage collectif de l’Est par rapport à l’Ouest conserve une capacité explicative propre (Kailitz, S., & Rippl, S. (2026). Same seeds, more fertile ground: Sources of AfD dominance in Eastern Germany. German Politics, 35(3), 437–462, https://doi.org/10.1080/09644008.2026.2682305).
C’est précisément ce qui rend le cas de la Saxe-Anhalt particulièrement éclairant. Il ne constitue pas une démonstration mécanique du lien entre transformation des valeurs et vote AfD, mais un espace où plusieurs dimensions susceptibles de favoriser un réalignement électoral se superposent. Le Land condense d’abord plusieurs strates de l’histoire allemande : Wittenberg demeure indissociable de Luther et de la Réforme ; Magdebourg, grand centre industriel, fut largement détruite en janvier 1945 ; l’ensemble du territoire fut ensuite intégré à la RDA, où les complexes chimiques de Leuna et Bitterfeld et d’autres industries lourdes occupaient une place importante. Ces héritages ne déterminent évidemment aucun comportement électoral, mais ils peuvent fournir des répertoires historiques et symboliques susceptibles d’être réinterprétés par des discours de renaissance, de souveraineté ou de dépossession. Plus déterminante est la transformation sociale consécutive à la réunification. La Saxe-Anhalt comptait environ 2,87 millions d’habitants en 1990 contre 2 120 252 à la fin de 2025, soit une diminution de plus d’un quart de sa population en trente-cinq ans. En 2025 encore, elle a perdu 15 345 habitants en une seule année. Vieillissement, départ ancien d’une partie des jeunes actifs et diplômés, réorganisation industrielle et contraction de certains équipements et services dans les territoires les moins peuplés ont contribué à l’expérience d’une périphérisation qui ne peut être réduite à la seule mesure du revenu (Statistisches Landesamt Sachsen-Anhalt, 2026a). La situation économique illustre également cette logique d’écart relatif plutôt que de misère absolue. La Saxe-Anhalt conserve d’importants atouts industriels dans la chimie, l’agro-industrie, la logistique et l’énergie. Son PIB réel a néanmoins reculé de 0,2 % en 2025, alors que celui de l’Allemagne progressait de 0,2 %. En août 2026, le taux de chômage atteignait 8,2 %, contre 6,5 % à l’échelle fédérale (Bundesagentur für Arbeit, 2026 ; Statistisches Landesamt Sachsen-Anhalt, 2026b). L’écart persistant avec les performances nationales importe ici autant que les valeurs absolues : il peut nourrir la perception selon laquelle la région supporte davantage que d’autres les coûts de transformations industrielles, énergétiques ou démographiques décidées depuis les centres politiques de l’Ouest.
Le succès de l’AfD en Saxe-Anhalt peut dès lors être lu comme un phénomène d’agrégation politique. Défiance envers les institutions, demande d’autorité, sentiment d’une reconnaissance insuffisante de l’Allemagne orientale, inquiétudes migratoires, attachement à une communauté nationale plus homogène et perception d’un déclassement collectif ne constituent pas nécessairement, pris séparément, des attitudes nouvelles ni des prédicteurs automatiques du vote. La transformation décisive intervient lorsqu’une organisation politique parvient à les relier dans une même représentation du monde et à leur fournir une traduction électorale. L’AfD ne crée donc pas ex nihilo ces valeurs et ces perceptions : elle les sélectionne, les hiérarchise et les agrège en opposant le peuple aux élites, l’Est aux centres de décision, la souveraineté nationale aux contraintes européennes et la protection de la communauté aux transformations migratoires et culturelles. Le passage de la transformation des valeurs au réalignement électoral se situe précisément dans cette opération de politisation.
Conclusion. De la dissonance identitaire au réalignement politique
Au-delà de son nom, de la conflictualité historique, politique et stratégique de ses dirigeants et même de ses fluctuations électorales, l’AfD doit sans doute être comprise comme l’expression politique d’une transformation plus profonde des valeurs individuelles et collectives d’une partie croissante de la société allemande. C’est en ce sens que le phénomène excède largement le destin d’un parti. Il traduit une modification du rapport à la nation, à l’État, à l’économie, à l’Europe et, plus fondamentalement encore, à la place que l’Allemagne entend désormais occuper dans le monde.
Ce qui se manifeste d’abord est une demande de restauration de la démocratie nationale, entendue comme réappropriation de la décision politique par la communauté nationale. Elle procède d’une défiance croissante envers les mécanismes de délégation, de contrainte ou de dilution de la souveraineté qui ont accompagné l’intégration européenne depuis plusieurs décennies. Il ne s’agit plus seulement de contester telle ou telle politique de l’Union européenne, mais de remettre en cause l’idée selon laquelle l’approfondissement de l’intégration constituerait nécessairement l’horizon naturel de la démocratie allemande. Une partie de l’électorat considère désormais que la démocratie ne peut retrouver sa pleine substance qu’à travers un déplacement de la décision politique vers l’État national.
À cette revendication politique correspond un mouvement plus diffus de retour à soi. L’Allemagne, qui s’était reconstruite après 1945 dans une forme de retenue historique puis, après 1990, dans la conviction que l’intégration européenne permettrait un dépassement progressif du cadre national, voit réapparaître une interrogation sur ses intérêts propres, sa continuité historique et sa capacité à définir elle-même les conditions de sa puissance. Ce déplacement ne signifie pas nécessairement un retour aux nationalismes anciens. Il traduit aussi une demande de normalisation du fait national allemand : l’idée que l’Allemagne pourrait assumer ses intérêts, son histoire et sa continuité comme les autres nations européennes, sans que toute affirmation nationale soit immédiatement rapportée aux catastrophes du XXe siècle.
C’est ici qu’intervient une dimension plus profonde que l’on peut qualifier de dissonance identitaire. Celle-ci naît de l’écart entre, d’une part, la représentation institutionnelle et normative que l’Allemagne a construite d’elle-même depuis l’après-guerre, démocratie postnationale, société ouverte, puissance européenne, culture politique fondée sur la retenue mémorielle, et, d’autre part, l’expérience d’une partie de la population qui perçoit des transformations démographiques, culturelles, économiques et géopolitiques rapides sans toujours reconnaître dans le discours dominant les catégories permettant de les exprimer. L’immigration, la transformation des normes familiales, la sécularisation, les disparités persistantes entre Est et Ouest, les changements énergétiques ou encore la mondialisation ne produisent pas mécaniquement un vote radical. Ils peuvent toutefois engendrer le sentiment d’un décalage entre l’identité collective telle qu’elle est institutionnellement définie et celle que certains groupes pensent avoir héritée, vécue ou perdue.
Les droites nationales et radicales au sin de l’AfD ont compris très tôt la puissance politique de cette dissonance. Leur avantage n’a pas nécessairement résidé dans la justesse de chacune de leurs interprétations, mais dans leur capacité à relier des inquiétudes auparavant dispersées. Elles ont fourni un vocabulaire commun à des phénomènes qui pouvaient sembler distincts : perte de souveraineté, immigration, déclassement territorial, transformations culturelles, politique mémorielle, défiance envers les élites ou sentiment de moindre reconnaissance de l’Allemagne orientale. La Neue Rechte, les courants nationaux-révolutionnaires puis l’AfD ont ainsi opéré un travail de traduction politique : ils ont transformé des perceptions hétérogènes en un récit cohérent de dépossession, de continuité menacée et de reconquête possible. L’ethnopluralisme, la « remigration », la critique de la Vergangenheitsbewältigung ou la revendication d’une souveraineté nationale renforcée constituent des réponses différentes à une même question : qui définit désormais le « nous » allemand et selon quelles normes ?
C’est également ce qui permet de comprendre pourquoi le succès de l’AfD ne peut être ramené à la seule protestation économique ou au seul rejet de l’immigration. Sa capacité d’agrégation repose précisément sur l’articulation entre dimensions matérielles et identitaires. Le sentiment de déclassement acquiert une signification politique lorsqu’il est interprété comme perte de reconnaissance ; l’insécurité économique lorsqu’elle est rapportée à des décisions prises ailleurs ; la migration lorsqu’elle devient le signe d’une transformation de la communauté ; l’intégration européenne lorsqu’elle est perçue comme limitation de la souveraineté ; la mémoire elle-même lorsqu’elle semble interdire une pleine normalisation nationale. Le vote AfD résulte alors moins de l’addition de mécontentements sectoriels que de leur insertion dans une structure interprétative commune.
Cette évolution concerne également l’économie. Le modèle allemand s’est longtemps pensé dans une articulation étroite entre puissance industrielle, ouverture commerciale et construction européenne. Or cette équation apparaît aujourd’hui plus fragile. Crise du modèle énergétique, difficultés de certains secteurs industriels, concurrence américaine et chinoise, transformations technologiques et contraintes réglementaires européennes nourrissent l’idée qu’une nouvelle modernisation économique pourrait devoir être pensée davantage à partir des intérêts productifs propres de l’Allemagne. La question n’est dès lors plus seulement celle de la croissance, mais celle des conditions politiques permettant à l’économie allemande de demeurer une économie de puissance. Là encore, l’AfD ne rompt pas entièrement avec l’héritage ordolibéral : elle tend plutôt à le subordonner à un cadre souverainiste dans lequel le marché n’est plus considéré indépendamment des intérêts nationaux qu’il est supposé servir.
Un déplacement comparable se manifeste dans les relations internationales. Une conception longtemps dominée par le multilatéralisme normatif, l’intégration européenne et l’atlantisme se trouve désormais concurrencée par une représentation plus néo-réaliste du système international. Les États y redeviennent les acteurs fondamentaux ; rapports de force, intérêts économiques, sécurité énergétique, autonomie stratégique et souveraineté retrouvent une place centrale. La politique étrangère n’est plus seulement pensée comme projection de valeurs universelles, mais comme instrument de défense d’intérêts nationaux dans un ordre redevenu explicitement conflictuel et multipolaire, d’où son attitude notamment envers la compréhension du conflit entre l’Ukraine et la Russie, en dépit de l’agression de cette dernière en 2022.
C’est probablement là que réside la signification la plus importante du phénomène AfD. Le parti peut se transformer, connaître de nouvelles divisions, progresser ou décliner ; le processus social et politique qu’il a contribué à révéler et à structurer pourrait lui survivre. Sa principale innovation ne consiste peut-être pas dans la création de valeurs entièrement nouvelles, mais dans sa capacité à agréger des dispositions plus anciennes et des inquiétudes contemporaines au sein d’une même offre politique. Derrière son succès apparaît ainsi une interrogation beaucoup plus vaste : celle d’une Allemagne travaillée par une dissonance entre l’identité qu’elle s’est institutionnellement donnée depuis 1945 et celle qu’une partie de sa population souhaite désormais redéfinir.
L’enjeu dépasse dès lors l’AfD elle-même. Il concerne la capacité du système politique allemand à produire une nouvelle synthèse entre mémoire et continuité nationale, ouverture et maîtrise des transformations, intégration européenne et souveraineté démocratique, économie de marché et protection collective. L’AfD a été la première formation capable de transformer durablement ces tensions en force électorale à l’échelle fédérale. Mais la question à laquelle elle répond, de manière radicale et conflictuelle, lui préexistait et pourrait lui survivre : comment une Allemagne qui ne veut plus seulement se définir comme puissance retenue par son passé, accomplie dans l’Union européenne et protégée par l’ordre libéral de l’après-guerre peut-elle redéfinir souverainement les conditions de sa démocratie, de son identité, de sa prospérité et de sa puissance aux temps retrouvés des nations et des empires ?
Philippe Poirier, titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires, Université du Luxembourg
Philippe Poirier
Depuis 2011, Philippe Poirier est titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires de l’Université du Luxembourg. Fondateur et directeur des études du Master en Études parlementaires, il dirige depuis 2014 la collection Études parlementaires aux Éditions Bruylant–Larcier. Il est également professeur invité à Sciences Po Rennes et à Sciences Po Paris – Collège européen à l’Université de Turin et à l’Université de l’Égée. Expert reconnu au niveau européen, il est depuis 2013 membre du Groupe d’États contre la corruption du Conseil de l’Europe (GRECO), expert du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) depuis 2021, membre du comité scientifique de l’École doctorale de droit de l’Université de Sienne, du conseil scientifique d’ERDIC (Université du Pirée) et celui du Centre international de formation européenne (CIFE). Entre 2016 et 2020, il a cofondé et codirigé l’école doctorale européenne GOVUNET (Action Jean Monnet), rassemblant huit universités européennes. Il est enfin l’auteur ou directeur de plus de 120 publications scientifiques en anglais, français, allemand, grec, italien et espagnol, parmi lesquelles Res publica et parlement (2023), Les Conseils d’État en Europe (2023) et Parliamentary Diplomacy and Multilevel Governance (2023), Overview of the Relationship Model Between Parliament and Constitutional Court across European, Latin America and Canada (2025), Les lanceurs d’alerte dans l’Espace francophone (2025).
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