À l’heure du conflit russo-ukrainien, il est question d’un retour possible de la guerre en Europe et du sacrifice de sa vie qu’elle implique pour les combattants. Un air de déjà vu que beaucoup ont cru oublié et que rappelle crument un ouvrage co-écrit par Julie d’Andurain et François Cochet, spécialistes d’histoire militaire, qui s’attachent à la figure du lieutenant, cet officier qui est au cœur du combat (Lieutenants. Destins de lieutenant français de 1800 à nos jours, Éditions Pierre de Taillac, 2026). François Cochet a accepté de répondre pour la NRP aux questions d’Olivier Dard.

Pourquoi s’être attaché à la figure des lieutenants dont les images de la couverture du livre évoquent certaines figures connues, y compris via le cinéma ?

Le choix des photographies de couverture entend éclairer la diversité des conditions de guerre des lieutenants à travers quelques visages, inconnus ou célèbres. Nous avons effectivement retenu celui de Bernard de Lattre de Tassigny, aspirant en 1945, lieutenant en 1948, tué le 30 mai 1951 près de Ninh Binh, au Tonkin en défendant le poste qu’il commandait, alors que son père Jean de Lattre lui avait proposé une affectation paisible au sein de son état-major de général en chef en Indochine. Bernard de Lattre incarne ainsi le sacrifice choisi du lieutenant, toujours présent aux premières loges du combat sur le terrain. Nous avons aussi souhaité présenter le portrait de Jacques Perrin, jouant le rôle du jeune officier Torrens, fraîchement émoulu de Saint-Cyr, dans le magnifique film de Pierre Schoendorfer, La 317e section (1964), dont la mise en scène est tellement proche de la réalité qu’il peut presque apparaître comme un documentaire. Torrens, avec sa barrette de sous-lieutenant bien visible et son visage épuisé, incarne bien l’archétype de nombre de jeunes officiers formés à Saint-Cyr au sein des promotions 1946-1948 dont, une part importante meurt en Indochine. Nous avons souhaité également d’autres portraits pour insister sur l’approche de long terme de ce premier grade d’officier, un sous-lieutenant de cavalerie légère avec son uniforme à brandebourgs d’avant 1914 et des lieutenants de la guerre d’Algérie. Il s’agit de montrer combien le lieutenant est identifiable visuellement par ses insignes de grades et qu’il n’est rien de moins uniforme qu’un uniforme.

Cependant, nous n’avons pas seulement voulu brosser une galerie de portraits mais bien réfléchir à un grade particulier qui recouvre également un statut et une relation spécifique à la hiérarchie militaire. Le lieutenant constitue le premier grade des officiers, c’est lui qui est à l’interface du monde des hommes du rang et des sous-officiers, qui les commande directement et en a une connaissance personnelle, mais c’est lui aussi qui représente le plus modeste des grades d’officiers, qui est donc sous le regard permanent de toute la chaîne hiérarchique des officiers subalternes, supérieurs et généraux.

Nous avons surtout souhaité appréhender une population militaire dans sa sociologie et ses comportements de classe d’âge. Si la démarche avait été tentée bien avant nous pour les Khâgneux (Jean-François Sirinelli) et d’autres publics, jamais un grade n’avait été étudié par le biais du portail d’entrée d’un grade. C’est d’ailleurs là que la méthode prosopographique dont Julie d’Andurain s’est fait une spécialité, révèle toute ses possibilités.

Qui sont ces lieutenants et quelle sociologie leur étude dessine-telle ?

La réponse évolue selon les époques et les parcours individuels et collectifs des aspirants officiers. Ceci dit, depuis le XIXe siècle, deux grandes voies de recrutement se sont imposées. La « voie royale » des grandes écoles : Ecole Spéciale Militaire (ESM) de Saint-Cyr ou Polytechnique. L’ESM recrute des lieutenants des armes dites « de mêlée » (infanterie, cavalerie) et l’X forme des officiers des armes dites « savantes » (artillerie, génie). À côté de cette voie aristocratique, qui favorise les carrières, s’est développée la voie des « sortis du rang » ou des lieutenants passés par les écoles de sous-officiers (voie interne). Au XIXe siècle, il y avait davantage de noms à particules à Saint-Cyr qu’à l’X et les polytechniciens étaient réputés plus « progressistes » que les cyrards. Aujourd’hui, peu d’élèves de l’X entament réellement une carrière militaire. Les élèves-officiers de Saint-Cyr viennent aujourd’hui de tous les milieux de la société française, même si les familles porteuses de valeurs assez traditionnalistes sont fréquemment représentées. Les lieutenants passés par la voie interne (aujourd’hui Ecole Militaire Inter Armes, EMIA, basée également sur le campus de Saint-Cyr Coëtquidan), reflètent la sociologie de l’ensemble des bacheliers français. Par ailleurs, il existe aujourd’hui des possibilités de recrutement plus larges qu’il y a une quarantaine d’années. Environ un tiers des lieutenants actuellement en poste sont des Officiers sous contrat (OSC), recrutés sur dossiers, après épreuves physiques et entretien, pour trois cycles de cinq années au maximum. Mais il est possible aujourd’hui d’intégrer l’ESM après l’obtention d’un master des universités, pour 10% de la promotion de chaque année. On voit que l’armée de terre est ainsi le reflet de la sociologie française, et c’est tant mieux. Par ailleurs, dans les conflits de masse (les deux guerres mondiales ou Algérie), l’armée fait largement appel à de nombreux lieutenants de réserve, qui ont une profession dans le civil et qui savent qu’ils sont officiers subalternes seulement pour la durée du conflit. Mais ils meurent tout autant et tout aussi bien que leurs camarades de métier. Dans ce cas également c’est l’ensemble de la société française qui commande au feu dans les tranchées de 1914-1918 comme dans les djebels algériens.

Vous consacrez deux chapitres entiers à l’importance du feu dans la vie et le parcours du lieutenant. En quoi est-il central ?

Cela nous rappelle que, comme le soulignait déjà Alfred de Vigny, être officier se révèle être bien davantage qu’un métier, mais une véritable condition. A partir du moment où cette condition militaire suppose d’avoir réglé, en amont de l’engagement des lieutenants, la question philosophique d’avoir à donner la mort ou à la recevoir éventuellement, le rapport au combat va de soi. Quelle que soit l’arme et la spécialité choisies, le lieutenant doit se préparer à commander au feu, même si, dans les faits, ceux qui, aujourd’hui au sein de l’armée de terre française, sont ou ont été des combattants constituent une minorité des officiers en service. Il n’empêche, si tous ne connaissent pas l’expérience du feu, tous doivent s’y préparer. La finalité même de l’engagement d’un jeune officier est bien l’horizon-repère du combat.

Quand ce combat existe et qu’il devient même la norme, comme dans les deux conflits mondiaux, en Indochine ou en Algérie, c’est-à-dire dans toutes les guerres de masses où de nombreux hommes du rang (engagés, mais aussi appelés ou rappelés) doivent être encadrés au sein des petites unités que sont les sections, il faut des sous-lieutenants et des lieutenants pour les mener au combat. Et là, le baptême puis l’épreuve du feu deviennent des moments-clé de la vie de ces jeunes officiers. Ils sont sous le regard de la cinquantaine d’hommes qu’ils commandent, ils peuvent tenir leurs vies entre leurs mains par la qualité des ordres qu’ils vont avoir à donner, sans forcément avoir été très bien formés au commandement. L’épreuve du feu est bien l’acte de baptême de nombreuses carrières d’officiers. S’ils savent commander, s’ils ont le sens du terrain, s’ils savent ne pas exposer leurs hommes inutilement, ceux-ci seront conquis et prêts à se sacrifier pour eux. Au contraire, s’ils commandent par la brutalité, sans obtenir le consentement au feu de leurs hommes, ils se feront détester et mal obéir. La lieutenance est ainsi le grade, partagé encore avec les capitaines, où les relations humaines dans les conditions paroxystiques du combat sont les plus fortes, les plus riches, les mieux partagées.

Mais le baptême du feu peut se transformer facilement en cérémonie mortuaire. La conséquence la plus visible de cette proximité du feu et de l’exemple à donner, se solde, dans toutes les guerres de masse, par des pertes terribles en lieutenants, que nous avons pu synthétiser pour la première fois. Durant la Grande Guerre, les pertes en sous-lieutenants et lieutenants représentent le taux fantastique de 77% des officiers tués, durant la Seconde guerre mondiale, 38%, en Indochine 69% et en Algérie, 76%. C’est le « massacre des gamins. »

Vous insistez sur l’importance de la « parole » des lieutenants dont vous mobilisez les récits à travers des souvenirs publiés mais aussi huit riches entretiens proposés en annexe du livre. Que nous apprend cette « parole » ? Nous instruit-t-elle de constantes repérables dans le temps ?

Il y a bien longtemps que je pratique le témoignage dans mes travaux de recherche et je sais que son statut est quelque chose de fragile au sein des outils d’investigation à la disposition de l’historien. Le témoin se trompe souvent, relit le passé à l’aune de sa propre expérience. En d’autres termes, le témoignage ne peut pas faire, à lui seul, une bonne démarche historienne, si l’on veut établir un récit de type positiviste critique. Mais, il est aussi d’autres manières de convoquer le témoignage, à la condition de le passer à la moulinette des méthodes de travail de l’historien. S’ils disent une partie de la réalité de la vie des lieutenants, leurs témoignages finissent aussi par faire sens lorsqu’ils sont suivis sur le long terme de 1800 à nos jours et étayés par d’autres sources archivistiques plus traditionnelles. Les témoignages permettent aussi d’appréhender, mieux que les sources écrites pour le coup, les ressentis, les vécus, les perceptions de ces personnels militaires qui sont souvent, de par la nature et les fonctions de leur grade, au cœur des combats de terrain.

Nous avons fait appel à une soixantaine de témoignages, tous reconnus par la communauté des historiens pour être des documents fiables, que nous avons organisé selon des approches thématiques et diachroniques sur la période XIXe-XXe siècles. Nous avons également fait appel sur la période très contemporaine, à neuf témoignages suscités par questionnaires. Le corpus peut paraître étroit par rapport à la masse des officiers concernés, mais pallie son étroitesse par la qualité des intervenants, qui sont tous, à l’exception d’un d’entre eux, ayant atteint les plus hautes fonctions militaires et qui est demeuré officier des armes, des officiers supérieurs ayant bifurqué, dans une deuxième partie de carrière, dans la spécialité d’historiens militaires. Ils ont été ainsi, aptes à porter un double regard sur leur début de carrière en tant que lieutenants : le regard de l’officier débutant, croisé avec leur regard d’historien de fin de carrière.

Le résultat de ces mises en œuvre de témoignages est assez parlant sur de nombreux registres. En termes de promotions dans les premiers grades d’une carrière militaire, les témoignages permettent de mesurer une évolution sensible, marquée par une accélération notable depuis le XIXe siècle. Les conditions matérielles, par le biais des soldes notamment, ont été bien éclairées. Mais c’est en termes d’expérience combattante que les témoignages apportent le plus. Ils montrent les évolutions de techniques de combat, bien entendu, avec récemment l’évolution formidable de la numérisation du terrain de combat. Déjà entre la guerre de 1870 et la Grande Guerre, le rôle des lieutenants au combat avait profondément évolué, dans le sens d’une autonomie décisionnelle croissante.

Mais dans le même temps, nous insistons aussi sur un certain nombre de grands invariants de la fonction du lieutenant dans les conflits depuis les débuts du XIXe siècle : l’exemplarité à donner aux hommes, la confiance à obtenir de leur part représentent quelques-unes de ces permanences. Parfois d’ailleurs, la nouveauté se fait ignorance du passé. Dans ses fonctionnements actuels, le groupe de combat ressemble en fait, fortement à la demi-section de 1916, déjà groupée autour de spécialités (fusil-mitrailleur, grenadier, pourvoyeur).

Questionnant la mémoire des lieutenants vous vous interrogez à leur propos sur la reconnaissance de la Patrie à leur égard. Sont-ils des oubliés de l’histoire ?

Ils sont effectivement les oubliés de l’histoire des guerres. Pour plusieurs raisons faciles à comprendre. Pour la plupart des lieutenants, sauf des anciens sous-officiers sortis du rang, le grade ne constitue qu’un début de carrière, un moment transitoire dans lequel il convient d’ailleurs de ne pas trop s’attarder pour accéder à des responsabilités supérieures au sein de la fonction militaire. Dans l’armée comme dans toute institution (Justice, Université) ou dans les parcours professionnels du privé, c’est la fin de carrière qui détermine réellement le statut social et non le début. Ainsi, l’armée aura toujours tendance à privilégier la mémoire des généraux plutôt que celle des lieutenants, moins prestigieux. Un signe tout à fait symbolique en atteste, quand on connaît les codes de valeurs attachés à la culture militaire. Sur 199 promotions de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, entre 1830 et 2023… sept promotions seulement (soit 3,5%) ont choisi des lieutenants pour nom de baptême, oubliant qu’un général est un lieutenant qui a survécu.


Olivier Dard

Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.

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