« Mais l’on revient toujours à ses amours », chantait Annie Cordy en 1974. A ses amours pompidolliens ?
En 1974, Valérie Giscard d’Estaing succède à Georges Pompidou dont Édouard Balladur qui vient de nous quitter (1929-2026) fut le dernier Secrétaire général à l’Elysée (1973-1974). Balladur était comme l’ancien Premier ministre du général de Gaulle, d’une fibre plus libérale que le fondateur de la Vème République, mais c’est une affaire de génération.
En économie, le gaullisme politique, d’abord incarné par le RPF né en 1947, s’est construit sur les fondamentaux catholique-sociaux du grand homme, mais au pouvoir, dès 1958, il est devenu ce qu’il restera sous d’autres sigles : le parti du pragmatisme, du choisir ce qui marche, dans l’intérêt supérieur de la France – que les recettes du succès soient d’obédience libérales (plan Rueff) ou colbertistes, car l’économie dicte tout, et nous sommes en train de le redécouvrir, tardivement, après 25 ans de laisser-aller masqués par l’Euro et de redistributions sans égard pour la croissance du gâteau productif.
Premier ministre de François Mitterrand (1993-1995) dans le cadre d’une nouvelle cohabitation, Édouard Balladur restera pour beaucoup l’incarnation de l’UDFisation du RPR, d’un camp « libéral-mondialisateur » (Pierre Martin, 2017) qui aura fini d’achever, dans les années 1990, l’ancrage populaire du gaullisme historique. Pensons à la sentence de Jean-Pierre Chevènement visant Nicolas Sarkozy, soutien d’Edouard Balladur lors de l’élection présidentielle de 1995 : « au fond, vous êtes plus un UDF qu’un RPR », c’est-à-dire dans l’esprit du Socialiste : « plus balladurien que gaullien », l’expression d’une évolution synonyme de trahison, d’un virage qui aura beaucoup fait, il est vrai, pour poser les assises des futurs succès du RN.
Reste qu’il est aussi possible de penser que Jacques Chirac n’était pas Philippe Séguin, le gardien de la ligne sociale et souverainiste du gaullisme historique, et qu’en dehors des éléments de langage et des postures électorales, chiraquisme et balladurisme convergeaient, comme l’illustreront les réformes du gouvernement Juppé (1995-1997) et, plus tard, les positions du président corrézien sur le traité constitutionnel européen.
Il est surtout permis de rappeler qu’Edouard Balladur comme Georges Pompidou, comme Charles de Gaulle, défendait une « Europe des Etats ». Son dernier écrit, une note pour la Fondapol publiée en juin 2023, le rappelle et aura donc valeur testamentaire :
« L’un des pires défauts de l’Union européenne, c’est le caractère étouffant de la bureaucratie aux mains d’une technostructure qui impose ses choix au mépris d’un fonctionnement démocratique » ;
« Si la France veut survivre, l’Europe doit être réorganisée et la France doit demeurer responsable de son propre destin » ;
Ainsi doit-elle « assurer la supériorité de la Constitution française sur toute autre règle de droit, nationale ou internationale » ;
Car « il est inconcevable que la France s’en remette à quiconque d’autre qu’à elle-même. Il n’y a pas d’alternative. » (sic)
Sur la forme, enfin — et il faut bien conclure sur la forme, car elle n’est ici que l’expression d’un fond remontant à la surface —, Édouard Balladur appartient à une génération et, plus encore, à une sociologie d’hommes d’État, de politiques-serviteurs de l’Etat qui nous manquent cruellement.
Une génération où les mots s’économisaient, où la réserve et la rigueur disaient davantage qu’une simple pudeur personnelle, procédaient d’une certaine idée de la responsabilité politique, celle qui impose davantage de devoirs qu’elle ne confère de droits ; celle qui pense que l’État mérite une certaine distance avec les passions du moment.
C’est peut-être ce qui nous frappe aujourd’hui chez elle, sa capacité à laisser la fonction parler plus fort que la personne, à ne jamais oublier que la distance n’est pas le mépris ni l’arrogance mais la condition pour que le corps éternel du Roi, de l’Etat domine le corps physique de l’estrade et de l’onction populaire.
Au revoir Monsieur Balladur…
Max-Erwann Gastineau
Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.
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