Écologistes, Insoumis, et même PCF en « université d’été », Mélenchon à la tribune, Gluksmann au 20h de TF1 : la gauche faisait sa rentrée en cette fin de semaine. Le sentiment est patent que la gauche radicale, menée par Mélenchon, ne fait que renforcer son emprise sur l’ensemble de la gauche.
La France Insoumise a au moins ceci de constant : elle ne doute jamais de rien et surtout pas d’elle-même. Et peut-être, au fond, a-t-elle raison !
LFI a dominé les alliances législatives de la gauche, en 2022 comme en 2024, à travers la « Nupes » puis le « NFP », dans la foulée des 21% obtenus par Mélenchon à la présidentielle 2022. LFI a progressé aux élections européennes de 2024, passant de 6 à 10% en cinq ans, et pour la première fois, cette force politique est parvenue à s’implanter dans des villes, aux municipales de 2026, en gagnant certaines (Roubaix, Saint-Denis) et en devenant arbitre dans bien d’autres, tenues par la gauche. Mélenchon, enfin, est crédité aujourd’hui d’intentions de vote bien supérieures à celles de 2021, à même date, soit à huit mois du scrutin : de 15 à 17% en cette fin août, contre une dizaine de pourcents il y a cinq ans. La progression est incontestable, dans tous les scrutins, dans toutes les mesures. Pourquoi douter, quand la force est avec soi et que les autres s’interrogent et se divisent ? La force va à la force est un vieil axiome politique, rarement démenti.
Mélenchon n’en demeure pas moins la personnalité politique française la plus repoussoir, tous les baromètres de popularité en témoignent aussi avec constance. LFI élargit sa base, avale de nouveaux électeurs à chaque fois, mais consolide aussi en retour une opposition farouche, un rejet profond dans une large partie de l’électorat. Sûre de sa supériorité, celle de son organisation comme celle de son candidat et leader incontestés, sûre surtout d’être en phase avec les revendications de sa « nouvelle France », LFI croit pourtant que sa « victoire est possible » : Mélenchon l’a proclamé sous les applaudissements en ouverture de son discours de clôture, dimanche matin, retransmis en direct sur toutes les chaines d’info. Victoire des plus hypothétiques sinon des plus improbables au 2ème tour ! Mais la victoire insoumise au sein de la gauche et pour accéder à ce 2ème tour, elle, se dessinent de plus en plus nettement. Le reste de la gauche semble comme fasciné par le boa mélenchoniste, prêt à être avalé pour sauver la vitrine de ses boutiques.
Les écologistes sous emprise
Commençons par les écologistes, divisés aujourd’hui en trois tendances (minimum syndical dans ce parti-là). LFI accueille dans son université d’été à bras ouverts la présidente de leur groupe à l’Assemblée, Cyrille Chatelain (avec nombre de parlementaires verts) ; Mélenchon promeut dans son discours la création d’écos-régions, fait siffler la loi « Duplomb – poison », et le tour est presque joué : la base militante comme ce qu’il reste d’électeurs écologistes, se sent irrésistiblement attirée par Mélenchon, sa radicalité écologiste, ses talents de tribun, et même ses nets penchants autoritaires – ne parlons pas de ses « dérapages » antisémites répétés : à gauche, on a des « pudeurs de gazelle » pour évoquer le sujet…
Il faut dire que les écologistes, parti allergique au principe même d’un leadership fort, ne sont jamais parvenus à jouer un rôle à l’élection présidentielle, jusqu’à saboter la dernière en date, celle de Yannick Jadot en 2022. Noel Mamère, il y a presque 25 ans, a atteint seulement 5,25% à la présidentielle de 2002, pourtant le plus haut score d’une histoire politique qui a vu les autres candidats écologistes oscillés entre 2 et 3% le plus souvent, dans ce scrutin décisif. Parions qu’une candidature de Marine Tondelier, qui en rêve, ne ferait guère mieux, sinon moins bien encore. Avec le risque supplémentaire de faire éclater son parti, déjà en peau de chagrin, et de voir nombre de ses députés rallier la cause mélenchoniste, afin de sauver leurs sièges aux législatives suivantes, post présidentielle.
Car Mélenchon le sait : les résultats de la présidentielle déterminent la répartition des circonscriptions lors des législatives qui suivent, lesquelles sont vitales pour les partis – et leurs finances… C’est pourquoi l’attraction insoumise sur les écologistes a de bonnes chances d’être aussi constaté chez les derniers députés communistes et leurs électeurs, même si Fabien Roussel se présentera sans doute – pour faire à peine 2% ?
LFI au cœur de la primaire socialiste
Il reste les socialistes, direz-vous ! Ce PS construit par Mitterrand pour gagner la présidentielle et qui l’a déjà gagnée trois fois, bien que ses derniers résultats, 1,7% en 2022 et 6,5% en 2017, rappellent que le déclin a commencé il y a une bonne dizaine d’années… En plein doute, sans leader incontesté, le PS s’est donc rallié à l’idée d’une primaire limitée aux seuls socialistes et assimilés, dernière martingale leur ayant permis de gagner en 2012, mettant au passage en minorité son Premier secrétaire qui souhaitait l’élargir aux écologistes et à des insoumis en rupture de ban. Primaire à laquelle tant François Hollande que Bernard Cazeneuve ne semblent pourtant pas vouloir participer, malgré leurs ambitions – non-participation qui risque fort d’obérer leurs chances de s’imposer et même de jouer un rôle dans cette campagne.
Raphael Gluksmann, lui, officialisait hier soir au 20h de TF1, sa candidature à cette primaire, prévue début octobre, après un faux suspens estival. Gluksmann, le dernier « socialiste », à avoir obtenu un résultat à plus de dix pourcents, comme il le rappelle souvent, (14% aux européennes de 2024) devra y affronter des députés socialistes : Philippe Brun, Jérôme Guedj, entre autres. Mais probablement aussi Olivier Faure, le Premier secrétaire, en sus d’une revenante jamais vraiment partie, Ségolène Royal. Affiche, reconnaissons-le qui ne soulève pas l’enthousiasme de prime abord, et qui risque de vite se concentrer sur un duel fratricide entre Raphael Gluksmann et Olivier Faure. Sur la question du rapport à LFI…
Car les négociations sur les modalités de cette primaire – le diable se niche dans les détails, on le sait – ont duré tout le Week-end. Le point de crispation, c’est sans doute un hasard, est de savoir si la charte de cette primaire devait exclure explicitement toute alliance future avec LFI… R. Gluksmann ne semble pas avoir obtenu cette précision assez fondamentale. Lors de son interview hier soir sur TF1, où il semblait réciter parfois des éléments de langage, la critique de LFI, son appel à « ne pas en avoir peur », fut le seul moment où l’on sentit sa présence authentique. Nul doute que ce sera l’enjeu de cette primaire, face à un Olivier Faure qui, avec constance, aura toujours penché vers une alliance avec LFI pour sauver son parti (sinon son propre siège de député). Malgré son statut de favori, on ne pariera pas sur la victoire annoncée de Gluksmann.
Le réalignement programmé de la gauche
La gauche en est là, à regarder l’ogre Mélenchon métamorphoser le vieux rêve de la vraie gauche de toujours… Tout semble se mettre en place pour qu’un réalignement général à gauche, et des électeurs et des appareils, s’opère à l’occasion de cette présidentielle. Nous vivons peut-être la fin des appareils partisans tels qu’on les a connus depuis les années 90 en France, structurés autour du PS, du PC, des Verts et de leurs alliances. L’irruption d’une gauche radicale et son enracinement progressif, sous la houlette d’un leader habile, n’est pas un accident de parcours : c’est toute la configuration idéologique et sociologique de la gauche qui se transforme depuis 10 ans, reposant sur les jeunes diplômés déclassés et les banlieues d’immigration, avec une idéologie « anti-occidentaliste ».
On ne le constate d’ailleurs pas qu’en France. Les divisions profondes qui traversent le parti démocrate américain aujourd’hui, à la veille des Mids terms, entre un establishment modéré et une base de plus en plus radicale ; le déclin vertigineux de la social-démocratie allemande, longtemps la plus puissante d’Europe : tout indique que les convictions et les bases sociales de la gauche plus d’un siècle durant, sont en profonde et durable reconfiguration.
Mélenchon ne gagnera sans doute pas la présidentielle – il peut même être le meilleur marchepied de Marine Le Pen au second tour. Mais il est en passe de gagner son pari d’absorber peu à peu l’essentiel de la gauche.
Philippe Guibert
Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.
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